Clinique psychanalytique

Quand j'ai demandé le titre de son intervention à Charles Melman, il m'a d'abord répondu en me demandant quel était le mien. Je lui ai dit que j'introduisais les journées, que cela serait mon titre mais j'aurais pu proposer "Une féminité transmise par les femmes" et dans la perspective de tenter de rendre compte de l'augmentation de fréquence de cette clinique chez les femmes, c'est-à-dire que des femmes qui n'étaient pas concernées auparavant le sont actuellement, que ce ne sont plus seulement les jeunes filles qui le sont avec notamment la forme classique de l'anorexie de la jeune fille. Aujourd'hui, les hommes le sont aussi, sans que cela ne soit forcément du registre de la psychose, comme cela était souvent le cas auparavant. Quand il y avait une anorexie chez un jeune homme, il fallait tout de suite penser à la question de la psychose, ce qui n'est plus le cas aujourd'hui.
Alors, mon titre serait plutôt : " Un nouvel ordre sexuel. "
Ce qui rappellera bien sûr des souvenirs, pas forcément bons à certains, mais qui a l'intérêt d'ajouter une dimension politique à la clinique, la logique et le traitement de l'anorexie-boulimie.
Je prendrai donc les choses, dans le mouvement de la nouvelle économie psychique, qu'a commencé d'élaborer Charles Melman et je m'appuierai sur ce qu'il a pu déjà avancer sur cette clinique de l'anorexie-boulimie.

En 71, dans le séminaire D'un discours qui ne serait pas du semblant Lacan avance qu'un homme ne se définit que dans le rapport à une femme et inversement et que ce rapport ne va pas sans un tiers terme qui est le phallus. Est-ce encore le cas aujourd'hui ?
Qu'est-ce qui peut nous autoriser ce départ sur cette question de la clinique de l'anorexie-boulimie ? C'est que Freud d'emblée lie la fonction sexuelle à la fonction alimentaire. Pour lui, le suçotement est un acte sexuel. La première identification au père, je vous le rappelle, est de nature orale, l'objet convoité est incorporé en le mangeant. La demande orale n'est pas seulement satisfaction de la faim, elle est aussi demande sexuelle, en ceci Freud dit qu'elle est cannibalique. Un cannibale pour qu'il puisse dévorer son ennemi, il faut qu'il l'aime. L'objet concerné sera alors le phallus et ce qui sera recherché, c'est son incorporation. Le refoulement de cette sexualité qui apparaît dans l'oralité va faire apparaître ce que nous pourrions appeler la névrose orale. Les fantasmes de fellation et de procréation par voie orale de l'hystérique témoignent de cette sexualité qui apparaît dans l'oralité.
Notre question sera de chercher comment aborder aujourd'hui cette clinique de l'anorexie-boulimie en l'articulant au monde social actuel, monde social actuel qui est, bien sûr, différent de l'époque freudienne et notamment en ce qui concerne la famille, que l'on peut dire patriarcale à cette époque. Le rapport à la religion est différent et le refoulement sexuel n'opère certainement plus de la même façon. Et dans la famille, le père œdipien, interdicteur, fait de moins en moins référence, si ce n'est plus référence du tout. Il s'agit plutôt d'un père gêneur qui pourra du coup être mis de côté, ce qui est une opération différente de celle du refoulement. Ceci laisse la place à ce que, dans la famille comme au-dehors, ce soient les lois du marché qui règlent les relations et les échanges. Lois d'échange généralisé et libre accès à l'objet (en matière sexuelle, par exemple, la pratique de l'échangisme s'est presque banalisée, on peut l'entendre aujourd'hui chez des jeunes gens comme une pratique banale sans qu'il s'agisse d'une dimension franche de perversion mais plutôt de perversion ordinaire pour reprendre l'expression de J-P Lebrun). Dans cette économie ce qui est privilégié c'est l'objet réduit au registre des besoins, d'ailleurs le libéralisme a repris à son compte le mot d'ordre du communisme : à chacun selon ses besoins.
Si la nomination de trouble des conduites alimentaires est réductrice, elle a l'intérêt cependant de nous indiquer que ce qui serait en cause serait justement un objet réduit à sa dimension d'objet du besoin. Et puis, dans le même mouvement, nous pourrions peut-être dire que le grand Autre maternel est d'emblée marqué lui aussi de l'index phallique, témoignant d'une résurgence du matriarcat. Ce qui prévaudra alors sera un savoir sur le corps, disons, bien que cela ne soit pas très exact de le dire de cette façon, la dimension corporelle de la pulsion.
