Clinique psychanalytique

  
  
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Conférence de Pierre AREL le 20/03/14 dans le cycle de l’introduction à la Psychanalyse 2013-2014

Pour parler de l’inconscient, je vais partir de la question de la place que nous accordons à l’inconscient dans notre social aujourd’hui. En effet, plus d’un siècle après la découverte de Freud, quel rapport entretenons-nous avec ce qui s’est avéré non pas seulement être un savoir, mais un savoir qui nous est à la fois le plus intime et le plus social qui soit ? Il est même, ce savoir, à l’interface de l’intime et du social, ce que je vais m’efforcer de vous faire entendre avec cet exposé.

Comme vous le savez, la découverte de Freud n’a pas été accueillie sans réticence, loin de là. En effet, l’affirmation que derrière nombre de manifestations énigmatiques de notre vie psychique, à savoir les symptômes, les lapsus, les actes manqués, se cachaient des désirs refoulés - des désirs sexuels et des désirs hostiles-, eh bien cela a été refusé par la plus grande majorité des contemporains de Freud. Ce refus a été alors érigé comme la défense d’un ordre qui pourtant était contesté de toute part. Dans une Europe impériale et même impérialiste, dans une Europe chrétienne où l’amour du Un était largement cultivé, il était également contesté de toute part. Freud n’a fait que découvrir que dans l’inconscient de ses contemporains cette division subjective était déjà là, largement à l’œuvre dans le social, c’est-à-dire cette division entre cet amour du Un et cette contestation du Un. L’autorité de l’époque, référencée sur le père de famille, était essentiellement politique et religieuse. Elle prescrivait une sexualité qui ne pouvait qu’être mise au service de la reproduction, et condamnait tous ceux qui pouvaient se montrer hostiles à ses prescriptions. Freud n’a fait que rendre compte de cela tout au long de son élaboration, où il est revenu sur cette tendance du refoulement à faire retour, avec ses trois mythes : mythe d’Œdipe, de Totem et tabou et de Moïse et le monothéisme, qui tous trois, du plus intime au plus social confrontent une tendance sexuelle refoulée à une instance interdictrice qui suscite l’hostilité. Aujourd’hui, soit plus d’un siècle plus tard, les choses ont bien changé. L’Empire austro-hongrois est tombé depuis bien longtemps, et les démocraties ont depuis changé les règles qui faisaient du père le chef de famille, et de l’homme celui qui faisait respecter les règles qu’il a reçues de son père fondateur. Cette transformation profonde, -il n’y en a pas eu de si ample et de si rapide antérieurement dans l’histoire de l’humanité-, ne peut que modifier profondément notre rapport à l’inconscient. Et de fait, si les principes prescripteurs du refoulement ont été amputés de ce qui venait les légitimer, nous devrions rencontrer une pacification de nos rapports à ces instances inconscientes nées d’un conflit civilisateur aussi vif. Mais nous devons constater qu’il n’en est rien. Pourtant la découverte freudienne est loin d’être restée sans reconnaissance. Aujourd’hui, toute personne qui fait un lapsus - et surtout si c’est un homme public, a fortiori s’il est politique -, verra son lapsus interprété selon les tendances sexuelles ou agressives qu’exprime ce lapsus. De même, il est impensable de ne pas considérer le rôle de la psychanalyse dans la libération des mœurs, mais très curieusement cela n’a pas fait avancer la lecture que chacun pourrait faire de son propre inconscient. Tout se passe comme si la lecture de l’inconscient c’était pour les autres, et non pas pour soi-même ou ses propres enfants. Il est patent notamment que l’inconscient des enfants est toujours aussi mal lu, voire même moins bien lu qu’avant. C’est ce que nous constatons avec cette épidémie de dys, les dyslexies, dyspraxies, dyskinésies et j’en passe, qui sont autant de diagnostics basés sur une rationalité scientifique qui ne laisse aucune place à l’inconscient, et refuse de lire dans ces manifestations infantiles des tendances sexuelles et agressives pourtant manifestes et flagrantes.

Le mot d’esprit

Je vous propose d’aborder l’inconscient ce soir par sa manifestation la plus sociale et la moins pathologique, à savoir par le mot d’esprit. En effet, si les autres formations de l’inconscient peuvent être considérées comme plus ou moins pathologiques ou privées -le symptôme névrotique est évidemment pathologique -, l’acte manqué se réfère à un ratage, et pour ce qui concerne le rêve, sa dimension intime est ce qui nous apparaît en premier. Le rapport à notre vie sociale est par conséquent moins immédiat, alors que le mot d’esprit a une dimension sociale et langagière incontournable. Il appartient à ce que la culture a de plus élaboré. Les bons mots font date et se colportent au-delà des frontières et des époques. Leur terreau, à ses mots d’esprit, est celui d’une parole censurée, contrainte, et leur loi est de faire passer un savoir empêché. Le génie de Freud a été d’y reconnaître le savoir inconscient qui est précisément au carrefour entre le savoir qui ne se dit pas et un dire qui ne se sait pas. Un savoir qui ne se dit pas, Freud nous donne à l’entendre dès son premier exemple dans son livre Le mot d’esprit et ses rapports avec l’inconscient, avec ce héros de Henry Heine, Hirsch Hyacinthequi dit s’être assis à côté de Salomon Rothschild, dont le nom évoque toujours la richesse, « et il me traitait tout à fait d’égal à égal, de façon toute famillionnaire ». La situation de contrainte que le poète surmonte avec son savoir, nous la connaissons bien. Elle est celle de qui se retrouve dans un rapport de force désavantageux, d’être le parent pauvre, mal habillé, suspecté de venir profiter de la générosité des plus nantis et qui par conséquent a surtout le droit de se taire. Ajoutons à cela que cet exemple est pris dans le registre très prolixe de l’humour juif, qui émane d’une communauté qui se trouvait, par rapport à la communauté chrétienne qui l’accueillait sur son territoire où elle était dominante, elle se trouvait donc dans le même rapport que le pauvre avec le riche et le puissant. Même en faisant profil bas, cette communauté n’échappait pas aux railleries et aux soupçons les plus graves. Dans cette situation désavantageuse, où tout et son contraire peut lui être reproché, les membres de cette communauté ont cultivé un humour qui est un savoir sur les limites de l’idéal qui gouverne notre vie sociale ; savoir qu’il vaut mieux taire si l’on ne veut pas s’attirer des ennuis.

