Billet d'humeur

  
  
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Lors de son passage à Grenoble , Charles Melman a abordé un point sur lequel je souhaite m'arrêter : le déficit qui s'est installé, nous disait-il dès son introduction, est la perte de confiance. Il posait la question : c'est quoi la confiance, faire confiance ?
Il en donnait la définition suivante : «  la confiance serait ce sentiment que nous avons que nos engagements seront payés de retour, que ce que nous engageons dans un échange sera payé de retour.
Le symptôme actuel est une maladie des échanges. »
C'est autour de ce symptôme - la perte de confiance - que Charles Melman a déployé la question de l'adresse et du transfert. Il faut faire confiance à quelqu'un, quitte à devoir par la suite revenir sur cette confiance.
« Ce déficit de confiance, cette méfiance, est sans doute un retour de la difficulté actuelle à prendre en compte cette perte qui vient constituer l'espèce humaine. L'Œdipe implique la dynamique de l'échange, nous invitant à sacrifier la plus aimée pour entrer dans l'espèce humaine.
Malgré ce déficit nous croyons dans le bien-fondé de cet échange : ce qui nous caractérise c'est la crédulité, la confiance en l'idée que ce que nous engageons, sacrifions, nous vaudra un plaisir, une satisfaction qu'autrement nous n'aurions pas eus.
Cette crédulité suppose un mouvement évoqué dans le terme de cette crédulité, mouvement qui est le transfert. »
Cette confiance, cette crédulité sont-elles toujours d'actualité ?
Nous savons que la confiance est une question éminemment hystérique. Comment faire confiance à cet homme qui ne pense qu'à ça, alors qu'elle, elle demande de l'amour ?
Pour éclairer cette question de la confiance, qui est une question à mon avis plus complexe qu'il n'y paraît, j'ai repris la lecture d'un roman d'Henri James, Confiance qui m'avait beaucoup intéressée.
C'est d'abord l'histoire d'une amitié très importante entre deux hommes, Gordon et Bernard, qui s'intéressent aux femmes. Il y a Angela que Bernard rencontre à Sienne tout à fait par hasard - elle voyage avec sa mère, Mrs Vivian. Il va faire une esquisse du portrait d'Angela à son insu, esquisse qu'il remettra à sa mère par la suite. On ne sait pas si cette esquisse a été gardée, ni dans les mains de qui elle est.
Cette esquisse peut être entendue ainsi : « comment la faire sienne ? » Car Gordon se dit amoureux d'Angela. Il ne sait rien de la rencontre de Sienne, et demande à son ami Bernard de venir le rejoindre pour l'éclairer dans sa manière de faire la cour à Angela et surtout lui donner son avis : peut-on lui faire confiance ?
Nous verrons ainsi comment se déploie cette question de la confiance, comment faire confiance n'est pas chose facile. En effet la possibilité de faire confiance dépend de la position occupée par la personne à laquelle on s'adresse.
C'est cette question que va nous déplier Henri James dans son roman. Pour qu'une femme fasse confiance et que l'on puisse lui faire confiance, il faut que deux hommes, liés d'amitié, acceptent de quitter quelque chose qui les unit et qui est de l'ordre d'une certaine homosexualité pourrait-on dire, en ce sens qu'une perte doit avoir lieu pour eux sans laquelle ils ne peuvent pas entendre ce que leur dit une femme.
Tant que cette perte n'est pas consentie, ce ne sont que des raisonneurs qui portent des jugements et les femmes ne peuvent être en réponse que fausses, menteuses ou cruelles.
Gordon dit à Bernard : « Elle a beaucoup insisté là-dessus : que je n'avais pas le droit, jusqu'à présent, d'avoir confiance en elle. Je lui répondis que, si elle m'accordait sa confiance, j'étais tout disposé à lui accorder la mienne, mais elle a déclaré que c'était là un pauvre raisonnement. Elle a dit que j'étais digne de confiance et pas elle, enfin, toutes sortes de sottises. Elle s'est accusée, elle s'est chargée de tous les défauts... Je me rappelle qu'elle a dit : je suis tellement fausse ! Et il me semble qu'elle a ajouté qu'elle était cruelle ».
