Clinique psychanalytique

Qu'est-ce qui spécifie la psychanalyse à sa naissance ? Effaçant l'antinomie classique entre pratique et théorie, elle s'est d'abord fondée sur une clinique, à entendre, qui a très vite dégagé un certain nombre de fondamentaux, dont le refoulement qui d'emblée apparaissait pour Freud, telle la clef de voûte absolument universelle de sa découverte. Pourquoi ? Puisque très prosaïquement, si certains éléments sont supposés faire l'objet d'une mise à l'écart, il s'agit d'articuler conjointement un lieu de recel pour ce qui sera mis de côté. C'est dire combien dès le début de l'analyse, le refoulement a été appréhendé comme une donné connexe à celle de l'inconscient, l'un n'allant pas sans l'autre. D'où, remarque incidente qui se doit de rester présente dans nos débats, proclamer un peu trop vite la généralisation de la disparition du refoulement aujourd'hui, c'est tout simplement scier la branche même sur laquelle la psychanalyse repose depuis son origine. Nous devons en avoir connaissance afin de souligner tout le poids et le sérieux qu'impliquent ces questions hautement explosives qui nous préoccupent. Introduction
Qu'est-ce qui spécifie la psychanalyse à sa naissance ? Effaçant l'antinomie classique entre pratique et théorie, elle s'est d'abord fondée sur une clinique, à entendre, qui a très vite dégagé un certain nombre de fondamentaux, dont le refoulement qui d'emblée apparaissait pour Freud, telle la clef de voûte absolument universelle de sa découverte. Pourquoi ? Puisque très prosaïquement, si certains éléments sont supposés faire l'objet d'une mise à l'écart, il s'agit d'articuler conjointement un lieu de recel pour ce qui sera mis de côté. C'est dire combien dès le début de l'analyse, le refoulement a été appréhendé comme une donné connexe à celle de l'inconscient, l'un n'allant pas sans l'autre. D'où, remarque incidente qui se doit de rester présente dans nos débats, proclamer un peu trop vite la généralisation de la disparition du refoulement aujourd'hui, c'est tout simplement scier la branche même sur laquelle la psychanalyse repose depuis son origine. Nous devons en avoir connaissance afin de souligner tout le poids et le sérieux qu'impliquent ces questions hautement explosives qui nous préoccupent.
Bien entendu, nous ne pouvons que rester attentifs, soucieux, passionnés par ce que notre clinique contemporaine nous révèle, mais n'est-il pas nécessaire de garder l'aplomb minimal pour ne pas confondre des phénomènes erratiques ou marginaux, avec ce qui vaut pour la majorité des membres de notre société, dont quand même la plupart - dois-je le rappeler ? - continue de travailler, désirer, s'affubler de symptômes métaphoriques sur un mode tout à fait classique, bref confirment la validité assez stupéfiante des découvertes freudiennes et lacaniennes, dont on est bien loin d'avoir épuisé la pertinence. N'oublions pas de plus, qu'à propos de ce que nous livre notre expérience, c'est-à-dire ce qui se déroule sous nos oreilles d'analystes, ce que nous entendons ne concerne qu'une infime part des gens qui vivent dans notre monde, et nous ne pouvons sans précaution en faire généralisation à prétention globale. Quoi qu'il en soit, considérons qu'il est assez curieux de la part d'analystes, d'élever des situations particulières au rang de nouvelles normes du parlêtre. Le discours normatif, voilà un vocabulaire directement hérité de celui de la science, dont le corollaire refoulé est l'exclusion qui se justifie de ce qui échappe à ladite norme. Nous n'avons pas à lui emboîter le pas. Notons cependant que des structures ne relevant pas des données habituelles ont toujours existé et ont par exemple fait le charme fou de la littérature talentueuse, celle toujours assez prompte à nous faire partager des articulations subjectives inédites, faisant dire à Lacan combien l'artiste pouvait précéder l'analyste. Mais vouloir à partir de situations singulières affirmer que le refoulement est désormais désuet me semble relever ou d'un franchissement tout à fait abusif, ou de quelque chose relevant de l'ordre des résistances, à quoi nous devons rester extrêmement attentif quand il s'agit de la pratique de la cure. Pour le dire tout à fait explicitement, j'évoque ici les défenses qui peuvent assaillir celui qui consacre le plus clair de son temps à la fréquentation de l'inconscient de ses contemporains, commerce comme vous le savez dont on ne ressort pas indemne et auquel on ne saurait s'habituer, du fait de la tessiture radicalement inapprivoisable de cet inconscient. Ce n'est pas là révélation d'un grand secret. Je fais référence à ce sur quoi Lacan a pu insister au grand dam de certains, à propos du travers commun des institutions analytiques, plus aisément  tournées contre ce discours, que vers le souci d'en assurer l'avancée, alors que de toute évidence chaque membre pris dans son individualité, ne se trouvait pas nécessairement campé dans un tel refus par rapport au discours analytique, ni inscrit dans une pratique étrangère à sa logique.  