Donc une clinique qui répond à un mouvement de la culture qui tend à mettre de côté ou même à exclure la référence à l'instance paternelle, c'est-à-dire à l'instance phallique.

Quelques mots sur l'écriture de l'anorexie-boulimie avec un trait d'union, qui a suscité discussions et protestations lors de la préparation de ces journées. Elle n'est cependant pas nouvelle, Janet par exemple ou Binswanger l'utilise déjà. Elle rend compte, je crois, phénoménologiquement de ce que nous rencontrons en clinique, c'est-à-dire des formes cliniques très diverses, des formes exclusives d'anorexie ou de boulimie comme, bien sûr, l'anorexie de la jeune fille et puis il y a des formes où les deux peuvent alterner.
Pour nous, l'intérêt de cette écriture est de nous demander si, au-delà de ces différentes modalités cliniques, nous pourrions dégager des traits de structure communs à ces différentes formes. Comme par exemple, quand Charles Melman évoque à propos de cette clinique, une logique où face au rien de la structure, au rien dans l'Autre, le sujet ne peut répondre que par le comblement, c'est-à-dire le tout ou alors par une véritable passion de ce rien, suivant une modalité boulimique ou anorexique, avec toutes les modalités possibles de mixage, de réversion puisque cela se passe sur un axe imaginaire où manque une référence tierce, celle du phallus. C'est-à-dire, une subjectivité qui ne s'articule plus à une référence symbolique dans le réel, témoignant ainsi d'un désintérêt pour la dimension symbolique elle-même, que nous pouvons d'ailleurs tout à fait rencontrer dans la culture.
Le registre exclusivement oral de cette clinique nous indique que celle à qui la demande est adressée est la mère, l'Autre maternel mais dans une relation fondamentalement duelle, c'est-à-dire, sans rien devoir au phallus. Il s'agit d'un dispositif différent de celui que j'appelais névrose orale, avec par exemple, les fantasmes hystériques qui peuvent témoigner du refoulement de cette sexualité qui apparaît dans l'oralité.

Je vais donc parler du cas d'un jeune homme et pas d'une jeune femme car je pense que l'on peut prévoir que ces cas seront de plus en plus fréquents comme ça l'est aujourd'hui pour les femmes.
Il agit d'un jeune homme de 23 ans qui m'a appelé pour une anorexie. La première rencontre a été un peu particulière, elle nous indique déjà un certain rapport à la parole elle-même. Il me rappelle, juste avant l'heure du rendez-vous et me demande s'il peut venir avant, sinon il viendra à l'heure prévue, cela ne faisait pas beaucoup de différence. À l'heure initialement prévue du rendez-vous, il me rappelle et me demande mon adresse, car il est dans la salle d'attente de Paule Cacciali. Au téléphone portable il me demande mon adresse tranquillement devant les gens. Et puis il arrive et me demande d'emblée comment je vais. Tout cela en parlant facilement, sans gêne ou regret particulier de s'être trompé d'adresse. Il me dira qu'il est plutôt extraverti et n'a pas d'ailleurs de problèmes avec les autres ni avec sa famille. Nous pourrions dire qu'il n'a pas de problèmes de communication.
Il est très maigre et se plaint de crises de boulimie avec vomissements.
Dans l'enfance, il était plutôt gros, ce qui était source de moqueries et d'insultes et n'avait pas de copines filles. À l'adolescence, il se trouvait trop gros et a voulu maigrir, il a donc procédé par choix d'aliments à exclure, ce que nous retrouvons très classiquement chez la jeune fille. Les crises de boulimie ont commencé au cours de vacances familiales, les buffets copieux et illimités l'ont poussé à beaucoup manger. Il voulait en même temps avoir le ventre plat (pas musclé, mais plat) et a commencé donc à provoquer des vomissements. Deux choses les déclenchent, quand il mange ce qu'il considère comme interdit et qu'il appelle tabou (donc l'interdit est dans le champ de l'oralité), et la deuxième chose c'est quand la limite est dépassée. Mais cette limite est réelle. Ce qui lui permet de se rendre compte que la limite est dépassée c'est quand il a, dit-il, le ventre tendu et qu'il ne peut plus se tenir en arrière et qu'il doit se pencher pour soulager la tension. Donc, tout ceci est envisagé de façon très pragmatique, à la limite il n'y a pas de dimension symbolique.
