Clinique psychanalytique

Conférence de Christine Gintz le 22/05/14 dans le cycle de l’introduction à la Psychanalyse 2013-2014

J’ai choisi de vous parler ce soir du texte de FREUD intitulé « Souvenirs d’enfance et souvenirs écrans ».
Dès 1899, FREUD a démontré dans un article la nature tendancieuse de nos souvenirs d’enfance.
Qu’est-ce qu’un souvenir ? Qu’est-ce que l’oubli ? Qu’est-ce que la mémoire ? Ce texte  vient nous interroger sur ces questions qui demeurent vives de nos jours.

FREUD en fondant la psychanalyse, s’intéresse à la manière dont s’inscrivent nos moments de vie, et à la manière dont ces inscriptions commandent nos actes, même si nous sommes incapables de nous les remémorer.
Dans ce chapitre intitulé « Souvenirs d’enfance et souvenirs écrans », Freud étudie ces souvenirs qui s’isolent sur un fond d’oubli d’à peu près tout le reste, à tel point qu’on se demande d’où ils viennent. Ce sont des souvenirs à forte composante visuelle ou auditive, et qui sont racontés, donc portés par la structure langagière.
Pourquoi donc avoir gardé justement tel souvenir, telle anecdote, qui a été oubliée par les adultes qui l’ont vécue en même temps que l’enfant, et qui semble totalement anodine et dénuée d’intérêt ? Pourquoi cette amnésie infantile, alors que le petit enfant est très attentif, présent et vif à cette époque de sa vie ? Répondre à ces questions devrait nous aider, nous dit Freud, à comprendre les amnésies ultérieures de la vie adulte.
La mémoire opère donc un choix. Ce choix se fait-il à partir d’autres critères chez l’enfant que chez l’adulte, pour qu’il garde en mémoire des choses différentes de celles retenues par les adultes présents lors de la scène relatée ?
Non, il ne s’agit pas de cela : ces souvenirs doivent leur persistance au fait qu’ils représentent autre chose, d’autres idées, d’autres évènements, que ceux qui sont rapportés, des évènements qui ont un rapport d’association avec le souvenir évoqué. Mais ces évènements ne peuvent être restitués consciemment. Ces souvenirs écrans recouvrent autre chose de plus fondamental pour l’enfant. Il y a eu déplacement, dit Freud. Et ce déplacement se repère par un certain nombre de particularités.
 Des particularités temporelles :
-       Un souvenir des premières années d’enfance peut représenter un souvenir plus tardif de la vie du sujet : Freud appelle cela « déplacement rétrograde »
-       mais à l’inverse, un souvenir postérieur peut représenter un événement antérieur de la vie du sujet
-       enfin, ce peut être un souvenir contemporain, contigu du point de vue temporel par rapport à l’événement marquant, et c’est ce rapport de contiguïté qui fait qu’il a été mémorisé à la place de l’autre.
Des particularités de représentation du souvenir : il n’est pas rare que celui qui rapporte le souvenir se voit dans la scène, ce qui va contre la manière dont un enfant vit un événement où il ne peut se voir.

Ces particularités indiquent la structure construite du souvenir écran.
Ce qui est intéressant dans ce chapitre de Freud sur les souvenirs écrans, c’est le rapprochement qu’il va faire avec le problème de l’oubli des noms, qu’il a traité au chapitre précédent : Ce rapprochement est très inattendu et peut sembler paradoxal. En effet, nous avons d’un côté ce qui apparaît comme une possession durable, sans rémission, de souvenirs d’enfance, et d’un autre côté, un arrêt temporaire de la fonction mnémonique, avec substitution du nom recherché par un autre.
En fait, dans les deux cas il s’agit de défectuosité de la mémoire, puisque quelque chose remplace le souvenir tel qu’il devrait être produit. C’est curieux de le dire ainsi, car le passage par les mots pour raconter un souvenir opère nécessairement des choix parmi les traits qui seront relatés.