Ce premier préalable posé, que constatons-nous au niveau de notre observation de la vie sociale actuelle, c'est-à-dire au niveau de notre participation habituelle en tant que citoyen ? En toute apparence, il serait aisé de croire qu'une certaine permissivité sociale sur le sexuel a pu déferler - précisons immédiatement dans notre ère exclusivement occidentale - puisque cet état de fait est loin de constituer une donnée mondiale, chacun pouvant désormais dans notre occident libéral, revendiquer son particularisme sur la scène publique, dans un style reléguant au placard pudeur, discrétion, gêne, retenue. Modalités d'expressions reprises par la presse et les médias. Est-ce à dire que le refoulement du désir sexuel toujours préconisé pour le maintien de la vie collective et d'ailleurs signe de progrès et de raffinement dans ce lien, serait maintenant tout à fait dépassé ? Pourtant, là où ce supposé refoulement aurait desserré son étreinte, un allègement du climat social aurait dû s'en suivre. Or on ne cesse de nous signaler l'aggravation de ce ciel de plomb qui n'a jamais autant pesé sur l'existence au confort pourtant inégalable des hommes et des femmes d'aujourd'hui ! Que se passe-t-il donc ? Pourquoi une telle contradiction ? Comment se fait-il que la souffrance du parlêtre identifiée au malaise de la ‘‘mal-baise'' dans la civilisation, grâce à une certaine permissivité sociale, ne s'amende pas, mais au contraire se majore ?
Est-ce à dire que ce qui a été ainsi déplacé ne concerne en aucune manière le refoulement sur le plan individuel, mais seulement les mesures de censure sociale ? Ce qui est foncièrement différent. En effet, ont été libérés les images du sexe, le discours courant sur le sexe, mais cela n'a justement pas contribué à modifier le refoulement si profondément, voire même sous cette apparente levée, le refoulement a subi plusieurs tours de vissages supplémentaires - entendez vie/sage comme vous voudrez ! Sous couvert de facilitation, de dérive autorisée, où tout comme n'importe quoi devient possible en matière de sexe, la névrose n'a finalement cessé d'y trouver son compte, car sous prétexte d'un débridement régressif pulsionnel des jouissances, l'évitement du désir a pu se maintenir en suivant ainsi la voie habituelle de la tendance névrotique à le sacrifier. Certes classiquement, la névrose procédait par la mise en place du compromis du symptôme. Aurions-nous pu concevoir qu'en accentuant le pôle de l'expression génitale qui voudrait se faire passer pour du sexuel dans le sens de ce qui est assumé du lieu d'une position sexuée, c'est exactement l'inverse qui se produisait, c'est-à-dire la mise en œuvre d'un refoulement encore plus radical sur la relation homme femme, permettant de faire l'économie de la prise en compte par exemple du Réel déterminant du non rapport, qui se trouve de ce fait encore mieux protégé que par le passé. C'est dire combien cette prétendue liberté sexuelle qui n'est que régression au génital, ne fait que servir l'évitement du sexe dans la névrose, en lui promettant encore une belle prospérité.
Donc, ce qui a changé ce ne sont que les modes d'expression du sexe sur la place publique, mais dans le fond, rien, au niveau individuel. L'inhibition est par exemple tout aussi virulente qu'auparavant et secrètement encore moins bien supportée, car en décalage radical avec les modèles nouveaux du moment, promus pour une gloire moïque dérisoire. Autre exemple, dans ce climat de prétendue tolérance, pourquoi une relation sexuelle extraconjugale est elle si mal intégrée par le partenaire que l'on va dire régulier, comme s'il s'agissait d'un crime proprement inexpiable, même si bien souvent la dimension de l'acting-out qui sous tend toute l'affaire, s'y trouve si clairement lisible ?