D'emblée, il évoque un souvenir d'enfance. Ses parents sont libanais, sa mère qui est chrétienne athée, lui amenait tous les jours un petit croissant aux amandes à la sortie de l'école ou quand il devait aller chez l'orthoptiste ou chez le dentiste. Quand je lui ai demandé ce qu'il pensait de sa mère chrétienne athée et de l'incorporation du croissant, il répond simplement : le réconfort après une journée de travail, donc réconfort oral. On peut dire que là aussi, la parole est simplement un moyen de communication, il n'y a pas de reprise de la question du croissant et de la chrétienne.
Le père est chiite, athée également, alors je lui ai demandé : et lui ? Il ne sait pas. Il n'a donc pas de problème avec ses parents, ni avec sa sœur, mais, s'il y a un problème avec eux, qu'il ne connaît pas et qu'il faut partir de chez lui, comme sa sœur qui est plus jeune l'a déjà fait, lui le fera également. Il a fait de bonnes études et cherche du travail. Les résolutions pour ce début d'année sont trouver un travail et la guérison.
En ce qui concerne les crises, il parle de robotisation de l'homme, il est comme télécommandé. Les crises sont planifiées, c'est un besoin : il pense au lendemain et le système se met en marche automatiquement. Il pense acheter telles choses à tel endroit pour en fait produire une crise. Il y a, dit-il, un plaisir de la crise. Il dit lui-même qu'il ne dit pas jouissance mais que c'est quand même comme avec les lois, par exemple l'interdiction du cannabis qui donne envie d'aller y voir. Et puis après les crises, il y a les vomissements. À propos de tout cela, il dit qu'il y a une force inconsciente qui le pousse, mais il parle aussi d'habitude. Il sait qu'il ne faut pas mais il y a en un qui veut. Il y a les deux côtés du cerveau, comme pour le bien et le mal, il y a l'inconscient mais ce n'est pas le sujet divisé, il y en a deux, il y a deux Uns.
On peut dire qu'il y a une force inconsciente qui le pousse, mais en fait il est très cognitiviste, elle est de la même nature que pour le bien et le mal où il y a deux côtés du cerveau. Il dit également qu'il n'est pas l'homme du juste milieu, il lui manque la ligne médiane. Il fait tout à fond jusqu'au bout mais il peut tout aussi bien ne rien faire du tout. Cela est un trait clinique très important, on retrouve souvent ce penchant pour les extrêmes où il n' y a pas de juste milieu. Cette automaticité, l'anorexique y fait également souvent référence, sous la forme d'un système, système de chiffres où tout est compté, les calories, les excrétions, mais aussi l'ensemble de la vie quotidienne, le travail, le sport...tout peut être prévu, tout peut être calculé.
Dans la boulimie, cela peut paraître moins évident, ce qui fera d'ailleurs que sera quelques fois évoquée la nature obsessionnelle de ce système. Nous voyons pourtant que chez ce jeune homme les choses sont organisées suivant un ordre qui répond à la même logique que pour l'anorexie.
Une jeune femme, après quelques années d'analyse, dit que même si cela peut paraître paradoxal, quand elle mange de façon boulimique, c'est une façon d'exister, même si c'est dans le tout, car ce sont quand même des zones de contrôle. Elle a aussi remarqué que quand elle a envie de manger ou de boire, si elle parle vraiment ça disparaît, si elle bavarde l'envie augmente.
En ce qui concerne ses relations avec les filles, ce jeune homme dit qu'il avait une amie avec laquelle les choses se passaient bien, notamment sur le plan sexuel, mais ils ont arrêté d'un commun accord car il partait en stage en Angleterre, simplement un stage. Tout se passait bien et ils ont arrêté quand même puisqu'il partait en stage en Angleterre, et arrêté d'un commun accord.

Alors, est-ce que nous pourrions avancer que dans l'anorexie-boulimie, il s'agit d'une névrose infantile organisée par l'objet du besoin ?