L’autre versant de l’inconscient est celui d’un dire qui ne se sait pas. Le prototype en est à chercher du côté du naïf. Parmi les exemples fournis par Freud, il y a ce réservoir inépuisable de paroles d’enfants, dont celui de ces enfants qui jouent une saynète devant les parents. Le garçon joue un homme qui est allé au loin pour acquérir la prospérité, faire fortune, et sa compagne dans la saynète, pour lui donner le change, l’interrompt avec orgueil : « Et moi aussi je n’ai pas chômé ! », et elle ouvre la chaumière et montre douze grosses poupées dormant, qu’elle présente comme ses enfants. La naïveté est bien là de ne pas savoir pour cette fillette tout ce qu’elle dit. S’il lui manque quelques codes sur ce qui régit les relations entre homme et femme, il est indiscutable qu’elle sait ce qui est important sur ce qui se situe de ce côté-là.

Qu’il s’agisse d’un savoir que l’on ne  peut dire ou d’un dire que l’on ne sait pas, l’inconscient en jeu dans le mot d’esprit implique qu’il y ait dans l’Autre ce savoir. Et même que cet Autre trouve un support en la personne que Freud décrit comme étant la troisième, la tierce personne qui sait. Cette troisième personne vient après la première qui est le locuteur, la deuxième qui est l’objet, - ça peut être le riche, ça peut être Salomon de Rothschild pour Hirsch Hyacinthe, ou ça peut être les enfants pour la fillette-, et cette troisième personne va savoir. Elle sait ce qu’il y a de douloureux chez le pauvre dans son rapport au riche et favorise le dire de ce savoir, comme elle sait ce que la fillette ne sait pas encore. Ce jeu à trois, Freud nous dit qu’il est ce qui distingue le mot d’esprit du comique, qui lui se satisfait à deux. Le comique rit de son objet, il le tourne en dérision et même s’il peut partager son rire avec un tiers, celui-ci n’est pas indispensable, contrairement au mot d’esprit qui nécessite d’être partagé. Le producteur du mot d’esprit ne peut pas en rire tout seul, il lui faut en mesurer l’effet sur un autre, ce qui fait que le mot d’esprit est porteur d’un savoir éminemment social, non seulement de naître d’une censure, d’une contrainte, mais aussi de devoir être partagé. C’est en cela qu’il est au plus près de l’inconscient, l’inconscient qui est une coupure en acte entre le sujet et l’Autre. D’où l’importance de cette contrainte sur l’exercice de la parole pour savoir ce que l’on dit. Cela est facilement vérifiable chez ces jeunes enfants qui connaissent à un très jeune âge tout un registre de gros mots. Mais ce n’est pas parce qu’ils les connaissent qu’ils savent ce qu’ils disent. Et dans ces kyrielles de gros mots qu’ils prononcent d’autant plus légèrement que finalement on les laisse dire de cette façon, ils ignorent pour une grande part ce qu’ils disent. Aussi vaut-il mieux pour eux qu’une tierce personne leur fasse savoir où est leur ignorance, leur rapport à la langue n’en sera que meilleur et plus juste. C’est que le mot d’esprit est affaire de langue, là où notre rapport y est le plus intime, c’est-à-dire dans l’inconscient.

Fort de ses travaux antérieurs sur l’inconscient portant sur le symptôme, le rêve et la psychopathologie de la vie quotidienne, Freud pose vite son argumentation. Dans le mot d’esprit nous trouvons un travail de condensation comme dans « famillionnaire ».  Ce Witz ramasse en un seul mot plusieurs notions contradictoires, celle de « famille », ce lieu d’égalité, et puis de « millionnaire », je déplierai cela tout à l’heure, dans une condensation. Il peut utiliser aussi un travail de déplacement, comme dans cet exemple de ces deux Juifs qui se retrouvent devant un établissement de bains publics, tel qu’il en existait à l’époque, et où le premier dit : « Est-ce que tu as pris un bain ? », et l’autre répond : « Pourquoi, il en manque un ? ». Et enfin, il y a aussi des représentations indirectes. Ajoutons à cela le jeu des assonances qui peut aller jusqu’au calembour pur et simple, absurde, et le recours au non-sens qui peut mettre à mal la logique qui nous sert dans notre raisonnement. Pour insister sur cette dimension langagière des formations de l’inconscient auquel le mot d’esprit appartient, Lacan a montré le rapport étroit que la condensation entretient avec cette figure de style qu’est la métaphore, et le déplacement avec la métonymie.