- « Et cela ne t'a pas rebuté », dit Bernard.
- « Pas du tout. Elle inventait ».
- « Elle invente très bien », s'écria Bernard en riant.
- « Tu trouves ? »
- « Je veux dire que c'était très malin ».
- « Ce n'était pas malin, si son intention était de me décourager ».
Ce raisonneur ne peut rien entendre - ni rebuté, ni découragé, bien que Bernard insiste encore sur « l'habileté » d'Angela - : « Eh bien son habileté n'a pas suffi à me faire renoncer à mon projet ».
Nous voilà dans la question du projet, les raisonneurs ont des projets plus facilement qu'un désir.
Gordon ajoute : « Elle se prétend cruelle mais elle n'a pas eu la cruauté d'essayer. Elle a été très raisonnable, elle a été parfaite »... « Je suis convenu avec elle que nous resterions bons amis. Il fallait nous laisser le loisir de nous connaître mieux et d'agit selon cette connaissance. Rien ne pressait puisque nous avions confiance l'un en l'autre, si mal placée que fût la mienne ».
Gordon continue son raisonnement et situe la question de l'amour du côté de l'amitié et de la connaissance. C'est cela sa définition de la confiance. C'est une confiance raisonnée, dans laquelle il ne se met pas véritablement en jeu, et c'est ce qui participe de la méfiance en l'autre.
Son raisonnement - qui ignore qu'une rencontre est d'abord la rencontre de deux savoirs inconscients - l'amène à se méfier d'Angela en qui soi-disant il avait confiance : « Je ne sais pas ce qui se passe, je ne sais pas ce qui s'est glissé entre nous... elle me met mal à l'aise ». « Elle est extrêmement originale, c'est une créature mystérieuse. Je subis probablement une espèce de fascination... bon Dieu, que je n'ai aucune envie d'être fasciné ! Je me refuse à être fasciné ! »
Et Bernard de lui répondre : « Ah mon cher Gordon, nous ne parlons pas la même langue. Si tu refuses d'être fasciné, que veux-tu dire ? Refuser d'être fasciné ! Quel homme facile à satisfaire ! Raffiné, va ! ».
- « Tu aimes cela toi quand ça t'arrive ? » dit Gordon
- « Lorsque cela m'arrive ? » s'écria Bernard « Je t'assure que je n'attends pas jusque-là. J'aime le début, j'adore les approches, je savoure l'attente... »
- « Être fasciné, c'est être mystifié. Bon Dieu, je tiens à ma liberté, j'aime mon jugement ! »
Il faut entendre fasciné - qui vient du latin fascinare et de fascinum, le charme - comme charmé, charmé par son style. Lorsque l'on refuse d'être sous le charme qui participe à la confiance que l'on a en quelqu'un, eh bien on ne parle pas de la même confiance. On ne parle pas la même langue, comme le dit Bernard. On parle d'une confiance qui s'appuie sur le raisonnement, le jugement et qui finalement est beaucoup plus proche de la méfiance, de la défiance, voire de la suspicion ; la crainte étant de perdre sa liberté.
Il y a dans ce roman une très bonne définition de la liberté. Quand les personnages avancent la question de la liberté, c'est toujours lorsqu'ils ne veulent pas ou ne peuvent pas s'engager. La liberté serait une manière de ne pas faire confiance, de ne rien vouloir perdre en s'engageant.
Les deux amis ne parlent pas la même langue, contrairement à ce qu'il croyait : l'un veut maîtriser sa confiance, alors que l'autre veut s'en laisser charmer. Leur amitié va tout au long du roman non pas se rompre, mais se disposer autrement en laissant place à l'altérité. C'est toute la finesse de James. Mais ni l'un ni l'autre pourtant n'est disposé encore à prendre femme, à faire confiance à une femme comme il est dit dans le roman.
