Billet d'humeur

  
  
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Suite à la publication du rapport de L'INSERM  sur « les troubles de la conduite chez l'enfant et l'adolescent », les médias, de l'audio-visuel à la presse médicale se sont fait les vecteurs d'un message pour lequel ils ont  rivalisé dans la simplicité. Ainsi  le syndrome de l'hyperactivité avec trouble de l'attention devient-il le nouveau mystère de la trinité : un trouble, l'hyperactivité avec déficit de l'attention ; une cause, organique à transmission génétique ; un remède, le médicament.

Les critiques de fond de ce rapport n'ont pas manqué jusqu'à aujourd'hui, mais il est un point qui mérite notre attention, bien qu'il paraisse relativement marginal dans ce qui a pu nous être avancé à l'occasion de ce rapport. Ce point que nous entendons fréquemment concerne la culpabilité des patients, ou encore des parents des enfants souffrants de divers troubles, dont ceux des conduites. La culpabilité est souvent présentée dans ces articles comme étant un facteur aggravant de la pathologie, et n'ayant pas lieu d'être puisque le trouble relève de facteurs purement organiques qui interagissent sur le milieu socio-éducatif. Voilà un message agréable tant pour les parents que pour l'enfant, dès lors qu'il annonce la fin des disputes éducatives qui ne manquent pas d'accompagner ces troubles. Les parents et les enfants n'auront plus qu'à aller, main dans la main, faire front à cette méchante maladie qui leur empoisonne la vie.

Seulement, si l'idée peut nous paraître belle et généreuse, elle n'en est pas moins erronée et non dénuée de dangers. Elle est erronée en ceci que cette culpabilité, très souvent retrouvée chez les parents et chez l'enfant quand il s'agit de ces enfants turbulents, est une culpabilité inconsciente qui ne peut pas être levée par décret. Nous recevons souvent de ces parents qui, loin d'être démissionnaires au niveau éducatif, en font beaucoup, même trop selon leur propre dire, pour un enfant qu'ils adorent, mais dont nous entendons très bien qu'il leur casse les pieds tout autant. D'où ce curieux mélange dans leurs propos de mots doux et de vacheries caractérisées à l'égard de l'enfant. Nous entendons ainsi que dans ces situations il y a conflit, conflit qui existe entre les parents et l'enfant, mais tout autant entre les parents eux-mêmes, qui sont exceptionnellement d'accord sur l'interprétation à donner aux difficultés de l'enfant, et sur les mesures à adopter. Ce conflit, ou plus précisément ces conflits, ont tous les caractères de ce que nous définissons analytiquement comme un symptôme. La culpabilité est, par rapport à ce symptôme, le reflet de sa prise en compte, elle est la mise en question de ce qui fait que cet enfant n'entende pas ce qui lui est dit. Puisque tel est bien son problème d'attention, il est rêveur, dans les nuages, il a du mal à fixer son attention sur une activité, sur une tâche, et bien plus encore sur ce qu'on lui dit, il a du mal à obœdire, soit à écouter et obéir. C'est un enfant qui souffre d'être dans ses pensées, et même d'en jouir de ces pensées. Et ses parents, en se demandant pourquoi leur enfant n'obœdit pas, obœdissent à leur devoir de parents qui est de permettre à leur enfant de se sortir de la jouissance de sa pensée pour s'ouvrir à l'autre et à sa parole.

Une théorie qui décrète cette culpabilité, et donc le symptôme qui va avec, comme nuls et non avenus est tout simplement erronée, puisqu'elle détourne le praticien et ses patients de ce qui fait la structure même du symptôme. Ce déni du symptôme peut avoir des effets soulageant sur celui-ci, dès lors que la nomination d'une cause imaginaire, par un effet de suggestion, vient à être entendu comme un signifiant maître. Mais pour combien de temps ?

Et surtout, ces théories ne sont pas sans danger tant au niveau individuel, pour les parents comme pour les enfants, qu'au niveau social. En effet, que viennent dire aux parents comme aux enfants de telles théories ? Elles viennent tout simplement invalider leur parole par une forclusion du discours qu'elles impliquent. Un discours est le cadre symbolique qui permet qu'une parole ait des effets, à savoir qu'un réel, un impossible soir pris en compte. Les parents d'enfants dits hyperkinétiques ont remarqué, dans leur grande majorité, qu'ils peuvent dire blanc ou noir à cet enfant, en faisant la grosse voix ou en se lançant dans les explications les plus patientes, cela reste le plus souvent sans effet. Ils savent que parler peut avoir des effets, mais ne peuvent que constater qu'avec cet enfant-là ça ne passe pas, il reste perdu dans ses pensées. Alors si le praticien consulté, au lieu de donner à ces parents les moyens de reprendre leurs repères symboliques dans le discours qui leur permet de se soutenir comme parents, leur retire l'assise sur laquelle ils cherchent justement à se poser, en leur disant : « Mais qu'est-ce que vous cherchez à dire à votre enfant, il est génétiquement mal-obœdissant, voire desobœdissant. S'il a un T.O.P.(trouble oppositionnel avec provocation), comment parents et enfants vont-ils encore pouvoir se dire trois mots ? Nous craignons, et nous constatons même déjà, que de tels propos invalident les parents dans leur fonction la plus noble qui est d'élever leur enfant, c'est-à-dire de permettre et favoriser qu'il s'extraie de ce marais qu'est la jouissance de la pensée, cette rêve-party permanente où l'on jouit de sa pensée tout son saoul tout en avalant la pilule.

Quant aux conséquences sociales de ces théories, elles ne sont pas moins importantes. Puisque si les parents sont invalidés dans leur fonction, qui va se charger d'élever leurs enfants ? La réponse qui est de plus en plus proposée est : les institutions, scolaires, de santé, éducatives, voire policières et judiciaires. C'est à elles que l'on demande de plus en plus de prévenir, détecter, traiter, voire isoler et juger les 3 à 5% -nous avons d'ores et déjà les chiffres- d'enfants qui présentent des troubles de la conduite. Mais si le discours qui soutenait la parole des parents est invalidé, sur quoi les institutions vont-elles pouvoir s'appuyer pour être à leur tour entendues par ces enfants ? Les auteurs des travaux sus-cités nous disent qu'il y a des médicaments pour cela, et des méthodes éducatives pour ceux qui ne réagissent pas bien au traitement. Ce qui, comme nous le constatons déjà, donne bien du travail aux institutions médico-éducatives. Nous assistons ainsi à un curieux paradoxe, à savoir qu'une théorie qui par souci de l'individu, par respect de son autonomie  prône l'émancipation des enfants de la tutelle parentale, les dirige tout droit vers la tutelle d'institutions sous la responsabilité de l'Etat. Cette tutelle, qui intervient de plus en plus tôt dans la vie de l'enfant, ne transforme-t-elle les parents en fonctionnaires juste bons à subvenir aux besoins de leurs enfants et à leur offrir la play-station à Noël et le V.T.T. pour leur anniversaire, pendant que l'éducation serait réservée à des professionnels dûment formés. Si cela devait se réaliser, nous assisterions à la concrétisation du monde décrit par Orwell, dont l'une des caractéristiques majeures est précisément la prise en charge totale de l'éducation des enfants par le système étatique. Les voies du discours de la liberté sont décidément impénétrables.