Pourquoi pas un objet de la demande ? Très souvent elle ne demande rien, d'où d'ailleurs la difficulté du traitement, car elle ne demande rien à personne et en particulier pas à l'Autre. Elle va se passer de tous les objets, y compris l'objet premier, l'objet le plus primordial, c'est-à-dire l'objet oral. Bien sûr, elle est prise dans un fonctionnement de type pulsionnel, mais est-ce que l'on ne pourrait pas dire que la demande est d'une certaine façon presque une demande à l'état pur, tellement la pulsion fait le tour de l'objet ? C'est en cela que nous pouvons parler d'objet du besoin, dans la dimension d'un objet réel. Je crois que la question de la pulsion serait à développer car elle se pose de façon particulière dans cette clinique.
Ce jeune homme, par exemple, dit : bouche ouverte, il n'y a qu'à ouvrir le placard. Bouche ouverte, nous allons reprendre, d'un corps non phallicisé.
Dans la clinique nous retrouvons très souvent l'objet réel qui a pris cette place organisatrice, c'est-à-dire que l'objet dont le sujet pâtit serait connu. Pour lui, il y a le croissant aux amandes.
Une femme boulimique met en avant le biberon sucré donné toutes les nuits par la mère pour la remercier d'être plus tranquille que son frère. Une jeune fille, qui a présenté une anorexie grave, évoque l'allaitement maternel qui a duré plusieurs années. La mère pensait que son mari voulait un enfant pour faire plaisir à sa propre mère et comme leurs relations étaient difficiles, qu'il demanderait la garde de leur fille en cas de séparation, pour la confier, bien sûr, à sa propre mère. L'allaitement était le moyen d'empêcher cela, et c'est la jeune fille elle-même qui a dû demander à sa mère d'arrêter.
Pour réguler l'objet du besoin, il faut la fonction phallique. Le plus de jouir ne se normalise que d'un rapport à la jouissance sexuelle dont le signifiant est le phallus. Mais la jouissance sexuelle, le sujet ne la rencontre que dans ses impasses, celles de la castration, ce qui fait qu'il peut préférer le rapport au plus de jouir.
Lacan faisait déjà remarquer que la satisfaction symbolique, c'est-à-dire la satisfaction d'amour et la reconnaissance du désir, est décevante. Quand toutes les jouissances sont possibles, ce que laisse entendre la science, avec l'illusion d'une satisfaction directe et immédiate du désir, ce qui pourra alors être privilégié c'est l'objet du besoin, c'est-à-dire l'objet réduit à sa dimension réelle, les dimensions imaginaire et symbolique restant méconnues.
Quand c'est le phallus qui interprète le réel, la signifiance est sexuelle et le signifiant oriente vers la jouissance sexuelle, c'est la jouissance qui va être attendue, qui est limitée.
Dans un ordre qui n'est plus régi par l'instance phallique, ce n'est plus le signifiant qui oriente vers la jouissance, c'est l'objet, c'est-à-dire que face au rien de la structure, ce n'est plus la jouissance sexuelle qui sera recherchée mais la jouissance de l'objet. Jouissance du rien ou jouissance du comblement de ce rien mais c'est une jouissance sans limite.
Aujourd'hui, peut-être seulement pour le moment, cette clinique concerne surtout les femmes. L'anorexie de la jeune fille témoigne classiquement de la difficulté à l'adolescence à lier les transformations corporelles et la sexualité. C'est l'instance phallique qui permet qu'il y ait de la représentation. Si cette instance fait défaut, une femme ne pourra plus se soutenir d'une image phallicisée. Il n'y aura plus cette représentation possible, le corps sera réduit à sa réalité. Ce qui, d'ailleurs, répond à l'ambiance sociale qui préfère un corps qui se constitue individuellement plutôt qu'un corps sexué, ce n'est plus une image destinée à plaire à un homme.
À propos des fameux défilés de mode, nous pouvons nous demander quel est le fantasme du créateur qui montre ces silhouettes faméliques à la beauté désincarnée et hors sexe ? Cette année à Milan, capitale de la mode, il avait été décidé que les défilés se fassent sous le signe de la femme solaire pour répondre aux critiques qu'il y avait eu.