Dans un tel contexte, une période historique est à mettre en exergue : mai 68, qui s'est donné comme un temps de franchissement des tabous et d'affranchissement de la jouissance sexuelle, laquelle ne s'est pourtant développée qu'au détriment de la reconnaissance et de la prise en considération de la matrice qui en arrière plan, en sous main, a toujours assuré le cadre sur lequel le fait des échanges humains, dont ceux d'ordre sexuel, se tiennent. Je désigne ici, la loi symbolique. Il a été alors possible d'assister à cette évolution dichotomique entre une prolifération du génital avec détachement et cavalcade folle des objets, doublée d'un effondrement concomitant du Symbolique qui assurait le lien social dans ce qu'il connaît de plus élevé et dans lequel de tout temps est venu prendre place en s'y inscrivant, le fait sexuel. Le paradoxe de cette évolution divergente n'est qu'apparent si l'on tient fermement pour différents le fil de la génitalité et celui de la sexualité.
Il est de plus à noter que les immenses perdantes, de ce délitement ou déclin de la prise de la fonction Symbolique dans notre monde, s'avèrent être prioritairement les femmes, ravalées au rang de vulgaires objets dépourvus de toute valeur, jetables maintenant, malheureusement même, avant toute consommation...
Distinction freudienne du refoulement originaire et secondaire

Puisque nous soulignons la valeur toujours tout à fait opérante du refoulement, afin d'entrer dans le vif de la question, reprenons la distinction première de Freud entre refoulement originaire et refoulement secondaire.
En partant de l'expérience commune souvent appréhendée avant la cure d'ailleurs, il est aisé de reconnaître que dans tout signifié de la demande, dans tout objet concret sollicité, se trouve gisant, mais non disponible, le signifiant qui de ce fait est refoulé. Ce signifiant se retrouve métabolisé à terme dans le désir du sujet. Révélation que le lieu du code et celui du message ne sont pas confondus. Ce n'est que par l'entremise ou le truchement du Nom-du-Père que cette poussée du désir parvient à découvrir sa véritable vocation phallique. Le phallus est alors irrépressible comme but de tout désir, en conséquence du fait qu'il est originairement refoulé et situé au lieu de l'Autre. Le sujet ne peut donc plus que l'évoquer au lieu de l'Autre comme métaphore qui en retour le divise, phallus donc sous la barre, en tant que raison ultime du désir de l'Autre et aussi du désir du sujet. Dans le trajet de sa cure le sujet est conduit à devoir admettre que ce fondamental du désir est au lieu de l'Autre, car il n'est que le manque dans l'Autre, puisque pour l'Autre, c'est aussi un signifiant refoulé.
Bien sûr Freud ne cite pas explicitement le signifiant, mais si je l'utilise pour ce développement, c'est à dessein afin de rester congruent avec son élaboration, en particulier débutante. Pour que le sujet surgisse, lettre 52 puis 112, Freud signale qu'il faut qu'un signifiant figuré par une petite croix, vienne à se spécifier d'avoir chuté. Du fait de son absence, il va prendre une place éminente, celle de la fonction du Un, le Un manquant, cette fonction de S1, explicitée ultérieurement par Lacan. Le Un fondé sur l'antécédence du zéro. Un bouleversement s'ensuit, c'est-à-dire une réorganisation de l'ensemble du réseau, car un autre signifiant est appelé à venir à la place de celui qui manque. Cette opération au cours de laquelle un signifiant disparaît pendant qu'un autre prend sa place est la définition même de la condensation ou métaphore, autrement dit une opération de substitution. La métaphore dans sa structure rend compte ainsi de l'opération même du refoulement. Seulement dans toute opération de substitution de laquelle émerge le sujet, ce qui est perdu dans le renvoi d'un signifiant à l'autre, c'est ce que Lacan stipule de l'objet petit a. Le trou fonde ainsi le sujet grâce aux effets réorganisateurs produits par la perte initiale d'un signifiant, effacement nécessaire. Le sujet trouve son premier signifiant, en ce lieu dans l'Autre, qui est un trésor. Ce signifiant fait coche initiale, avec lui une valeur symbolique s'endosse. Mais comme aucun signifiant n'échappe à cette propriété de ne valoir que par pure différence avec un autre, la mise en place automatique d'un second signifiant va en résulter. Là également comme pour le premier, le sujet ne peut se saisir en celui-ci, et se trouve par conséquent aboli, en fading, vis-à-vis de lui. C'est donc entre un signifiant qui a chu en tant que refoulé originaire et un signifiant cause d'éclipse, que le sujet se constitue dans une poussée de désir qui vient déposer en lieu et place de cette béance, l'objet a. Freud dans l'Esquisse parle de la Chose, Das Ding, ce qui s'est construit à partir des premières expériences de satisfaction avec l'objet maternel et lié au fameux prédicat perdu, c'est-à-dire ce qui ne peut ni être remémoré, ni perçu, une ligne d'horizon de la chaîne signifiante, vers quoi se polarise le désir. L'objet a vient en place de la Chose perdue radicalement. Lacan parle de S1. L'important tient à ce que cet objet a ne soit accessible qu'au lieu de L'Autre. L'interprétation puis la distribution des sexes ne peut se faire alors qu'à partir de cette mise en place primitive.