Revenons sur le « famillionnaire ». Dans ce seul mot néologique se condense l’idée, que Freud déplie, que le pauvre a eu l’honneur de s’installer à la table du riche, du puissant, et que la dette qu’il contracte ainsi lui interdit d’y trouver quoi que ce soit à redire. C’est cette situation que l’auteur, Henry Heine, a été lui-même vécu, d’être allé comme ça s’asseoir à la table des riches de sa propre famille. L’inconfort de la situation a fait naître chez lui une vive contrariété, née de ses ambitions et de son désir empêché. Freud nous dit qu’Henry Heine, non seulement avait un parent riche, mais aussi qu’il en convoitait la fille. Et ce parent riche l’a éconduit. Derrière le sens commun d’une relation narcissique aux membres de sa famille, d’égal à égal, surgit un non-sens, le néologisme « famillionnaire » qui n’appartient pas au lexique avant d’être produit et qui ouvre la voie à un autre sens, le désir de Hirsh Yacinthe qui voudrait bien lui aussi faire fortune et épouser la femme qui suscite son désir. Il y a dans cette condensation un pas de sens, pas de sens avec son équivoque, qui fait qu’à la fois ce pas est une négation et que c’est en même temps une avancée, un pas en avant. Ce « famillionnaire » n’a pas de sens et il nous donne à entendre en même temps que le poète a lui aussi son désir pris par la fonction phallique et donc la sexualité. C’est ainsi que la métaphore ouvre par son non-sens un vide dans l’Autre, en donnant à entendre par le jeu de la lettre, ici c’est le repérage du « mille » qui ne veut rien dire en lui-même, du « mille » de « famillionnaire », donc ce « mille » ne veut rien dire mais c’est ce phonème-là qui est intermédiaire entre famille et millionnaire. Il ne veut rien dire et il fait surgir pourtant cette signification à la fois énigmatique et fuyante et en même temps ubiquitaire : la signification phallique, qui noue notre parole et notre destin au réel du sexe et de la mort.

Autre figure de style, le déplacement que Lacan a repéré comme étant la métonymie. L’un des exemples qu’en donne Freud est celui des deux Juifs devant le bain public, comme je le disais à l’instant. Alors, pourquoi en manque-t-il un ? Outre le non-sens qui résulte du fait que le bain deviendrait ici un objet que l’on peut chaparder, ce qui est impossible, le déplacement détourne l’attention attirée primitivement par la question sur le niveau d’hygiène de l’un des protagonistes, question forcément gênante. Il en résulte qu’un objet, qui dans notre effort de civilisation mérite beaucoup de notre attention - la crasse, la saleté -, se trouve par la volonté d’être caché par celui qui répond et émet le mot d’esprit, mis en exergue. Cet objet – la crasse -, est ainsi pointé comme objet cause du désir, et non pas objet d’un désir mais objet cause d’un désir.

Autre objet métonymique, que nous pouvons trouver parmi les nombreux exemples donnés par Freud : le saumon mayonnaise. Le « saumon mayonnaise », c’est l’histoire d’un tapeur, ce que les Juifs appellent un Schnorrer, qui va voir un riche en lui disant qu’il est vraiment dans le besoin et que s’il pouvait le dépanner ça lui rendrait un très grand service. Et voilà que le prêteur trouve le lendemain, dans son restaurant favori, son Schnorrer attablé devant une assiette de saumon mayonnaise. Il est désagréablement surpris et le lui fait savoir, à quoi le tapeur va répondre : « Lorsque je n’ai pas d’argent, je ne peux pas manger de saumon mayonnaise. Maintenant que j’ai de l’argent je ne pourrais pas manger de saumon mayonnaise. Quand est-ce que je vais pouvoir manger du saumon mayonnaise ? » Si, dans ce mot d’esprit qui joue aussi bien sur le registre de la logique imparable, le tapeur s’était contenté d’en rester au saumon, il n’aurait fait qu’un faible écart par rapport à l’argument du besoin qui a suscité le don – parce que le saumon, c’est une nourriture -, mais là il est pris en flagrant délit de gourmandise, et c’est la gourmandise qu’il défend dans son argument : « Quand est-ce que je vais manger du saumon mayonnaise ? ». Ici c’est l’objet oral qui est cause d’un désir qui outrepasse la demande. Dans les deux cas, objet anal ou objet oral, le déplacement et donc la métonymie font valoir au-delà d’un objet qui laisse à désirer, la crasse ou bien la bouffe, c’est-à-dire le rata du pauvre, qui mange des choses qui ne sont pas très attrayantes, et bien ça propose donc, au-delà de cet objet qui laisse à désirer, un petit plus qui fait de ces objets l’apanage des riches, des nantis, de ceux qui possèdent. Entendez comment là encore la métonymie du mot d’esprit nous met au cœur du malaise et de la machinerie sociale, tant les objets qu’il met en exergue sont à la fois ce qui fait répulsion pour nous sur leur versant matériel et donc suscitent notre désir, notre manque et ce qui vient attiser notre convoitise par la production d’objets qui subliment cette matière.

Autre procédé du mot d’esprit : la représentation indirecte. Nombre de mots d’esprit cités par Freud font référence à la bêtise d’hommes publics, comme celui du veau d’or. Ça se passe encore dans un restaurant, -il y a un certain nombre de mots d’esprit qui se passent en ce lieu-, et donc deux personnes attablées voient arriver un homme entouré d’une certaine cour, lequel homme fait savoir qu’il a sa cour et que c’est lui l’homme important, etc., et l’un des deux compères dit : « C’est l’adoration du veau d’or », et l’autre d’ajouter : « Le veau d’or, il a quand même passé l’âge ». Voyez, cette condensation …, ce qui est ramené là c’est une façon très indirecte de faire valoir la bêtise de cet homme, son animalité. Et l’autre Witz qui est dans le même registre : un homme politique quitte les affaires politiques, comme ça arrive, et il est donc comparé à Cincinatus, ce dictateur romain, qui après avoir rempli son mandat de dictateur est retourné chez lui, il est  allé labourer ses champs, sauf que dans le mot d’esprit, eh bien il est dit : « Il est retourné devant sa charrue », et sa bêtise est ainsi dite d’une façon extrêmement indirecte.

Ces détours du mot d’esprit qui passent par les possibilités offertes par la langue font énigme et obligent l’auditeur à entendre et à déduire la méchanceté du trait. C’est son effort qui le met ensuite dans une connivence avec celui qui a produit le Witz. Dans le comique, ces détours ne sont pas employés, on y va direct. Un homme politique a été pris les doigts dans la confiture, eh bien on va tartiner la confiture dans toutes les occasions qui se présentent. Plus rien n’est voilé, il n’y a plus d’énigme.