Dans l’oubli des noms, nous savons que les noms de substitution sont faux. Dans les souvenirs écrans, nous n’avons pas ce sentiment. Nous nous demandons simplement d’où vient ce souvenir si ancien, pourquoi il a été gardé en mémoire si longtemps.
 Freud nous dit que dans les deux cas, un facteur partial intervient pour s’opposer à tel souvenir, et favoriser tel autre, proche mais qui ainsi vient faire écran à ce dont il est question. Le terme d’écran est tout à fait pertinent, puisqu’il indique à la fois qu’il masque et en même temps désigne la toile sur laquelle se projette une image de ce dont il est question.
FREUD souligne l’influence déterminante que ces faits oubliés de l’enfance ont exercée sur le développement ultérieur de la personne. Comment se fait-il donc qu’ils aient été oubliés ? Se demande Freud ? Que signifie oublié ? Ils sont oubliés au sens d’une impossibilité de remémoration consciente, mais ils sont bien inscrits d’une certaine manière, dans la mesure où ils nous commandent à notre insu.
Comment sont représentés ces souvenirs ? Freud les rapproche du rêve : il se produit une régression analogue à celle du rêve, en ce sens qu’ils sont souvent à forte composante visuelle, mais pas chez tout le monde. Certaines personnes gardent des souvenirs à forte composante auditive ou motrice.
Comme je le disais en commençant, la personne de l’enfant y est souvent représentée.
L’exemple que nous donne FREUD de ce patient qui disait ne s’être jamais aperçu que sa mère était enceinte,  témoigne de l’importance du jeu des signifiants à travers les mots  Aufbinden (délacer) et Entbindung (accouchement).
Tout cela indique une élaboration ultérieure de ces vestiges, qui a dû se faire sous l’influence de différentes forces psychiques intervenues par la suite.

Je viens d’une certaine manière de rassembler devant vous les éléments principaux du texte Freudien. Ça  m’a semblé important car je souhaitais partir de ce qu’il a dit. Mais je voudrais souligner maintenant qu’au-delà de la simplicité apparente de ses propos, demeurent plus de questions que de réponses.  
FREUD ne propose pas une théorie aboutie, mais fraye un chemin dans des domaines encore inconnus, et nous incite à le suivre en poursuivant ce questionnement à la lumière de notre expérience.
Dès la fin du XIXème siècle, il attire notre attention sur le caractère de construction des  souvenirs écrans, mais existe-t-il des souvenirs d’enfance qui n’aient pas cette structure ? On peut en douter, au moins pour les souvenirs précoces. Les souvenirs de notre vie procèdent d’une construction ininterrompue à partir des traces qui les ont fondées, d’où leur valeur faible quant à leur historicité. Curieusement, les souvenirs-écrans gardent une certaine fixité, c’est peut-être cela qui les singularise.
Mais qu’est-ce qu’un souvenir ? Freud précise que le souvenir, ici, est conçu comme reproduction consciente. Oublié ne signifie donc pas effacé, mais ne revenant pas comme tel à la conscience, ce qui ne l’empêche pas de revenir à travers la répétition.
 Sous quelle forme sont donc inscrits et conservés ces souvenirs qui ne reviennent pas à la conscience, mais qui déterminent nos vies ? Sont-ils susceptibles de revenir à la conscience par l’analyse? Sont-ils refoulés ? S’agit-il d’autre chose ?
La structure du souvenir écran qui en fait un tableau, une scène, qui recouvre le réel qu’il représente, indique la part importante de l’imaginaire participant à sa construction, et   son élaboration, sa dimension sonore, les mots qu’il contient, signent le nouage au symbolique. Ainsi, les trois registres celui du réel, d symbolique et de l’imaginaire sont articulés ensemble.
Ceci pose alors la question du facteur de partialité indiqué par Freud : qu’est-ce que ce facteur de partialité ? Qui est partial ? Est-ce le moi de l’enfant ? Est-ce le sujet ?