Dans l'article sur la dénégation, c'est exactement dans la même logique que Freud nous entraîne. Avec le procès du jugement d'attribution, les mouvements de Bejahung-Verneinung portent sur le signifiant en vue de sa symbolisation. Cette reconstruction logique offre peut être un point de départ mythique à la chaîne signifiante symbolique, mais elle implique quelque chose de l'ordre d'un signifiant perdu qui fore une béance fondamentale, signifiant sans signifié de l'Urverdrangt. Cette perte, ensuite reprise dans un statut de manque, réalise le point nodal de jonction entre le Réel et le Symbolique. Cette intersection n'est jamais qu'un fait de langage, qui caractérise le parlêtre dans sa condition. C'est en ce point trou que se réalise l'appel au Nom-du-Père, lequel vient lier l'interdit à la castration. La castration s'y révèle n'être qu'un effet lié à une construction du langage. Il y a un signifiant qui manque, il y a un signifiant sans signifié. Dans la structure, il y a un trou autour duquel les discours s'orientent, c'est le refoulement originaire, fait de discours, fait de langage. La psychanalyse est le seul discours qui a fait rupture en osant placer ce trou en place d'agent.
Dans un premier temps, l'important est donc de commencer par constater la nature hétérogène des deux refoulements, bien que l'un soit intimement rattaché à l'autre. L'impossibilité d'endosser ce qui va permettre l'émergence du sujet, implique la dimension du refoulement originaire et avec, de la dette symbolique.
À cela s'oppose radicalement l'affaire de l'objet sexualisé. Ne pas pouvoir assumer cette fois-ci en tant que sujet, c'est-à-dire divisé, sa relation au regard de la cause du désir, à savoir l'objet petit a, concerne le refoulement dans son acception secondaire. Dans le refoulement secondaire, il ne s'agit plus d'un fait inhérent à la physiologie du langage comme c'était le cas pour le refoulement originaire, mais d'un refus que le sujet met activement en œuvre pour empêcher que ne puisse advenir son désir. Souvenons nous comment Freud a pu tancer ses hystériques en assénant qu'elles manquaient de courage pour aller au désir. En quelque sorte, le refoulement secondaire est une entreprise qui essaie de le dériver de sa réalisation possible. C'est dire combien le désir en général et plus spécialement le désir sexuel, sont source banalement de modalités d'ordre essentiellement symptomatique.
Le refoulement primaire va polariser l'attraction d'autres signifiants, ceux du refoulement secondaire, puisqu'au lieu de la béance ouverte dans le langage par le refoulement primaire, se loge l'objet a concerné par le refoulement secondaire. Le Nom-du-Père est du registre de l'acte de prise en compte de ce trou et des conséquences qu'il induit, soit que S1 soit refoulé originairement, en conséquence de quoi S1 assure une vraie prise sur ce trou Réel dans le Symbolique. De quelle manière ? Par les bonnes grâces de l'entremise du symptôme qu'il génère, symptôme à la base de la norme mâle, entendons qu'il y ait du symptôme phallique. Malheureusement, c'est aussi ce qui va constituer la névrose et son impasse religieuse, corrélée de façon indécrottable au père mort.