D’autres procédés encore de mots d’esprit vont plus loin dans le non-sens qui appartient à tous les mots d’esprit. Le non-sens peut être l’effet de l’utilisation d’une assonance. Alors, plutôt que de continuer avec des exemples de Freud, puisque là du fait de l’assonance on est obligé de traduire, enfin les traducteurs ont été obligés de mettre des notes de bas de page pour indiquer comment cela se dit en allemand, puisque c’est traduit de l’allemand. Alors je vais plutôt prendre une assonance française, bien française, dans cette production de Coluche, qui a été assez prolifique là-dessus, et qui donc a produit ceci : « Il est fier comme un bar-tabac », qui est l’assonance de « Fier comme Artaban », locution qui par ailleurs a déjà perdu elle-même beaucoup de sens du fait que nous avons oublié depuis belle lurette qui fut Artaban. Et là ça devient carrément absurde du fait que seule la littéralité a été conservée alors que le sens a fui dans l’accolement de la fierté à la modeste profession de tenancier de bar-tabac.

Ajoutons au mot d’esprit par assonance ce qui met à mal la logique ordinaire censée donner une consistance à nos propos. Il y a celui du soldat Itzig qui s’avère être un bien piètre soldat et artilleur, au grand désespoir de son supérieur hiérarchique, qui en vient à lui conseiller de s’acheter un canon et de se mettre à son compte. Par cette invitation à une activité guerrière individuelle ce witz déroge à toute la logique qui fait de l’activité militaire une activité hautement hiérarchisée et régulée. Dans un autre witz, celui de Cracovie, sont mis en scène deux Juifs qui se trouvent sur le quai de la gare cette fois-ci, et l’un demande à l’autre : « Où vas-tu ? », le deuxième dit « Je vais à Cracovie », et le premier de lui dire : « Mais pourquoi me dis-tu que tu vas à Cracovie pour que je crois que tu vas à Lemberg alors que je sais bien que tu vas à Cracovie ». Alors entendez que ce n’est rien de moins que deux conceptions de la vérité qui s’affrontent dans ce mot d’esprit, l’une qui se veut le résultat d’une consistance logique et l’autre l’effet d’une énonciation qui ne peut que mi-dire la vérité. De fait, la vérité se rapporte pour les humains à la jouissance qu’il s’agit de cacher, comme ce voyage que ces deux hommes considèrent comme devant rester secret.

« Dites la vérité, rien que la vérité, toute la vérité » demande-t-on de prononcer au témoin, sous-entendu que vous n’allez pas jouir de cette situation. Et elle, la vérité ne relève pas de la consistance logique qui nous renvoie plutôt vers le réel.

Le fait qu’il y ait une faille dans l’Autre, qu’un système symbolique ne peut pas être consistant et complet relève d’une démonstration mathématique. Voyez, de ces deux hommes, il y en a un qui veut masquer qu’il va à Cracovie, parce qu’il va y faire ses petites affaires, au fond qu’importe ses petites affaires, mais quand même il cherche à masquer une jouissance. Et pour ce qui est du registre de la vérité qui circule dans le mot d’esprit, elle n’est pas à chercher du côté d’une logique, mais elle est à chercher du côté de ce qui est à la fois masqué et ce qui en même temps par le mot d’esprit est révélé. On a toujours, avec l’inconscient, ce jeu comme ça d’un refoulement et de son retour.

Et c’est en cela que Freud va parler d’une tendance du mot d’esprit, il va dire que le mot d’esprit est tendancieux, et cette tendance a rapport à la fois à cette jouissance et à ce masquage. Il va répertorier quatre tendances : il y a l’esprit qui déshabille ou esprit obscène ; l’esprit agressif ou hostile ; l’esprit cynique, qui est critique, blasphématoire ; et l’esprit sceptique, qui use plus particulièrement du non-sens. C’est par le repérage de ces tendances que nous pouvons repérer au mieux combien, par le jeu sur la langue et la logique, le witz comporte une dimension sociale qui fait intervenir la parole et le discours.

Les mobiles de l’esprit en tant que processus social

C’est sur cette dimension que je vais attirer plus particulièrement votre attention maintenant, à partir de ce chapitre IV, intitulé : « Les mobiles de l’esprit en tant que processus social ».

