Billet d'humeur

  
  
 A+ 
 A

À l'heure de la différence revendiquée et exaltée, ce sont pourtant les manifestations grégaires qui font spectacle : on se regroupe entre « mêmes » ; les sites communautaires sur le net témoignent que les connexions ne font pas rencontre ; l'agrégation n'est pas la relation, le réseau n'est pas le lien. Le cheminement existentiel cède la place à la multiplication des expériences.
Le lien social semble se dissoudre dans une construction grégaire où l'altérité se trouve mise à mal et la rencontre toujours repoussée. Il ne s'agit pas de rencontrer, de connaître, d'être reconnu par l'autre mais d'être « connu », au sens de la visibilité et de la notoriété (le nombre d'« amis » sur facebook, idéal du chiffre...). Tout se passe sur l'écran, et l'ordre numérique qui se déploie disqualifie d'autant le Symbolique.
Revoir ce film issu de la série « décalogue » de Kieslowski, tournée pour la télévision polonaise à la fin des années 1980, aux prémices de l'envahissement du numérique. Un père scientifique passe son temps derrière l'écran d'un ordinateur sur lequel sa vie s'organise. Il soumet toutes les questions de son existence au calcul, embarqué dans sa passion de la science. L'hiver arrive et il offre une paire de patins à glace à son fils. Avant de l'autoriser à patiner sur le lac tout proche il va modéliser le processus de gel au fil des paramètres météorologiques quotidiens, afin de déterminer le moment où la couche de glace sera suffisamment résistante pour supporter le poids de l'enfant. Père et fils attendent qu'apparaisse sur l'écran le chiffre indicateur d'une glisse sans risque. Le jour optimal arrive enfin et le fils se rend sur le lac gelé. On le voit chausser ses patins et tournoyer jusqu'au moment où la glace va se rompre. L'enfant se noie. La caméra nous promène sur les bords du lac, où l'on aperçoit un homme seul, sans abri, qui entretient un feu pour se réchauffer. Le film se poursuit sur le désarroi du père qui apprend, devant son écran, sans comprendre, la noyade de son fils.

L'humain réchauffe la glace, résiste aux calculs et aux prévisions ? Présence de l'humain qui brise la glace ?
Calculs, contrats, protocoles pour éliminer le risque s'élaborent dans une défiance généralisée qu'ils ne font qu'alimenter - effet paradoxal.
Car la grande question qui anime nos sociétés modernes dans leur idéal d'autonomie individuelle est celle de la conception de réglages sociaux qui n'iraient pas à l'encontre du libre choix individuel et dispenseraient chacun du renoncement consenti au profit d'une inscription dans le vivre-ensemble. Démocratie, marché et science sont ainsi les piliers d'une élaboration parée d'une vertu de neutralité (anomie) se déployant dans l'illusion d'une possible libre détermination de chacun.
Nous repérons aujourd'hui, à travers les effets paradoxaux du processus de la modernité qui ne manquent pas de se manifester, comment les principes sur lesquels a pu s'appuyer la sortie de l'hétéronomie sont devenus des passions. La liberté, de conquête, est devenue un postulat ; l'égalité un égalitarisme. Les places sont équivalentes et interchangeables dans un plan horizontal, et dans ce règne de l'homogène, les individus sont les uns pour les autres obstacles, concurrents, instruments, dans la quête d'une jouissance pleine et immédiate. La prise en compte de l'altérité devient - à la mesure de l'exaltation des différences - difficile.

L'autre ainsi supposé radicalement libre devient une menace. Et, pour peu que la statistique s'en mêle, à peine né un délinquant en puissance. L'appel au contrôle fait symptôme de cette société de défiance. Écrans, surveillance, principes de précaution, contrats, procédures, normalisation, judiciarisation, se retrouvent au cœur de notre organisation sociale aujourd'hui, venant en fin de compte légitimer ex post cette défiance. De nouvelles formes de violence sont sans doute engendrées par le déploiement de cet univers formel sans rencontre : une violence mise en scène - il faut qu'elle soit vue sur l'écran (effet pervers des caméras de surveillance se faisant précisément le média de cette violence).
Tous victimes : la culpabilité n'est plus tant ce tourment qui vient témoigner d'un conflit intérieur, elle n'a plus cette fonction de régulateur social ex ante, elle n'est plus la marque d'un renoncement pour le vivre-ensemble. Elle est invoquée ex post à titre de preuve, de validation du statut de victime.

Alors faire confiance. Non pas en adhérant là à une injonction naïve qui ne serait que le contre-pied de la défiance.
Faire confiance, Charles Melman nous y invitait en s'appuyant non sans malice sur le diagnostic de crise de confiance posé par les experts de la finance et de l'économie.

Ces derniers se gardent bien de déplorer la défiance : ils regrettent le manque de confiance... qui porte atteinte au gain spéculatif.
Faire confiance : y a-t-il autre choix ? En effet en période de crise, c'est-à-dire de délitement des institutions, le recours à l'extériorité institutionnelle est inopérant. Alors quel autre appui possible que la confiance, quand il s'agit pourtant de ménager la dimension de l'altérité ? Appui sans garantie, opérant dans le Symbolique donc. Absence de garantie comme prix de l'individualisme ?
La confiance implique un risque, précisément celui qui ouvre à la rencontre. Elle est sans garantie car prenant en compte la part subjective insaisissable de l'autre. Elle est, dans le règne contemporain de l'homogène et de l'objectivation, de l'ordre du don dans l'échange symbolique dont la dynamique se voit aujourd'hui réduite à la mesure du progrès d'une marchandisation prévalente.
Effondrement boursier dû à la crise de confiance car on le sait, la spéculation fonctionne sur un registre purement virtuel à la condition qu'un nombre suffisant de joueurs croient - aient confiance - en la hausse des valeurs. Et achètent. Et donc provoquent une hausse effective. Phénomène d'anticipations autovalidantes.
Alors oui, peut-être bien qu'accorder sa confiance en l'autre engendre ce cercle vertueux - quand au don de sa confiance vient le « donner à son tour » être digne de confiance - et fait de l'humain une valeur en hausse ? Être digne de confiance, cela ne veut pas dire que l'autre va venir répondre exactement, coller, combler. Précisément pas. Car la confiance va avec le renoncement à l'homogène. C'est en cela qu'elle n'est pas le contre-pied de la défiance. Si le vivre-ensemble implique la perte, cette dernière était encore ménagée dans la démocratie politique, elle ne l'est plus dans l'économie marchande. La confiance des économistes est une posture ; elle se joue dans l'ordre virtuel, imaginaire. C'est à une dynamique de confiance dans la dimension symbolique que pourraient tenir aujourd'hui nos sociétés individualistes.
La confiance va avec le renoncement à l'homogène : il ne s'agit pas de cliquer et d'obtenir une réponse. Cela ne se joue pas sur écran. C'est une rencontre, une histoire avec parole, une histoire qui ne va pas mais qui en vaut la peine.