Car même si Bernard pointe qu'il ne parle pas la même langue que Gordon, toujours au nom de l'amitié il va accepter d'entourer Angela et Mrs Vivian sa mère le temps d'un voyage de Gordon. Bernard de Longueville va accepter de ne pas savoir encore qu'il est sous le charme d'Angela, au nom de son amitié pour Gordon.
Mrs Vivian : « Je sais que vous serez un très bon fondé de pouvoir, Mr Longueville, et je recommande à ma famille de mettre toute sa confiance en votre jugement ».
- « Je suis très touché de votre confiance et je m'efforcerai de la mériter », dit le jeune homme.
Nous revoilà dans cette confiance, confiance dans le jugement de l'autre que pourtant Bernard dénonçait chez Gordon.
Cette confiance, Angela va la faire voler en éclats, la dénonçant comme une surveillance qui la prive de sa liberté.
Revoilà la liberté !
« Ah, la confiance de maman est magnifique ! » s'écria Angela. « Rien n'égale la confiance de maman. Je suis bien différente, je n'ai pas confiance et en outre je n'aime pas être confiée comme un colis au gardien comme un animal curieux. J'aime trop ma liberté ».
« Vous nous surveillez, pour sûr » !
« Il faut que vous sachiez que je suis agitée ».
« C'est une preuve de plus que vous avez besoin de la sollicitude attentive de vos amis. » dit Bernard. Nous revoilà avec le jugement, la liberté, l'amitié, la connaissance. Bernard ne parle pas la même langue que Gordon mais il ne peut encore en tirer les conséquences car lui-même est encore pris dans ce qui l'unit à Gordon Wright et l'empêche de prendre la mesure qu'il est sous le charme d'Angela. Laquelle, à juste titre, se dit agitée sans doute par ce qu'elle appelle tout au long du roman la « sottise des hommes ». Cette sottise dont les femmes ont pourtant besoin comme mât de leur pas-tout.
A la remarque de Bernard, elle répond : « C'est possible, mais comme je viens de vous le dire, je n'ai aucune confiance, absolument aucune, en rien ni personne. Aussi pour le moment je me retire du monde, je me cloître. Restons en réclusion maman. Mr Wright nous a mises sous clef. Je suis enfermée ».
Ce sont toujours les prisonniers qui revendiquent la liberté !
Mais voilà que notre raisonneur revient de voyage où il s'est aperçu que le mystère d'Angela n'était pas pour lui, que ça le mettait mal à l'aise. Le voilà amoureux de Blanche, « un être simple, confiant, enfantin... tellement fraîche, tellement naturelle » !
Et il avoue à Bernard : « Je me rappelle t'avoir dit un jour que je ne souhaitais point être fasciné, que je voulais connaître scientifiquement la femme que j'épouserai. J'en suis bien revenu et je ne sais pas comment j'ai jamais pu dire une telle sottise. Je suis fasciné et je t'avoue que cela me plaît ! Le mieux, d'ailleurs, c'est que je m'aperçois que cela ne m'empêche nullement de connaître Blanche. Je la juge très objectivement, je la vois exactement telle qu'elle est. Je l'ai regardée alors avec des yeux nouveaux et je me suis demandé comment j'avais pu être aussi aveugle. Ce qui me rend heureux c'est de savoir que je suis parvenu à ma façon actuelle de sentir par le chemin de l'expérience. Cela me donne confiance. Tu vois, je suis toujours un raisonneur. Mais je suis sous le charme ».
Notre raisonneur est sous le charme certes, mais pour le moment il n'a pas consenti à lâcher sa maîtrise, que ce soit par sa manière d'exercer ses jugements, par son souci d'avoir une connaissance de l'autre par son expérience du senti, et tout cela le laisse dans un profond aveuglement. C'est pourquoi il arrivera avec Blanche dans une impasse dont seule Angela pourra les sortir, épaulée enfin par Bernard.