Freud a présenté un premier mobile avant ce chapitre : La recherche du plaisir. Mais il en existe d’autres qui nous obligent à poser le thème de la conditionnalité subjective de l’esprit. Remarquons au passage que Freud parle ici de sujet, de subjectivité, ce qui n’est pas si fréquent chez lui alors que c’est un terme qui se rencontre d’un bout à l’autre de l’élaboration de Lacan. Ces conditions subjectives ne sont pas considérées comme relevant de la constitution psychonévrotique, nous dit-il, c’est-à-dire pathologique, et c’est cela qui est particulièrement intéressant avec le witz, puisqu’il a une structure qui relève de l’inconscient, comme le symptôme mais aussi comme l’interprétation, l’interprétation psychanalytique. Là-dessus vous pouvez lire, si vous le souhaitez, sur le site de l’Association Lacanienne Internationale l’exposé de Claude Landman sur la technique du mot d’esprit, puisqu’il y a un recueil d’un certain nombre d’exposés qui ont été faits au séminaire d’hiver de l’Association Lacanienne sur ce thème du mot d’esprit, et ce que nous dit Claude Landman et qu’on retrouve dans le texte de Freud, c’est que le witz a dans sa technique langagière une même structure inconsciente que le symptôme et l’interprétation. Lacan disait dans ses séminaires tardifs que c’est avec de l’inconscient que l’on peut réduire le symptôme. Dans l’exemple du famillionnaire, le symptôme n’est plus psychonévrotique, mais il est sociétal. Il met en tension le pauvre avec le riche mais aussi le juif minoritaire avec le chrétien majoritaire, le maître. Ces tensions sont celles qui ont animé tous les drames du XXe siècle, tant au niveau des luttes identitaires que des luttes de classes, drames dont l’issue n’a jamais résolu les tensions qui existent autour de cet objet qui prend toujours plus d’ampleur : le plus-de-jouir. Dans l’oxymore du famillionnaire, puisqu’à l’égalitarisme de la familiarité s’oppose la puissance non-partagée du million, le poète nous invite à rire de cette dissymétrie dont nous souffrons et que certains vivent comme une humiliation. Faute de pouvoir partager les millions, nous partageons les bons mots et c’est là une des conditions subjectives du mot d’esprit à savoir que nous ne saurions en jouir seuls. Nous ne pouvons en jouir qu’à le communiquer aux autres, mais là aussi il nous met en garde. Ce partage est limité, rares sont ceux qui peuvent produire du mot d’esprit et rares ceux qui peuvent les partager. Pierre Desproges disait : « On peut rire de tout mais pas avec n’importe qui. » C’est ce que ce chapitre permet d’expliciter et d’entendre. Freud fait une distinction entre le comique et le mot d’esprit pour dire que le comique peut se faire à deux, entre celui qui fait le comique et celui qui en est l’objet. Le comique vise avant tout l’image, qu’il fait choir, nous soulageant pour un bref instant de cette contrainte de l’image idéale. C’est ce que l’on trouve notamment dans ce qui se nomme aujourd’hui « le cassage » qui est volontiers cruel et se pratique non seulement chez les jeunes mais très volontiers et de plus en plus dans les medias. Aux journaux d’infos insipides se juxtaposent des émissions où le comique est très direct et très agressif. Freud attribue aux grivois ce caractère direct, sans détour langagier, et nous pouvons aujourd’hui lui adjoindre le casseur, l’agressif. Le comique est un boxeur qui tape sur l’image de l’autre. Le spirituel a lui besoin d’un tiers, il ne peut pas jouir seul du bon mot qu’il a trouvé tout seul dans son coin. Il lui faut cette fameuse dritte person, la troisième personne, la première étant le locuteur et la deuxième l’objet du mot d’esprit. Cette tierce personne va être à la fois l’auditrice et le jury du mot d’esprit. C’est elle qui par son rire, qui par le plaisir procuré va avaliser le mot d’esprit. Il faut pour cela trouver la bonne troisième personne qui peut entendre le bon mot et en même temps ne pas être dans des dispositions telles, par rapport à l’objet visé, qu’il en éprouve du déplaisir, c’est-à-dire que si pour une raison quelconque cette troisième personne a de la sympathie pour l’objet, l’objet qui pâti forcément du mot d’esprit, puisqu’on va lui trouver un défaut, et bien si la troisième personne a de la sympathie pour l’objet et bien c’est le flop assuré et voire même la fâcherie ou quelques embrouilles. C’est que notre vie psychique, qui est forcément sociale, se bâtit sur des investissements d’énergie psychique qui font que certaines choses peuvent se dire et d’autres non.

Prenons la juste polémique qui a eu lieu récemment à propos d’un comique sans esprit, dont les mots sont apparus soudainement comme haineux. Il y apparaît plus facile de faire rire une foule entière en franchissant les barrières que la décence commune impose à nos échanges. Confer ce que je disais de la fadeur des journaux d’infos qui ont de plus en plus de soucis, eux, de plaire au plus grand nombre, et donc d’amoindrir, d’édulcorer leurs propos. Et c’est comme cela que l’on évite les sujets qui fâchent, et que l’on arme le comique qui peut même avoir beau jeu de dénoncer le complot du silence. Le spirituel, et  Pierre Desproges qui travaillait énormément sur la langue peut entrer dans cette catégorie, arrivait à faire rire des sujets les plus tendancieux, les plus douloureux, grâce à sa technique très sélective. Son mot d’esprit était codé et il sélectionnait par son codage son auditoire, sa tierce personne, en quoi il ne partageait pas son rire avec n’importe qui.  Comme le disait Freud, le grivois, et cela vaut donc pour l’agressif, ne peut pas entendre le mot d’esprit du fait qu’il ne partage pas les investissements du spirituel, c’est-à-dire son souci de ne pas tout dire, mais de donner à entendre. Cet investissement du spirituel demande de l’énergie pour tenir sa langue. Il a à exercer une inhibition qui est indispensable à notre vie sociale, tout en n’étant pas suffisant, tant nos propos sont entendus, soit comme disant autre chose que ce que nous disons, soit comme disant ce que nous n’entendons pas  quand nous le disons. Par exemple, l’occasion m’a été donnée d’entendre dans la bouche d’une personne très cultivée, émettre au sujet d’une autre personne dont elle désapprouvait les agissements, cette phrase qu’elle voulait de mansuétude : « Paix à son âme », sans entendre que l’on dit « Paix à son âme » d’une personne nouvellement défunte. Elle n’entendait pas son vœu de mort à l’égard de cet objet de désagrément pour elle.

Notre vie sociale est faite ainsi de ces propos et de leurs interprétations, qui bien sûr déforment ce qui est dit selon les rouages inconscients, ce qui rend vite les malentendus inextricables et inévitables. D’où notre grande prudence dans la vie sociale et même notre inhibition qui  tente d’éviter  que surgissent des sens hostiles ou sexuels,  source de  discorde. Le mot d’esprit joue de ces inhibitions qu’il lève grâce à des dépenses d’énergie produites chez le locuteur et qui donc se fait à moindre frais pour une tierce personne. Freud dit même que le mot d’esprit est un don gratuit pour la troisième personne.