Dans une société démocratique et paritaire, certaines jeunes filles peuvent être tentées de fonder leur féminité, bien sûr je parle pour certains cas, je ne voudrais pas généraliser, une jeune fille peut donc être tentée de constituer sa féminité sans passer par le père. Il peut y avoir cette tentative moderne de mettre en place un dispositif qui lui permette d'organiser dans l'Autre une transmission de la féminité et qui serait cette fois garantie par la mère, puisqu'elle ne l'est pas par le père comme elle l'est pour le garçon. Elle peut ainsi tenter de constituer une puissance du côté femme comme du côté homme. Une exception, l'au-moins-une, sous la figure d'une grande donatrice orale, qui permettrait ainsi l'établissement d'une loi qui la ferait toute. Un toute femme devenu possible. Avec un objet, un manque spécifiquement féminin qui permettrait ainsi d'établir une castration propre aux femmes.
L'oralité peut permettre la mise en place de ce dispositif avec la toute-puissance maternelle et un objet spécifiquement féminin : le rien, sous la forme du trait oral de la minceur. Manger du rien, comme le dit Lacan, ce qui n'est pas manger rien. L'anorexique met en jeu ce rien, mais en en faisant un objet réel. Ce n'est pas le rien qui existe sur le plan symbolique, c'est un rien qui se substitue à ce rien symbolique et vient à une place de présence.
Dans la boulimie, il y a toujours la restitution possible. À la toute-puissance maternelle, la fille répond par le sacrifice ou par l'absorption avec une restitution toujours possible. Restitution possible comme équivalent du sacrifice. C'est une relation entre la mère et la fille, c'est-à-dire fondamentalement duelle, sans tiers. La parole de la mère se soutient bien d'un objet perdu qui implique qu'il y a quelque chose à céder à l'Autre, mais la différence c'est que cet objet pourra toujours être retrouvé.
C'est le Nom du Père qui fait que l'objet est perdu définitivement et sexualisé. Dans ce dispositif, l'altérité, c'est-à-dire un lieu organisé par un objet définitivement perdu, est refusée pour une altérité maternelle où l'objet est perdu mais pourra être retrouvé. Alors, nous pouvons nous demander, en ce qui concerne l'objet, s'il s'agit d'une économie de refus de l'objet ou d'absorption avec restitution possible pour le céder à l'Autre, avec toutes les modalités érotiques possibles avec un objet que l'on peut se passer de l'une à l'autre ou s'il s'agit d'une économie où il faut faire disparaître l'objet avec la jouissance du manque, faire disparaître l'objet pour qu'il puisse réapparaître, ce qui, du coup, en ferait ce que l'on appelle une addiction, c'est-à-dire le dispositif que l'on connaît chez le toxicomane ou le joueur. Il ne s'agit pas de la même économie, je pense que c'est une question à propos de laquelle nous pourrions discuter.
La donation phallique maternelle est assez classique dans la clinique, mais je crois que la particularité dans l'anorexie-boulimie c'est que c'est elle qui la contrôle cette donation, avec ce système de calculs et de comptes. Il n'y a plus d'énigmes dans l'Autre, le père est de plus en plus certain et c'est elle qui contrôle la donation maternelle. Il y a une tentative de disqualification du semblant de femme, pour une tentative de réalisation de la féminité. Proposons une tentative de faire exister La femme. Mais comme le dit Lacan, La femme comme version du père ne peut ek-sister qu'au titre de la père version, ce qui la différencie de l'hystérique qui en réponse à la privation initiale, va la symboliser comme désir insatisfait et va s'en plaindre en empruntant le discours hystérique. L'anorexie-boulimie, elle, va célébrer cette privation qu'elle contrôle. Une jeune fille parlait de la gloire de se priver. Est-ce qu'elle n'emprunte pas, sous l'effet du discours de la science, le discours du maître, et plus le discours hystérique. Le discours du maître dans lequel la division du sujet est méconnue. Il n'y a pas de Un du sujet mais nous pouvions entendre chez ce jeune homme que pour lui, il y avait du Un, il y en avait même deux, ce n'était plus le sujet divisé, c'était deux Uns, les deux côtés du cerveau.
Alors, en ce qui concerne les hommes, nous pourrions nous demander si, comme certaines femmes peuvent tenter de constituer une féminité qui ne se définisse pas par rapport à un homme, il y aurait également une tentative possible d'établir ce que serait un homme, sans que cela se définisse par rapport à une femme, une réponse qui ne serait plus articulée à la différence des sexes, mais dans une liberté, une indépendance d'un sexe par rapport à l'autre. Être une femme ou être un homme, sans être assujetti à la référence phallique.