Cette dernière remarque nous oblige à bien tenir pour différents, les deux types d'acception du  symptôme qui en découlent. Le symptôme qui fait objection à ce que le désir advienne, qui vise à son interruption, son échec, son inhibition, celui-ci emplit les pages des premiers travaux de la psychanalyse. Ces symptômes doivent évidemment faire l'objet d'une résolution complète dans la cure, comme on le sait également douée d'effets thérapeutiques qui surviennent d'ailleurs de surcroît. S'ils sont visiblement les plus spectaculaires, les plus recherchés aussi puisqu'on entend essentiellement parler dans le grand public que de ceux là, ils ne représentent pourtant qu'une infime part de ce que l'analyse peut conduire à résolution et qui s'avère tellement plus déterminant. Mais ce n'est pas le propos ici, d'en dresser la liste.
En opposition, le symptôme qui caractérise la mise en œuvre du désir, dans le sens que tout désir assumé est toujours symptôme, ne serait-ce que dans le fait qu'il relève d'un certain style imposé par l'objet cause comme métonymie phallique, ce dernier ne saurait être éradiqué sous peine d'y détruire au passage, jusqu'au sujet et à sa racine. J'évoque ici les psychoses expérimentales parfois irréversibles produites par de telles tentatives, tant imprudentes qu'irréfléchies. Tout désir en effet ne s'articule qu'au travers d'une formulation symptomatique dont le fantasme est l'écriture dernière, symptôme normal, ou de la norme mâle, c'est-à-dire relevant du marquage par la signifiance phallique. Ce Réel là ne doit être touché sous aucun prétexte, car il fait apparaître en arrière plan la dimension phallique et le déroulement d'un choix privilégié pour l'une de ses métonymies petit a, même quand il concerne des formes problématiques de la formulation du Nom-du-Père inconscient. Pourquoi en est-il ainsi ? Parce que toute mise en jeu du signifiant phallique dans le désir, ce signifiant sans signifié, qui n'est qu'un Réel par définition inaccessible, car logé dans l'Autre, implique le déroulement de la chaîne métonymique de l'objet a. De sorte qu'au Réel du sujet, l'objet cause constitue le seul point d'appui, via le symptôme qui n'est dans ce cas que l'équivalent du sujet.
Déplacement de l'accent mis du Symbolique au Réel
Il ne reste plus maintenant qu'à mettre l'accent sur le déplacement considérable qui fut opéré dans le champ de l'analyse, par un grand virage réalisé par Freud, qui n'a à l'époque pas été tellement pris en compte à sa juste place, donc aussi peu suivi. Ce bouleversement de topique, sans récuser, ni remettre en doute la reconnaissance première de la primauté du Symbolique dans la vie de l'homme, car comme nous l'avons amplement développé, a été reconnu dès son commencement l'asservissement de l'homme à cette fonction. Pour nous, il reste incontestable et vérifiable que les signifiants impliqués dans les jouissances polymorphes infantiles de la demande, dont le refoulement constitue le corps de ce réseau inconscient que Freud appelle libido, puisqu'il oriente désormais implacablement le destin sexuel, est dévolu au principe de plaisir et est de nature incestueuse du fait de sa genèse orificielle. La névrose relève d'une fixation à ces motions puisque la fonction du tiers n'est pas complètement parvenue à détourner de ce premier usage inabouti du sexe. Ce savoir symbolique aveugle fait de traces laissées par le refoulement des signifiants de l'inceste est aussi alimenté par ceux si puissants du narcissisme, se réorganisera sous l'effet de la mise en acte du Nom-du-Père. Or, un tel savoir a été reconnu avec un point de départ Réel, autrement dit cette chaîne Symbolique, ne trouve son appui que d'un trou fondateur.
Au Symbolique de la trace, il s'agit donc d'adjoindre le Réel de ce qui dans l'opération d'effacement aura été perdu, un impossible à atteindre. Ce Réel une fois installé par le trou du refoulement originaire, constitue le berceau de la fonction paternelle inconsciente, le grand Autre trouve ainsi son lien au Réel auquel est attaché un ordre qui assure ce trou et qui référence une loi Symbolique. Dans le symptôme Freud entend régulièrement le tourment provoqué par du Symbolique, mais aussi, c'est là que je voulais en venir, Symbolique causé, lui, par du Réel. C'est grâce à cette prise en compte à laquelle il faut ajouter la découverte de ce que Freud a appelé pulsion de mort, cette répétition qui vise un au-delà du principe de plaisir, que l'accent sur la dimension du Réel va pouvoir émerger véritablement. La vie de l'homme et son désir sont dont régis par autre chose que l'agrément.