Dans toute vie de groupe nous souffrons de ces inhibitions qui sont partagées, qui font que certaines paroles ne peuvent pas être dites, comme « le roi est nu » par exemple qui montre bien le poids de la suggestion, et celui qui peut lever le couvercle de cette inhibition est salué comme un libérateur. C’est lui qui fournit le plus gros de l’effort nécessaire  à la levée de l’inhibition, et, de plus il doit offrir un mot d’esprit suffisamment efficace, condensé pour épargner à l’auditeur un effort cérébral. Parce que si le mot d’esprit nécessite des explications, ou s’il nécessite un trop gros effort de décodage, son effet en sera amoindri ou annulé. Le mot d’esprit doit être au plus près de la langue, sur son versant signifiant, c’est-à-dire producteur de sens, ou sur son versant littéral, c’est-à-dire du côté de la prosodie et du rythme.

Venons-en maintenant aux conditions du rire, ce qui fait que l’on va pouvoir rire. Freud en relève trois de ces conditions. La première, c’est que le tiers fasse cette même dépense d’investissement. La deuxième est d’empêcher que l’énergie libérée soit réutilisée ailleurs qu’avec  la décharge motrice, c’est-à-dire le rire, et la troisième c’est qu’il y a avantage à renforcer l’énergie avant sa libération. Qu’est-ce-que cela veut dire tout ça ?

Pour la première condition, il faut une communion, il faut qu’il y ait du Un entre le locuteur et la tierce personne dans l’investissement psychique et la visée de libération. Le grand inhibé, comme le grivois ou l’agressif, ne rit pas du mot d’esprit,  il faut une grande affinité psychique, ce que l’on peut dire « être de la même chapelle », qu’elle soit confessionnelle, professionnelle, ou voire même de sexe, puisque il y a des chapelles masculines et féminines, vous n’en doutez pas, quoi qu’on essaye d’en dire aujourd’hui. Il faut un savoir culturel partagé, et surtout il faut un Réel partagé, à savoir les épreuves auxquelles nous ne savons pas donner les représentations adéquates. Il est toujours curieux  de découvrir avec ceux qui deviennent nos amis, comment c’est notre savoir inconscient qui a précédé la mise au jour  d’expériences vécues assez proches.

Deuxième condition du rire, éviter le remploi de l’énergie à un autre usage que celui qui mène au rire. Il s’agit pour cela de détourner l’attention de l’auditeur de tout ce qui pourrait servir l’inhibition, que ce soit de la sympathie pour la victime comme je l’évoquais tout à l’heure, ou encore un retour du sens moral ou collectif, ou encore de la rationalité. D’où la technique sophistiquée du mot d’esprit qui détourne l’attention par l’absurde, l’usage de la littéralité, le déplacement et la condensation, si bien que nous ne savons pas au juste ce qui fait rire, de par ce jeu du codage. A cet effet, donc, la surprise joue aussi beaucoup pour détourner l’attention, d’où le recours nécessaire à la nouveauté.

Et troisième condition, il s’agit d’accroître la somme d’énergie destinée à la décharge exaltant l’effet du Witz. C’est-à-dire, que si vous commencez sur un ton grave, sérieux, à savoir que vous partagez avec votre auditoire l’investissement  dans l’autorité morale qui maintient sous le boisseau l’énergie qui se refuse à  la décharge, et que brusquement vous détournez ce matériel signifiant pour le mettre au service de la décharge, l’effet sera plus fort, que si l’auditeur s’attend par votre ton badin à ce que vous en fassiez une bien bonne !

Ce qui fait que le mot d’esprit est un de ces coquins à double face qui servent à la fois deux maîtres. Celui qui produit le mot d’esprit obéit à une tendance, mais il doit tenir compte de la tendance chez l’auditeur pour la vaincre et procurer un plaisir maximum chez lui. D’où la question : Pourquoi sommes-nous obligés de communiquer  notre mot d’esprit à autrui ? Parce que nous ne pouvons pas en rire nous-même. Nous sommes obligés de passer par l’autre, et nous ne pouvons rire que par ricochet, que par rebond. Pour rendre compte de cette curieuse économie du mot d’esprit avec le tiers, Freud use d’une métaphore sur les échanges commerciaux. Il dit que lorsque l’entreprise a de petits moyens,  il lui faut réduire au maximum toutes les dépenses, alors que lorsque le volume des échanges augmente, le rendement augmente aussi  et les dépenses peuvent être plus larges. Il utilise aussi cette image de celui qui a fait installer l’électricité chez lui, et qui gardera du plaisir à user de  l’électricité aussi longtemps qu’il gardera en mémoire le souvenir des efforts pour produire de la lumière par d’autres moyens.

C’est pareil avec le mot d’esprit qui permet d’éviter de longs détours langagiers, de pénibles précautions, dès lors que quelqu’un dans le groupe où s’exerce le refoulement, aura trouvé le raccourci qui évite de faire toutes ces manières. Puisque,… vous prenez un groupe où les gens ne se connaissent pas encore, ou très peu, comme c’est le cas aussi dans le milieu du travail, où il y a des inhibitions énormes pour parler de diverses contraintes qui s’y exercent, donc on est obligé comme ça de faire des tas de choses très emberlificotées pour faire passer des choses, somme toute, fort simples. Et s’il y a quelqu’un qui a de l’esprit et qui peut comme ça faire sauter un certain nombre de barrières, eh bien ça va quand même produire un gain d’énergie formidable pour tout le monde, et fortement alléger l’ambiance.