Au dernier séminaire d'hiver, à propos des suites de Fibonacci, Charles Melman faisait la remarque que l'on pouvait s'appuyer sur ces suites pour tenter de rendre compte de la tentative de l'anorexie-boulimie de fonder le Un, soit par accumulation, soit par soustraction.

Je terminerai par quelques remarques sur la question du traitement.
La mise en place du transfert est difficile car il implique déjà en lui-même de décompléter le savoir de la mère. Si cela s'avère possible, on peut dire que l'analyse du transfert sera une direction importante dans le travail. Il s'agirait de réintroduire le tiers, c'est-à-dire, qu'il ne s'agisse plus d'une succession temporelle d'un rien et d'un tout, ou cela est plein ou cela est vide, mais introduire une synchronie : l'un et l'autre. Freud énonçait l'impératif paternel comme : tu feras et tu ne feras pas comme le père. Essayer de faire entendre qu'il n'y a pas le plus ou le moins, le un ou le zéro en alternance, qu'il n'y a de un que parce qu'il y a le zéro. Le un est le symbole du zéro. Il peut tout aussi bien renvoyer au un qu'au zéro compté Un. De la même façon pour le rien et le tout.

Jean-Jacques Tyszler : C'est juste sur une partie de ton exposé, qui est très riche et très bien articulé, sur le passage qui, à mon avis, a une incidence dans la conception et le traitement qu'on a de ce qu'on appelle, à tort, les troubles alimentaires. Ils font semblant de spécifier justement, de manière totalement isolée, la question de l'oralité. Dans les cas cliniques, enfin si tu admets, on voit aisément qu'il y a au moins un objet pulsionnel et totalement lié, sur un mode tout à fait bizarre, à la question de l'oralité, c'est le regard puisque ces jeunes filles arrivant dans les lieux de soins, on est quand même assez estomaqué de ce qu'elles sollicitent d'abord de notre regard. Elles arrivent décharnées, elles-mêmes se font l'écho de troubles face au miroir, la question des formes, enfin, tout ne va pas du côté du regard.? Ça me paraît déjà important, entre nous pour contrebattre un peu la vision monomorphe qui s'est installée dans le traitement de l'anorexie et d'un point de vue clinique faire attention aux mots eux-mêmes que nous sollicitons. Quand nous parlons de pulsion orale, il va de soi que, au fond c'est également une bizarre pulsion du regard qui est sollicitée dans la question de l'anorexie et la boulimie aussi bien. Ça, c'est la première chose [...] . Également parce que ça a un effet à mon sens dans le choix du transfert et du traitement parce qu'il y a beaucoup de collègues qui ont pris le choix en quelque sorte de bâtir leur réponse aux troubles dits alimentaires en calculant une réponse alimentaire, en opérant avec ces techniques de conditionnement ou de déconditionnement, alors qu'il me semble, et c'est une question qu'on verra au cours des journées, que le transfert se ferait plutôt du côté du regard par exemple, c'est-à-dire le trait de féminité qui apparaît à tel moment, le trait vestimentaire, une couleur tout d'un coup dans un tableau très monomorphe. On sent bien qu'il y a un choix clinique de nomination et un choix d'orientation dans le travail, qui ne va pas être le même, voilà c'est par rapport à ce terrible mot, à mon sens, des troubles dits alimentaires.

Jean-Luc Cacciali : Oui, tout a fait, mais en même temps dans cette nomination il y a quelque chose de la clinique sans doute, c'est-à-dire qu'il y a quand même cette dimension réelle. Sur ce trait de féminité qui peut apparaître par exemple, je crois que c'est tout l'enjeu, là bien évidemment on pourrait dire qu'à ce moment-là, ça va, les choses sont en bonne voie. C'est dans le transfert. Pourquoi très souvent, après coup, pour les jeunes filles, nous pensons à l'hystérie ? Je crois que justement c'est au cours du traitement, quand cela évolue de façon névrotique, alors ça ne suffit pas et en même temps on peut considérer que c'est déjà pas mal.