Entre l'inconscient déduit par le simple effet du refoulement et l'inconscient tel qu'il apparaît dans l'automatisme de répétition, il y a donc profonde rupture et passage d'un inconscient fait de signifiants et donc tout Symbolique à un inconscient qui comporte la fonction de la lettre, donc un Réel. Si Freud avait essayé au départ de lever le refoulement originaire, il y renonce ensuite, rompant définitivement toute attache possible entre la psychanalyse et une quelconque opération magicienne. Le Réel constitue pour nous la dimension essentielle de l'inconscient. Ceci nous oblige à donner au Réel une articulation précise dans la subjectivité. Ce Réel n'est pas à entendre sur son versant négatif ou péjoratif en tant qu'imperfection qui appellerait correction, mais en tant qu'il s'agit d'un impossible qui fonde véritablement la caractéristique de la subjectivité humaine. Sans le Réel pas de définition possible de l'homme. Ce Réel relève du langage. Dans une chaîne signifiante existe en effet des moments de raréfaction, voire d'extinction du Symbolique, béances dans lesquelles émerge inévitablement le Réel. Ce Réel a à voir avec un terme physiologiquement forclos en tant que signifiant qui représente l'objet perdu et la jouissance perdue annoncées d'emblée par Freud, et définitivement inaccessibles au sujet. Comme ce Réel n'est pas appréhendable par définition par les modalités symboliques habituelles, il ne peut pas même se dire, raison pour laquelle Lacan a essayé d'en rendre compte par ses travaux de topologie et ses recherches d'une écriture formelle.
C'est dans cette même veine que j'entends le travail de J.P. Hiltenbrand mené depuis de nombreuses années à Grenoble. Ceux qui l'ont suivi se rappellent sa formule d'une lettre qui manquait à la demande. Ce qui change dans le fait d'énoncer que ce qui manque au champ de la demande n'est plus du registre du signifiant mais de la lettre primordialement chue, vient réaffirmer autrement les enjeux même de la cure, puisqu'il n'est plus question de lever tout le refoulement, de restituer tout du Symbolique en retrouvant l'ensemble des signifiants refoulés, mais qu'avec l'inconscient nous avons affaire au Réel irréductible de la lettre.
Le passage de Freud à Lacan, ce qui fait peut être que nous sommes véritablement lacaniens, c'est l'accent porté sur la dimension réelle du savoir inconscient plutôt que sur la dimension symbolique, puisque le Symbolique implique une récupération possible que rend impossible le Réel. Il est vrai que le savoir inconscient reste porteur d'une ambiguïté entre Réel et Symbolique. Lacan en proposant l'assise de l'objet a et plus seulement le phallus opère le dépassement de l'impossible fin de cure butant sur le roc de la castration et le pénisneid. La lettre est une expérience première dans la structure, elle manque d'emblée dans toute expérience de langage, c'est-à-dire dans la relation au grand Autre. La détresse physiologique dramatise de surcroît la demande, la propulse au devant de la scène, dans l'indécidable de savoir si c'est la structure de la demande qui installe la perte ou si c'est la perte qui institue la demande, l'essentiel étant donc ce lien indéfectible entre demande et perte. Nous sommes tous les produits de cette lettre perdue, soit au mieux comme métaphores, autrement dit inscrits en tant qu'invention, en tant que création possible, dans une relation dès lors à la lettre marquée par la coupure ; ou parfois pire, en tant que métonymies de cette lettre, en pure continuité mortelle avec elle, où la lettre et l'être peuvent être une seule et même calamité confondue. À la douleur et aux complaintes liées à la lettre qui manque initialement à la demande, viendra se substituer ensuite l'autre lettre, petit a du désir, que l'Autre était d'abord supposé recéler.
Un mot sur les structures en difficultés par rapport au refoulement
Enfin, pour signaler un chemin à propos de cette clinique dite actuelle, bien que marginale, sans vouloir le développer davantage, quelques cures en cours radicalement non inscrites dans la dynamique habituelle refoulement/levée du refoulement, semblent confirmer une résolution possible pour certains patients seulement agités par le champ pulsionnel, autrement dit champ qui n'a pas pu subir les destins classiques proposés par Freud (refoulement, sublimation) et qui ne parviennent pas de ce fait à s'inscrire dans un symptôme phallique. Il y aurait donc à travers la reconnaissance première du trou comme cause, généralement associée à cette pente vers l'identification vertigineuse dont ils font régulièrement les frais, à travers donc la prise en compte du type d'objet pulsionnel engagé dans ce qui fonde leur monde univoque de demande, par une remontée à contresens de la chaîne signifiante, il est possible d'envisager la reconstruction d'une mise en fonction d'un Nom-du-Père quand il ne s'agit pas de psychose, susceptible de lever l'acte fréquent d'aversion qui le court-circuite.