Voilà ! Ces quelques points du texte de Freud, qui méritent plus que jamais d’être décodés, nous montrent qu’à la fois ils sont toujours d’actualité, et qu’en même temps les choses ont bien changé. Prenez ce brave soldat Itzig, celui à qui son chef conseille de s’acheter un canon, et de se mettre à son compte. Nous avons depuis ce mot d’esprit passé deux guerres mondiales, et la contrainte afférente à la défense de nos pays et de nos systèmes politiques a bien évolué. Nous n’avons plus qu’une armée de métier, et la subjectivité qui nous lie à nos systèmes politiques a radicalement changé, notamment en ceci que ceux qui étaient sous la contrainte de ces Uns dominants, de ces chapelles, ont acquis le droit de constituer leur propre chapelle. C’est là le jeu de notre démocratie. Comme nous le voyons aujourd’hui la multiplication des chapelles peut aller jusqu’à l’individualisme, à savoir que chacun constitue sa propre chapelle, ou sa propre armée comme Itzig. Si bien que nous en sommes à un point où ce mot d’esprit du soldat Itzig peut devenir  caduc, à savoir que si nos contemporains veulent créer leur propre boutique, eh bien les conditions du mot d’esprit deviennent caduques, dont la première qui est d’avoir le même investissement à partager. Très curieusement cela fait le lit du comique qui remporte un très grand succès, au point que nous voyons de plus en plus de comiques faire de la politique, et même des politiques faire du comique avec un grand succès. Ce mouvement quoiqu’encore modeste en France mérite notre attention, puisque si le mot d’esprit tend à respecter le tiers et son investissement dans l’autorité du Symbolique et du Réel, c’est-à-dire, du signifiant et de la lettre, du sens et du non-sens, le comique qui est souvent le comique du chef de la bande vise à dézinguer toute forme d’autorité symbolique et Réelle pour ne plus retenir que celle de l’image momentanément cassée. C’est très net donc dans cette institution qui représente particulièrement notre avenir, l’école, où l’individu y viendrait maintenant pour apprendre, c’est-à-dire développer son propre savoir à l’abri de tout investissement du tiers. L’enseignant est alors réduit à la prestation de service, à la fourniture de connaissances que l’individu va accumuler pour augmenter sa valeur marchande, son plus de jouir, attisant ainsi la jalousie de son voisin. Alors que prendre la transmission du côté du mot d’esprit nous oblige à considérer  d’une manière plus étendue le rôle du tiers et du transfert qui s’y attache, plus étendue donc qu’au seul champ de la cure analytique. Prendre en considération combien l’inconscient à l’œuvre dans le mot d’esprit est au fondement de notre vie sociale, et que sans lui notre rapport au Réel ne peut être que plus brutal encore, de nous faire prendre la mesure de combien l’inconscient n’est pas l’affaire des seuls psychanalystes, mais que c’est par sa prise en compte que peut être réduit le symptôme qui lui aussi a toujours une dimension sociale. Voilà. Je vous remercie de votre attention.

Eh bien est-ce-que vous avez des remarques, des questions, des protestations ?

Question

M. Arel : Oui parce qu’il y a forcément un jugement dans un mot d’esprit et c’est extrêmement mal vécu (…) Le comique dans une institution va fonctionner dans des phénomènes de bandes, de groupes, alors que le mot d’esprit c’est se référer à une autorité, c’est donner à entendre le jugement qui peut être émis à partir de cette autorité… Ce que Freud appelle l’investissement, c’est l’investissement dans (…) l’autorité, c’est-à-dire dans une certaine éthique, un certain rapport à l’objet, sur la gourmandise, sur la saleté, sur même la sexualité.  Il y a une certaine façon  d’aborder cet objet, on ne peut pas le déballer comme ça… Ce qu’on voit avec le comique, je parlais de l’info, parce que effectivement il y a ce jeu de la transparence, de tout montrer, en fait on ne montre rien, il y a une inhibition terrible dans les infos, le choix des termes fait que ça ne dit plus grand-chose les infos.  Et à côté de cela, et parfois en parallèle, parce que c’est dans le (…) qu’il y a les pires émissions comiques, il y a un cassage sur tout ce qui peut faire autorité qui est très fort… Ce qui fait qu’on a vu dans un pays voisin comment un comique a obtenu la majorité à l’Assemblée Nationale. Un comique a lancé un mouvement en partant de rien du tout, a fait du cassage avec des arguments pris aux extrêmes de la droite et de la gauche, en disant qu’il faisait de l’anti-partisme et pour  finir il a raflé la mise à l’Assemblée Nationale. C’est dire quand même l’importance de ces phénomènes, et les enjeux politiques qu’ils peuvent avoir.

C’est pour cela que je suis resté très (…) ce soir, bien-entendu, pour que nous puissions entendre, parce que c’est très connu chez Freud…, s’il n’y a pas d’investissement, on n’entend pas immédiatement de quoi il est question,…mais c’est vraiment de l’investissement dans une autorité, c’est-à-dire ceux qui se plient à l’autorité d’un père et du signifiant et de la dette. C’est-à-dire à la fois le signifiant, ce qui fait sens, ce qui fait l’histoire, etc. et qui a ses limites, mais qui aussi, a la logique, la logique qui peut mener quand même à nouer un certain Réel.

Question : (…) la logique qui peut  mener à nouer un certain Réel…

M. Arel : Cela nécessite une explication assez longue. La logique, voyez comment nous nous en servons dans notre vie sociale ordinaire, nous nous servons essentiellement de la logique qui nous vient d’Aristote, c’est-à-dire,  avec le tiers exclu, c’est une chose ou son contraire, soit c’est vrai, soit c’est faux. Mais il y a une autre logique, et les mathématiciens s’y intéressent de plus en plus, puisque c’est tout un mouvement, …le « pas tout » de Lacan découle de travaux mathématiques qui remontent au début du XXème  siècle, vraiment,… ce qu’on appelle les logiques intuitionnistes…  ou les logiques floues. Et qui fait qu’on ne peut pas dans certaines occasions dire tout. Et cela concerne notre vie, notre politique.