Son souci de connaissance lui fera considérer sa femme comme une sotte, oubliant que c'est sa « sottise » qui le charme, sa manière d'être « Blanche ». Et elle-même, traitée de sotte, à tout bout de champ ne pourra l'aimer que lorsque cette sottise lui sera reconnue comme une qualité qu'il apprécie. Il faut faire confiance à sa femme, lui dira Bernard, pas dans n'importe quelle condition, mais lui faire confiance lorsqu'on a pu la reconnaître comme sa femme, alors elle se fera aimante.
Quant à Mrs Vivian, elle dit à Bernard : « Je suis très heureuse, car je pense que ma fille est très heureuse ».
- « Et que pensez-vous de moi » ? lui dit Bernard
- « Je pense que vous êtes très intelligent. Promettez-moi d'être très bon pour elle ».
Car cette confiance dont il est question ici, cette confiance que l'on peut accorder à un sujet divisé, contient cette question de la promesse, de tenir ses promesses.
- « Je suis assez intelligent pour faire cette promesse ».
- « Je vous crois assez bon pour la tenir ».
Son bonheur [à Mrs Vivian] lui donnait une humeur communicative, confiante : « C'est curieux comme les choses arrivent, comme la roue tourne », continua-t-elle. « Ah, à Baden j'étais un peu trop inquiète » ! « A Baden, j'avais des ambitions. Mais je n'en ai plus. J'y ai renoncé, je n'ai plus d'ambitions ». « J'ai mieux, j'ai confiance » !
En effet Mrs Vivian voulait à ce moment-là que sa fille épouse Gordon pour sa fortune : on comprend bien pourquoi Angela ne faisait confiance à personne, elle était une marchandise pour sa mère, une marchandise pour les hommes, et on lui demandait d'être en confiance !
Angela : « Vous êtes-vous jamais aperçu combien ma situation à Baden était charmante - sachant que j'avais été confiée à vous pour être placée sous microscope comme un insecte épinglé » ?
« C'était un tour maladroit, c'était un vilain marché » ! déclara-t-elle, « Cela m'a fait horreur... C'était comme si Mr Wright s'achetait un cheval et que vous ayez entrepris de me dresser » !
« Vous m'avez certainement étudié et j'ai résolu de fausser l'expérience. J'ai résolu de vous embarrasser, de vous mystifier, de vous vaincre. Ou plutôt, je n'ai rien résolu, j'ai simplement obéi à un mouvement naturel de défense, au désir d'esquiver la lumière féroce de la critique. Je voulais vous plonger dans l'erreur ».
Angela nous déploie tout au long du roman ce qu'elle entend par confiance. Elle déjoue la soi-disant confiance qu'elle devrait accorder à des hommes qui ne prêtent aucune attention aux femmes, quoi qu'ils en disent.
Et d'ailleurs, Bernard lui répond en parlant de Gordon venu faire sa deuxième déclaration : « Il n'avait pas l'air d'un homme sur le point de se précipiter chez vous pour vous donner une suprême preuve de confiance ».
Et Angela de lui dire : « Ce n'était pas une preuve de confiance. Cela ne me concernait pas. C'était une affaire entre lui et vous, c'était une preuve d'indépendance... Il est venu pour cela se déclarer en proie à une parfaite méfiance confirmée par votre rapport sur mes défauts ».
Bernard : « Ah, l'homme de peu de foi » !
Je terminerai sur cette question « d'avoir la foi » car avoir confiance, encore, malgré ce symptôme qui est la perte de confiance, est une manière de continuer à rendre possible la mise en place de cette perte radicale qui nous fait participer à l'humanité.
Avoir confiance c'est prendre en compte cette dimension symbolique dont Charles Melman nous disait en conclusion que l'effacement de cette dimension était le symptôme actuel.