Clinique psychanalytique

  
  
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Si nos maîtres nous ont enseigné « que le médecin est avant tout le premier médicament du malade », les protocoles institués actuellement et recommandés par les Hautes Instances Médicales ne tueraient-ils pas dans l'œuf cette assertion et, par la même occasion, notre inventivité dans notre relation au patient transformé depuis peu en « usager » ? Si d'aucuns se gausseront de notre propos qui ferait alors référence au fameux « être du médecin » plutôt qu'à son « faire » et qui serait dans le domaine de l'analyse référé au « moi fort » du psychanalyste, que ceux-là se détrompent car pour nous cet « être » n'est que « désêtre » selon l'expression de Lacan, désir inconscient du sujet, causé par un objet perdu et animé par un fantasme. Malgré tout, cette relation médecin-malade sera privilégiée pour nous car n'est-ce pas en son sein qu'une inventivité est possible ?
Lacan, en 1966, dans une conférence au Collège de Médecine concernant la place de la psychanalyse dans la médecine faisait remarquer que, du fait de la montée en puissance de la science et de ses applications techniques en médecine, cette place traditionnelle du médecin comme « homme de pouvoir et d'autorité » ne pouvait que péricliter pour être remplacée par la figure d'un « technicien » prescripteur de molécules s'il ne prend garde à la demande sociale et à son exigence et c'est là que la psychanalyse prend tout son poids pour redonner au médecin sa position d'écoute. Le Docteur Royer, présent à cette conférence s'est offusqué des propos de Lacan qui, pourtant, annonçaient la chronique de faits maintenant patents. On essaie même d'éliminer la dimension transférentielle en instituant « une alliance contractuelle thérapeutique » qui n'a rien à voir avec l'alliance sacrée de l'Ancien Testament entre Abraham et Elohim. Ici, on s'arrange entre nous sans la dimension de l'Autre. De plus, la parole est tombée en désuétude, l'écrit d'un questionnaire bien plus attractif, éliminant d'autant le lien symbolique à l'autre sous prétexte de scientificité : remplissez votre papier et je vous donnerai de quoi traiter votre problème ! Cette invention qui n'a que le mot pour le dire est-elle bien humaine ? Moins il y a de sujet et mieux c'est !

Si la Science en mordant sur le Réel par ses petites lettres a pu inventer par ses applications technoscientifiques des tas de choses et machines peut-on, dans le domaine qui nous concerne, en appliquer les formules où le sujet est forclos ? Cette prise en compte de cet « asujet » est pour nous fondamental nous semble-t-il et nécessaire.

Mais comment inventer quelque chose de neuf quand nous savons que notre invention fera toujours référence à notre fantasme premier, celui qu'enfant nous avons mis en place en nous interrogeant sur le désir de l'Autre : Qu'est-ce qu'il me veut ? C'est notre seule et unique invention dont il faudra nous déprendre si nous voulons inventer ex-nihilo, à partir du Réel qui nous surprend, nous interroge, ou nous accable. Lacan disait que la seule chose qu'il ait inventée est l'objet a - voir la leçon du 9 avril1974 du séminaire Les non-dupes errent - ce qui nous étonne d'autant que, lorsque nous le lisons, nous avons l'impression de trouvailles permanentes en référence au discours analytique où il ne cesse de se situer dans ses relectures de Freud ou d'autres auteurs. Qu'a-t-il bien voulu dire par là car Lacan comme Freud ne parle pas pour ne rien dire ? Si c'est bien le cas ne pouvons-nous pas penser qu'il a pu se défaire de son fantasme dont il nous donne la formule abrégée, S barré poinçon petit a, soit $a, fantasme construit comme Freud nous l'explique avec des éléments réels, symboliques et imaginaires, le traverser en quelque sorte pour entrepercevoir la cause réelle de son désir et nous livrer ainsi son invention ? Il nous semble donc qu'il faille y regarder à deux fois voire trois avant de parler « d'invention » du moins dans notre domaine si particulier et singulier !