Question :…on ne peut pas dire tout …

M. Arel : si, on peut dire tout. Si un ensemble est fini, …on peut dire tous les assistants de cette soirée, il y a un ensemble fini d’assistants, donc on peut dire tout. Mais pour un ensemble infini on ne peut pas dire tout, parce qu’on ne peut pas savoir du fait qu’on ne peut pas énumérer tous les éléments de cet ensemble infini, on ne peut pas dire tout. C’est toujours ce jeu malheureux entre le tout et le « pas tout ». C’est ce que j’évoquais  d’une manière plutôt littéraire là, avec l’impérialisme des systèmes politiques du début du XXème siècle, comment certains sont allés vers le totalitarisme, c’est-à-dire comment on voulait faire du « Un », et faire rentrer tout le monde dans le monde du « Un ». Cela c’est de la logique, mais ceux qui se trouvent en dehors de cela, ils se retrouvent dans le Réel ceux-là. Ils se retrouvent quand même dans une situation un peu fâcheuse, comme Henry Heine qui a dû émigrer de l’Allemagne vers la France parce qu’il ne  voyait pas sa place dans ce pays, et on sait au XXème siècle ce que cela a donné. Donc voilà, cela c’est de la logique, voyez, et ce n’est qu’en suivant la littéralité de cette logique-là que l’on peut quand même repérer un certain Réel…

Question

Mr Arel : Oui mais il joue la nuance. Contrairement au comique qui veut (…) le Un mis en place, le mot d’esprit respecte l’investissement du Un, en disant que de toute façon il en faut. Il n’y a pas une logique. Entre la logique aristotélicienne classique et puis la logique intuitionniste, il n’y en a pas une qui va triompher, et la difficulté,… et c’est pour cela que je termine mon propos sur le fait que ce n’est pas le seul  souci des  psychanalystes, comme ces jeux logiques, ce n’est pas le seul souci des psychanalystes, il y a des logiciens, des mathématiciens qui s’y intéressent. On a fait rentrer les logiques  intuitionnistes  dans les ordinateurs, parce que sinon les ordinateurs explosent si on ne leur met que de la logique classique. Il faut quand même le savoir, cela, et que l’on n’est pas les seuls à travailler sur ces questions-là. Puisque ces histoires de chapelles, …nous aussi on devient des individualistes, M. Melman nous disait que les analystes faisaient comme le soldat Itzig dans les journées sur le mot d’esprit. Et si on ne veut pas être les petits soldats Itzig, il va falloir trouver comment se parler, et notamment comment jouer avec le signifiant et avec la lettre.

Question : (…) l’analyse peut passer par un mot d’esprit…

M. Arel : Tout-à-fait (…) D’où le rapprochement, d’où l’intérêt de l’article de Claude Landman que je vous  recommande,  le rapprochement entre l’interprétation et le mot d’esprit. Et c’est pour dire que l’interprétation ça nous ouvre aussi les idées sur ce que peut être la fin d’une cure.  C’est-à-dire que,  au lieu d’aller chercher sa dritte person chez  l’analyste, eh bien, on doit pouvoir la trouver ailleurs aussi. Et ce que l’on a trouvé dans l’analyse, que dans l’analyse au départ, malheureusement pour beaucoup  de gens  il n’y a que dans l’analyse qu’on peut la trouver, mais c’est tout-à-fait regrettable. Si on peut trouver des tierces personnes ailleurs, des gens avec qui on peut être entendu, à nouveau, tant mieux. Et  ça peut quand même créer certaines ouvertures pour ce qui est du lien social.

Mme Janin : Moi ce que je trouve de très intéressant et important dans ce que tu apportes ce soir c’est de faire entendre comment  l’inconscient c’est à la fois l’intime et le social, voilà. Et que la plupart du temps, spontanément, ce que l’on en sait de l’inconscient et ce que l’on en pense, c’est du côté de l’intime. Et c’est vrai que le mot d’esprit, je n’avais jamais pensé à quel point la dimension du social est tout le temps là, du social, du politique,  du culturel, et qu’il ne marche que par cela, mais à quel point il y a aussi révélé l’intime dans chaque mot d’esprit, la question de  l’intime du sujet, c’est-à-dire son rapport à son objet (…)

Question

Mr Arel : Oui cela nous amène quand même à repenser ces problèmes de (…),  puisque c’est décrit par beaucoup de gens cet individualisme. Les sociologues, cela fait vingt ans qu’ils travaillent de façon très précise sur l’individualisme. Mais comment faire entendre à la fois cette évolution,… justement il y a cette exigence de transparence et que nous fassions un grand tout où il n’y ait pas de différence, et où en même temps il faudrait respecter l’individualité de chacun. C’est profondément paradoxal. Le livre de Alain Finkielkraut que je trouve excellent, pose bien un certain nombre de questions là-dessus, puisqu’il parle aussi de la culpabilité qui a été posée sur l’homme blanc occidental, du fait que c’est lui qui a poussé cet amour du un, du moi, et qu’il l’a essaimé sur la planète. Il montre bien cette tension entre cet individualisme et cette exigence de faire partie de ce grand tout.

Question : (Sur ceux qui se font exclure des institutions du fait de se référer à une autorité, à un raisonnement)

Mr Arel : Et ça c’est une impasse de noter, si on se fait (…), je suis d’accord avec vous, parce qu’on fait un mot d’esprit et parce que l’on se réfère à une autorité,  effectivement c’est mal  vu de se référer à une autorité, de citer quelqu’un, un texte, un raisonnement… hou lala… Cela vient quand même  paralyser, susciter une inhibition encore bien  plus forte dans nos vies institutionnelles, et ouvrir le champ à ces  comiques, ces petits malins qui se retrouvent en chefs de bandes et à faire du comique imaginaire.

Question

M. Arel : (…) Ce n’est pas celle du comique la subversion du mot d’esprit, le mot d’esprit maintient les règles, (…) Il y a du Un et il y a du Réel, c’est-à-dire ça fait valoir ce qui est exclu par le Un, parce que le Un est forcément excluant,  ça fait valoir ce qui est exclu par le Un, c’est son effet pacifiant.                                

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