Marc Caumel de Sauvejunte : Je te remercie pour ta présentation, je reprendrai aussi si tu veux, ce sur quoi tu viens de terminer en disant que nous avons affaire à une présentation du symptôme, et que tout le travail au départ est de passer dans la représentation, à partir du moment où le transfert s'installe du côté de la représentation psychique, nous sommes passés dans un autre champ. ?J'avais deux ou trois questions à te poser sur justement, l'appel que font ces personnes à l'Autre, qu'ils soient psychanalystes ou psychiatres, je voudrais te demander d'abord cette chose qui est paradoxale c'est-à-dire qu'en effet je suis d'accord avec toi c'est des personnes qui seraient là à demander rien, d'ailleurs elles disent souvent : moi je n'ose rien demander et d'autre part cet appel, qui pourrait être entendu par la réponse qu'ont fait les cognitivistes c'est-à-dire, cet appel à un ordre, puisque d'une certaine façon elles ont affaire à un impératif catégorique et que quand nous travaillons en institution nous sommes obligés de répondre du côté du S1 parce qu'autrement si nous ne répondons pas du côté du S1, nous répondons si tu veux du côté de la mort, mais un S1, à ce moment-là, justement qui ne serait pas un S1 impératif, il serait là en train de faire osciller en même temps la dimension de la parole et en même temps la dimension de ce qui dit non. Je terminerai sur deux questions puisque tu parles si tu veux de vos travaux sur l'anorexie-boulimie et je suis assez d'accord pour que ce soit associé. Tu n'as pas fait la remarque, parce que ça m'arrive très souvent de rencontrer cette clinique, il est très souvent, ce n'est pas toujours, très souvent quelque chose qui est assez surprenant c'est que nous avons affaire maintenant puisque l'anorexie a pris sa place dans la clinique aujourd'hui avec une mère anorexique et une fille boulimique. Très souvent il m'arrive de rencontrer des personnes qui me parlent de leur mère comme une mère très belle, extraordinaire. Quand tu la rencontres une fois, tu rencontres quelque chose de cadavérisé du côté de la féminité. Alors, j'ai deux questions maintenant c'est : quand tu parles de transmission de la féminité est-ce que cette transmission en fin de compte elle est possible ? Parce que manifestement ce que disent ces patientes c'est que la féminité dans ce contexte-là n'est pas possible, cette transmission n'est pas possible, elle donne l'illusion d'une transmission, mais c'est une transmission qui semble tout à fait impossible et ça irait dans le sens de ce que dit Melman, sur le fait qu'il n'y a pas transmission possible de la féminité dans le matriarcat. Et la deuxième question que j'ai, j'ai été surpris, tu dis elle voudrait mettre en place une castration spécifique du côté femme, est-ce que vraiment il y a quelque chose d'une recherche de la castration ou est-ce que ce n'est pas quelque chose qui serait du côté du déni de la castration, voilà.

Jean-Luc Cacciali : cela fait beaucoup de questions, écoute sur l'appel à l'Autre, je crois que c'est là bien sûr mais il s'agit d'un appel à la mère, je crois que c'est un symptôme qui est adressé à la mère.? Pour répondre du côté du S1, je ne suis pas si sûr Marc, on le voit avec les réponses qui ont été évoquées, une réponse médicale qui est de l'ordre du S1, elle reprend, c'est la même positivation, c'est une réponse qui est en miroir de la clinique de l'anorexie-boulimie. C'est-à-dire, on le voit avec toutes ces questions des perfusions, c'est-à-dire que bien évidemment c'est nécessaire par moment mais il se trouve que c'est du même registre, que c'est une réponse en miroir, c'est une réponse qui est organisée de la même façon, c'est-à-dire du côté de quelque chose de l'ordre de la positivation. ?La transmission bien sûr, c'est une donation maternelle qui vaudrait comme transmission comme du côté garçon, voilà, c'est une tentative, c'est-à-dire que ce n'est plus l'un par rapport à l'autre les hommes par rapport aux femmes et inversement mais à chacun son identité. Pour les femmes c'est une tentative qui est bien sûr dans le champ de l'imaginaire, la tentative d'une transmission comme du côté garçon, c'est en cela que je parle d'une castration qui serait la mise en place d'une castration qui serait spécifiquement féminine mais bien évidemment que c'est une question.