Que penser des souvenirs des deux ou trois premières années de la vie ? Si Freud nous dit qu’ils sont déterminants pour la construction subjective, c’est qu’ils acquièrent un statut particulier.
Je ne peux pas vous donner des exemples de souvenirs écrans de mes patients, alors je vais vous donner quelques indications concernant les miens, et je vous engage, vous aussi, à vous pencher sur les vôtres.
Pour ma part, celui que je suis amenée à considérer comme le plus ancien d’entre eux, je le date précisément du jour de mes deux ans : je cours de la cuisine où se trouve ma mère, vers la salle de séjour où se trouve mon père lisant le journal en disant à ce dernier : « Papa, j’ai deux ans ! » Ce souvenir a ceci de particulier qu’il m’est revenu en mémoire à un autre moment de l’enfance, j’avais peut-être 7 ou 8 ans, et ça m’avait frappée au point que je m’étais dit qu’un souvenir aussi précoce, c’était important, et qu’il fallait que je le garde toute ma vie. Donc, finalement, mon souvenir actuel est un souvenir de souvenir, une réinscription secondaire de ce qui m’est revenu vers 7/ 8 ans, et dans le même mouvement, j’ai perdu ce qui m’était véritablement revenu.
Mes autres souvenirs précoces concernent les 6 ou 8 mois qui suivent cette date de mes 2 ans, puisqu’ils concernent la grossesse de ma mère et les premiers mois de ma sœur de 2 ans ½ de moins que moi. Je ne vais pas tout vous raconter, mais ce qui est frappant, c’est qu’ils représentent des scènes très différentes, mais dont on peut remarquer en y réfléchissant, qu’elles posent toutes la même question. Il se trouve que cette question est aussi celle qui m’a amenée en analyse.
En somme, cette question posée par mes souvenirs écrans, est celle qui a déterminé ma position subjective, et posé les conditions d’une répétition selon la même structure, tout au long de ma vie.
Nous pourrions dire que ce type de souvenir vient donner sens, mettre en histoire quelque chose de l’ordre d’un traumatisme.
Lorsque Charles MELMAN parle, dans le livre « Travaux pratiques de clinique psychanalytique », de l’émergence de l’équivocité pour l’enfant, du moment où se rompt cet imaginaire du partage avec la mère, d’une langue assez transparente pour réaliser la fusion avec elle, cette émergence est de l’ordre du traumatisme.
C’est le passage de l’univocité des signes à l’équivocité des signifiants. Il y a là une naissance au monde, la mise en place de l’ex-sistence. En ce qui me concerne, la survenue de la grossesse de ma mère a dû constituer ce type de traumatisme qui venait rompre cet imaginaire du partage dans une langue sans équivoque. Le second souvenir écran en témoigne : nous sommes assis à table pour le repas, la table est adossée au mur sur une de ses petits côtés, mon père et ma mère occupent les grands côtés, et je suis installée sur le petit côté restant. Ma mère est enceinte, je demande à quelle place est-ce qu’on va mettre le bébé quand il sera né ? … sous-entendu pas à ma place, j’espère…
Malheureusement le 3ème souvenir, situé quelques mois plus tard, m’apporte la réponse : ma mère nourrit ma petite sœur bébé, je la regarde en toussant et reniflant car je suis enrhumée : « Vas dans ta chambre, me dit ma mère, tu vas passer ton rhum au bébé ! »
La connivence est bel et bien rompue ! La réponse à la question de ma place douloureuse.  Le souvenir du « Papa j’ai deux ans ! » apparaît comme une tentative d’en appeler à une reconnaissance paternelle dans cette remise en question de ma place. A-t-il été rappelé par ces anecdotes ?