Compte tenu du fait qu'il s'agit d'une reconstitution quasiment à partir de rien, elle démontre que la fonction phallique est loin d'être la seule à pouvoir porter vers la dimension Symbolique, puisque la pulsion elle aussi, sous certaines conditions, est susceptible de conduire à un résultat presque équivalant.
À titre indicatif, c'est ce que signale à sa manière l'épure du nœud Borroméen, où la pulsion et la jouissance du corps dite aussi Autre (hors langage) se trouve en relation topologique avec le petit a central, lequel jouxte également la jouissance phallique (hors corps), révélant un passage possible depuis la pulsion, via le petit a puis le phallus, vers son ordonnateur, le Nom-du-Père. 
Cette reconquête de la fonction Symbolique par l'entremise de l'objet de la pulsion comme point de départ, est d'ailleurs une opération assez habituelle chez les femmes, dont on connaît la place prépondérante et structurale de ce que Freud avait désigné par le domaine du préœdipien, la condamnant à pouvoir verser autant côté jouissance que côté désirant, par opposition à la norme mâle solidement référencée à une prévalence du désir, au prix du sacrifice de la jouissance. Ainsi, si l'on abandonne toute figurabilité des sexes pour n'accepter que des formules logiciennes qui en rendent compte, il serait juste d'affirmer que certains hommes soient obligés d'emprunter transitoirement - ce n'est pas une finalité - une formulation féminine de la sexuation, afin de réaliser le chemin capable de les conduire à dépasser ce Symbolique en ruines, doublé de l'abâtardissement phallique concomitant. Et je rajouterais que nous ne pouvons qu'accueillir avec une extrême bienveillance, l'intelligence de telles tentatives susceptibles d'aboutir. Sans doute faut-il également reconsidérer dans de telles situations, non pas la procédure de la cure, valide au même titre que pour une démarche classique, mais la manière dont elle va trouver son point final.
Conclusion
Pour conclure, je réaffirmerais donc qu'en général, la cure réduit l'objet a à sa valeur de pure cause et préside donc au déclin radical de la demande. De la lettre réelle qui manque structurellement à la demande s'initie une écriture symbolique où le sujet vient à construire un rapport au monde totalement orienté par l'objet petit a, enfin assumé, hors refoulement.
Bien que Spinoza ait commencé à en montrer le chemin, revient néanmoins à Freud l'instauration de la primauté du désir chez le parlêtre, ne serait-ce déjà que dans la manière dont a été mise en œuvre la cure, historiquement à ses débuts. Accentuant en effet que ce désir du sujet ne va pas seul, s'en déduit combien il est intimement lié au désir de l'Autre. Mais, ce qui en assure essentiellement la mise en place, s'articule d'abord à partir de la demande et de la déchirure qu'elle inscrit comme point de départ fondamental, en injectant l'impossible du Réel dans le champ du sujet. Le refoulement originaire apparaît aussi comme processus autonome, appartenant à la spécificité de la chaîne signifiante, il est réactualisé dans chaque demande qui engage nécessairement une béance du fait du passage par le langage qui implique un ratage.
L'agent du refoulement secondaire n'est pas le social, mais intentionnellement, le sujet via son reflet illusoire habituel, le moi. Dès lors, la morale sociale est plus à verser au compte des effets du refoulement, plutôt qu'à celui, bien fautif, de l'agent (car le refoulement n'est pas une conséquence du judéo-christianisme comme on l'entend trop souvent, mais plutôt, l'inverse). Jusqu'à présent plusieurs millénaires de notre culture stipulent que le souverain Bien de l'homme impliquait le refoulement du désir à situer toujours en un horizon devant rester inaccessible, et avec lui, du maintient scrupuleux sous le boisseau, de sa cause. Ce à quoi s'est strictement conformée la religion, reléguant la cause entre les mains de Dieu, afin sans doute d'en épargner la responsabilité à sa créature. La psychanalyse dont l'éthique est différente en ce qu'elle enjoint de ne céder sur son désir, sous aucun prétexte, nous révèle le désir comme seul Bien de l'homme, ainsi à ne plus refouler, et dont il faudra bien à terme, qu'il accepte d'endosser la lourde charge d'en établir la cause. Par conséquent, la visée de la psychanalyse révèle que cette borne du Réel inhérente à la condition du parlêtre doit être impérativement assumée, car c'est elle qui assure la pérennité indestructible du désir et la stabilité de sa cause, dans une logique dès lors diamétralement opposée à celle de la jouissance, visant peu ou prou la suture. L'opération ne peut bien sûr favorablement aboutir sans une certaine remise en ordre de la structure opérée préalablement par la cure.