« Émergence » avons-nous écrit dans notre titre : Si nous nous reportons à la définition classique du dictionnaire, émergence se rapporte à quelque chose de déjà-là, latent, prêt à... apparaître, à émerger, la pointe de l'iceberg en quelque sorte qui peut en cacher beaucoup. Nulle prétention ici à quelque invention mais à tenter de construire une autre façon de se situer dans des situations difficiles et complexes. C'est aussi le nom et la fonction d'un service éducatif avec lequel nous travaillons ponctuellement, service qui s'inscrit dans une institution maintenant laïque mais dont l'histoire se réfère à une tradition salésienne, institution fondée à la fin du XIXe siècle et inspirée alors par les principes de Saint Jean Bosco de Turin. À noter que la fondation quoique devenue laïque abrite en son sein des prêtres salésiens à la retraite qui n'ont qu'une fonction consultative mais qui donne à l'institution une dimension symbolique certaine. Bien entendu, tous les enfants admis sont de confessions religieuses multiples, recouvrant les trois monothéismes ainsi que le personnel qui y travaille, ou sans religion déclarée. Cette dimension symbolique Autre nous paraît importante pour tenter de comprendre son fonctionnement et ses atouts dans la prise en charge des enfants qui lui sont confiés.
Ce service « Émergence » a été pensé pour répondre à une nouvelle problématique individuelle et sociale, celle des enfants en rupture scolaire (« les décrocheurs » selon une autre terminologie) dont l'âge s'avère de plus en plus bas : de onze ans environ jusqu'à l'âge limite de l'obligation scolaire seize ans voire plus. Ce service accueille une dizaine d'enfants et adolescents avec des parcours tous différents et des problématiques variées individuelles et sociales. Ils ne sont là que pour la journée et reviennent le soir dans leur famille ou certains sont hébergés dans l'institution. La demande est soit celle du juge des enfants, des services sociaux ou de la famille elle-même voire d'autres services de l'institution. Bien entendu, son fonctionnement est souple : il ne s'agit pas absolument de rescolariser l'élève en panne mais de prendre le temps (qui peut être long) pour redynamiser le désir du jeune sujet au travers d'un projet collectif élaboré avec les deux éducateurs responsables. Ce projet est proposé et non exigé et mis en place avec l'accord de la famille qui devra être garante pour leur enfant d'autant que des pièces administratives seront obligatoires. Entendons bien que tous les jeunes du groupe ne sont pas forcément mobilisés par le projet ; certains ne feront qu'un court séjour au sein du service pour retrouver leur propre parcours. Les intéressés, eux, seront invités à travailler autour du projet en question qui sera un voyage à l'étranger, au Maroc, où des liens se sont noués avec l'institution grâce au dynamisme de certains éducateurs originaires eux-mêmes de ce pays. À noter là encore la dimension Autre de l'entreprise qui porte en son sein la rencontre avec l'étranger, l'Autre et sa question. Le séjour dure environ un mois, voyage en voiture compris, et est structuré par diverses rencontres : aide à des villageois pour des choses diverses, séjour chez l'habitant, marche dans le désert, etc. Bien entendu, ceci n'a rien à voir avec du tourisme ordinaire et c'est loin d'être de tout repos pour les accompagnateurs mais pour ces jeunes qui, pour la plupart, ne sont pas sortis du territoire national, cela peut s'inscrire pour eux comme « rite d'initiation » voire passage vers... ou à travers, en tout cas une expérience dont ils font écho à leur retour et dont les effets plutôt surprenants chez certains montrent que quelque chose s'est passé, qu'une reconsidération de leur position subjective a eu lieu avec les bénéfices de surcroît (ce qui ne signifie en rien un retour assuré sur les bancs de l'école). Certes, il ne s'agit pas de généraliser mais de singulariser les effets sur chaque sujet dans un après-coup.
Si nous nous interrogeons sur le bien-fondé de ce projet « inventif », pouvons-nous réévoquer ici le désir de l'Autre qui a tenté d'élaborer une solution à la problématique concernée dans une relation transférentielle tant avec les intéressés que leur famille et l'institution, désir redoublé si l'on tient compte du pays d'accueil remobilisant ainsi celui du sujet ; du moins pourrions-nous l'envisager de cette façon au premier abord, parcours en « double boucle » qui suit la topologie du signifiant. Certes, nous dira-t-on, « les voyages forment la jeunesse » et l'idée n'est pas nouvelle ! Il s'agit bien de cela, de réinscrire le « sujet postmoderne » (au sens où le définit Jean-Pierre Lebrun) dans les grands textes fondateurs de notre culture, qui l'irriguent et la sous-tendent, texture sous-jacente dont il semble s'être « libéré », « décroché » pour le meilleur et pour le pire si l'on lit les effets cliniques sur leur subjectivité. (Se rapporter à ce sujet à la page 113 de la conférence de Charles Melman, Entretiens de Bogotá, Éditions ALI.) Bien entendu, ce « voyage » fait référence ici à Homère sans pour cela adhérer au fait que la vie ne serait qu'un « viatique » de la naissance à la mort puisque nous savons bien que nous répétons inlassablement notre structure et que si le paysage change les mêmes ornières se présentent à nous malgré notre bon vouloir. Si ce projet « accrocheur » a des effets sur ces « décrocheurs », ce n'est pas par hasard : il s'agit de remobiliser la dimension Autre de leur propre histoire où s'est inscrit leur désir en faisant écho aux textes fondateurs de notre culture même si le ratage est au rendez-vous. Si le projet a fait ses preuves depuis plusieurs années, il faudra sous peu élaborer autre chose me confiait récemment un des responsables car « l'invention » a des effets éphémères et tend à la monotonie si nous n'y prenons garde. Pourrions-nous dire que la métaphore s'épuise au fil du temps et qu'il faille en redorer son blason ?
Merci donc à tous nos patients qui nous réveillent de notre position bien assise et nous forcent à inventer autre chose, certes dans un discours Hystérique, mais n'est-ce pas à partir de l'hystérie et en apprenant à l'écouter que Freud a inventé le discours Analytique, l'envers du discours du Maître ?

 

Résumé : Nous avons tenté de montrer au fil de ce court article que « l'invention », dans une relation transférentielle avec nos patients, ne se fait qu'à partir du fantasme du psychiatre, cause de son propre désir et des données symptomatiques ; ainsi, pas de création ex-nihilo. Un exemple clinique de « l'émergence d'une invention » dans une institution pour enfants et adolescents pourrait illustrer notre propos.

Mots-clés : symptôme- fantasme- désir- structure

 

Summary : According to us, invention takes place in the transferential relationship with our patients and occurs from the psychiatrist's phantasy which drives his own desire and from the symptomatology in question ; thus, there is not ex-nihilo creation. À clinic example of this invention in a chilhood institution can illustrate our intention.

 

Key-words : symptom- phantasy- desire- structure

 

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