Si nous parlons de naissance au monde, la question « Qui est partial ? » prend une autre tonalité : S’il y a avènement d’une subjectivité qui se constitue à partir du traumatisme, elle n’était pas constituée véritablement avant cela. L’amnésie infantile, ou l’impossibilité de rendre compte de l’expérience représentée par le souvenir écran prend la tonalité de la constitution d’un réel, de la mise en place d’une zone opaque qui va désormais commander le jeu métaphoro-métonymique.
Pour le névrosé, le sens supporté par ce réel va être un sens sexuel. Je vais m’adresser à mon père pour attirer son attention, en tout cas c’est comme ça que je le mets en histoire.
Ceci nous ramène à l’exemple donné par FREUD concernant la différence entre le m et le n pour ce petit garçon de 5 ans qui apprenait à lire.
Nous voyons que le souvenir écran voile et révèle un réel qui se met en place, en le nouant à un imaginaire qui est en fait tissé de symbolique.
La question que j’amène aujourd’hui est la suivante : est-ce que ces souvenirs écrans précoces recouvrent la constitution même du nœud borroméen, le moment et la manière dont se nouent réel, symbolique et imaginaire pour un sujet ? Sont-ils une mise en histoire de ce trauma ? Ils semblent comporter une interprétation du trauma qui sera décisive pour la vie ultérieure.
Nous pourrions dire que certains sont proches du refoulement originaire, alors que les souvenirs plus tardifs, par leur sens sexuel, viennent faire écho et réactiver le trauma.
 Lorsque nous nous demandons « Qui est partial ? » peut-être pourrions-nous avancer de manière plus précise grâce au tressage des registres que nous propose Marie Christine LAZNIK,

En effet, elle nous présente un nouage en six temps logiques, sous forme d’une tresse qui se constitue et dont le bouclage des extrémités va constituer le nœud borroméen, avec à chaque étape des possibilités de ratage qui pourraient rendre compte de certaines affections comme l’autisme, en le différenciant de la psychose infantile.
Ce sont là des hypothèses de travail qui méritent d’être mises à l’épreuve de notre expérience, pour continuer à frayer la voie ouverte par FREUD, en nous aidant des outils de LACAN et du travail de nos collègues.
Je vous schématise rapidement ces étapes :
-       Nous avons coutume de dire que le bébé arrive au monde dans un bain de langage qui le précède et parle de lui avant même sa conception, mais lorsqu’il naît, son organisme et se besoins vitaux viennent bousculer l’ordre du monde dans lequel le bébé vit, et prendre le pas sur lui, on dit que le réel passe à ce moment-là sur le symbolique, et c’est le temps 1 de la constitution de la tresse.
-       Puis l’imaginaire, qui idéalise ce bébé, fait de ce petit bout de rien du tout cet être merveilleux, passant ainsi au dessus du réel strict de l’organisme. C’est le temps 2.
-       Naturellement, cette idéalisation ne peut demeurer permanente, et il va bien falloir faire entrer ce bébé dans le rythme de la famille : on va le coucher et Papa et Maman vont se retrouver. C’est le temps 3 où le symbolique passe sur l’imaginaire.  …. et on recommence ….
-       Le Réel des besoins passe sur le symbolique. C’est le temps 4
-       Lorsque le bébé qui ne tient même pas sur ses jambes jubile devant le miroir, c’est l’imaginaire qui repasse par dessus le réel au temps 5.
-       Et lorsqu’il fait le dur apprentissage que ce n’est quand même pas lui le chef de famille, c’est le sixième temps logique avant la fermeture du nœud.
Je rappelle que ces temps ne sont pas des stades, mais des temps logiques qui se répètent un certain nombre de fois, se font et se défont plusieurs fois.
Si je vous ai amené cela ce soir, c’est que ce sixième temps m’intéressait comme temps de la constitution des souvenirs écrans, juste avant le bouclage du nœud.
Ce bouclage faisant passer dans le réel ce qui lui est antécédent, d’où l’impossibilité à dire ce que recouvrent ces souvenirs écrans.