Petit a représente le sujet dans l'Autre. Ce petit a supposé dans l'Autre est cause du désir de l'Autre confondue à la cause du désir du sujet. Petit a au départ est donc considéré comme produit de ce qui manque dans l'Autre. La cure en assurant la restauration de chaque déterminant fonctionnel de la structure, à condition qu'ils aient été au moins déjà tracés, confirme la coupure (séparation) entre grand A et petit a, dégage ainsi le substitut partiel de son lieu initial de résidence, frappe grand A d'une barre (défaisant l'hégémonie du grand A absolu, primordial, initial et introduisant à la logique de l'Autre divisé) et réalise l'extraction de petit a de grand A (dont résulte la véritable chute de petit a - autre façon de dire la défection de l'adoration prosternée pour ce reste, sinon élevé à la pure dignité divine - laquelle accompagne ce par quoi se résout le transfert en son extinction), levant désormais définitivement toute confusion possible entre :
-    petit a comme pure cause de désir (rendant caduc le détour par l'enveloppe spéculaire du corps du semblable qui voilait l'objet en i(a) et en impliquait l'érotisation) ;
-    grand A seulement comme lieu n'appelant aucune nécessité de figuration (mais à partir duquel se fomentera structurellement toujours le moindre mouvement, intention, parole, désir...) ;
-    et S de grand A barré comme manque radical affectant grand A (qui révèle en dernière instance le trou actif dans le savoir auquel tient si fondamentalement le sujet de l'inconscient).
Enfin, présidant à la mise en place d'un certain discours où petit a en place d'agent commande non plus des considérations insondables sur l'essence, sa thérapie ou son bien-être, mais à partir de ce semblant, articule enfin un dire caractérisé de ce que les trois dimensions du Réel, du Symbolique et de l'Imaginaire, soient nouées. Evènement absolument considérable qui fait acte incomparable pour la vie. À ces considérations autour de l'objet a, afin de ne pas produire cette monstruosité d'un sujet identifié uniquement à son fantasme, il va sans dire que la cure l'introduit excellemment aussi à la relation au phallus, comme signifiant sans signifié (ou comme signifiant auquel se rapportent tous les signifiés), lequel départage le monde dans sa logique de l'être, de l'avoir, du pour tout, du pas tout, etc. Point décisif à rappeler puisque notre lien social comporte cette double valence nécessaire portant à la fois sur le phallus comme métaphore et également sur l'objet lettre petit a, comme sa métonymie.
Alors sommes nous parvenus, d'une part, à accentuer cette spécificité lacanienne de la cure, propre à résoudre comme nous l'avons vu, certaines impasses freudiennes ? (Avons-nous été capables de ne pas refouler cette pointe acérée de l'enseignement de Lacan ?). Sommes nous, d'autre part d'ailleurs, à même d'en assumer la juste transmission, puisque l'analyse échoue à s'enseigner ? Telles sont et doivent être, les questions fondamentales qui ne devraient cesser de nous tourmenter.
Car l'ennemi de la psychanalyse traverse chacun à chaque instant (analystes et analysants inclus), dans cet équilibre fragile qu'il a à subir entre un acharnement exigible en vue d'atteindre le nœud de l'inconscient dans son subtil tissage au sexuel, ou alors la prévalence donnée au moi, l'instance de momification du narcissisme. D'où l'indication du nécessaire passage par l'électuaire de la lecture de nos fondateurs, car elle seule recèle dans le corps inscrit du texte, les signifiants que notre culture ne cesse de refouler. Si nous savons en faire nos références, nous pourrons dégager les arêtes vives de l'actualité de notre monde.
Mais cette lucidité se paye au prix fort. Nous sommes maudits ! Car on ne pardonne pas notre refus de participer à cette passion de l'ignorance, cet autre nom seyant du refoulement...