Clinique psychanalytique

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Comment est-il possible de dire que les manifestations psychosomatiques éclairent la manière dont le corps est pris dans la névrose obsessionnelle ?

Cela fait plusieurs séances que vous travaillez sur la question de la névrose obsessionnelle vous pouvez, déjà, en parcourir certains traits. J’ai choisi, compte tenu du travail que nous avons en route au niveau du CHU, et en référence avec les propositions de Charles Melman(1), de vous parler, à ce propos, de la manière dont le corps propre est pris dans cette névrose. Charles Melman apporte un éclairage tout à fait intéressant en ce qui concerne les manifestations, ou plutôt les phénomènes psychosomatiques. Je vais, donc, essayer de vous parler aujourd’hui de cette structure particulière, cette structure discursive. C’est-à-dire de la manière dont cela se dispose dans la demande et dans le désir, c’est-à-dire dans les lois du langage.

Nous disposons de deux grandes observations cliniques en ce qui concerne la névrose obsessionnelle : il y a bien évidemment celle qui ne fait pas de doute, c’est-à-dire l’observation de l’Homme aux rats, qui est un peu votre fil rouge pour cette année, mais il y a aussi une autre observation, celle de l’Homme aux loups.

L’observation de l’Homme aux loups est une observation extrêmement intéressante parce que, si la question de la névrose obsessionnelle ne fait presque pas de doute au niveau diagnostic en ce qui concerne la première tranche de l’analyse de l’Homme aux loups, celle avec Freud, cela devient beaucoup plus complexe dans sa deuxième tranche avec l’analyste Ruth Mack Brunswick car cette analyse va s’articuler autour de manifestations pathologiques du corps qui pourront faire davantage douter du diagnostic. Même si précédemment certains épisodes comme l’hallucination du doigt coupé, nous ont interrogés, ce sont véritablement les plaintes ultérieures qui hypothèquent le diagnostic de névrose. Les hypothèses pourront évoquer, alors, une hypocondrie et une psychose. Chaque fois que la question du corps est prise effectivement comme adresse particulière, la question d’un diagnostic de psychose se pose. Et c’est d’ailleurs pour cela que l’on peut parler de psychose somatique en ce qui concerne ces manifestations du corps.

Il a toujours été relativement aisé depuis le travail de Freud, de reconnaître la conversion somatique de l’hystérie, et même parfois de la suspecter indûment lorsque certains diagnostics médicaux sont difficiles à mettre en place. S’il en est ainsi en ce qui concerne la névrose hystérique, la question est beaucoup plus difficile en ce qui concerne la névrose obsessionnelle. La première expression du symptôme dans la névrose obsessionnelle va concerner les manifestations obsédantes de la pensée, les ruminations et à la différence de l’hystérie, la question du corps ne se pose pas comme cela d’emblée.

À propos de l’hystérie nous pouvons faire une petite parenthèse : dans la clinique médicale actuelle, le terme « d’hystérique » et le terme de « psychosomatique » ont tendance à se confondre. Le terme de « psychosomatique » est un terme plus actuel, qui date à peu près de 1930, il va recouvrir petit à petit celui « d’hystérie », qui lui s’efface, et s’efface également de la nomenclature psychiatrique. Et c’est assez intéressant parce que l’étymologie d’« hystérie » c’est une étymologie grecque qui renvoie à la question de l’utérus, à partir du moment où l’on a renoncé à cette terminologie pour adopter une terminologie beaucoup plus médicalisée avec le terme « psychosomatique » l’on a vu temps fleurir des symptômes qui sont extrêmement imagés dans une description de comportements, dans la description d’un état, par exemple le syndrome des jambes sans repos, le syndrome de fatigue chronique, de maladies orphelines ou de maladies auto-immunes, etc. Ce point est très important parce que nous avons actuellement une sorte de confusion, et je vais tenter avec vous de différencier ces différentes manifestations et de repérer comment nous pourrions, par une écoute psychanalytique, entendre différemment ces manifestations somatiques.

Alors, premièrement, la différence avec l’hystérie est essentielle. L’hystérie révèle sans difficulté le lien entre le corps et le langage. Son corps manifeste et il parle ! C’est un lien, c’est noué entre corps et langage, c’est très important. Le symptôme de conversion est une formation de l’inconscient. Qu’est-ce que cela veut dire une formation de l’inconscient ? Cela veut dire que le corps est bien un enjeu entre le désir et le refoulement. C’est-à-dire que le corps est véritablement, le corps, toute partie du corps vient là s’inscrire dans ce jeu de la demande et du désir par rapport à l’Autre, le grand Autre. Et c’est en cela que c’est un symptôme. Le symptôme de conversion va fonctionner en tant que métaphore.

Il n’en va pas de même dans ce que nous, nous appelons phénomènes psychosomatiques. Charles Melman souligne que, si l’hystérie remonte à l’antiquité, la névrose obsessionnelle est apparue, elle, avec l’avènement des monothéismes. Vous voyez, déjà nous avons quelque chose de très différent : pour l’hystérie, le corps, le langage, sont noués, il y a quelque chose qui va s’exposer là où le sujet ne veut rien savoir de son désir, alors que, en ce qui concerne la névrose obsessionnelle, apparue avec l’avènement des monothéismes, c’est-à-dire l’avènement de la religion du père, le règne de la faute morale, le règne de la dette, la dette qui elle-même engendre faute et punition, le corps n’apparaît plus comme symptôme, mais comme le siège de la dette maîtrisée.

Par exemple certains courants dans la religion protestante sont représentatifs de l’obligation d’une maîtrise du corps et de ses envies, de ses désirs du fait d’une faute originelle, cela renvoie à la souillure, cela n’apparaît qu’avec les monothéismes, les trois monothéismes. Je parle des protestants parce que j’ai eu un exemple très précis, mais c’est vrai pour les trois monothéismes. Dans les trois religions monothéistes il y a un appel à la maîtrise du corps devant la communauté des frères. Je crois que ce sont des notions que vous avez pu développer en travaillant sur la question de la névrose obsessionnelle. Le corps est à maîtriser et toute manifestation somatique va signer l’échec de cette maîtrise.

Alors évidemment déjà là, nous pouvons nous interroger sur cette nécessité qui est apparue avec le monothéisme concernant la maîtrise du corps : maîtrise du corps par le jeûne, par l’abstinence, par les privations, voire même par des sévices que le sujet s’inflige lui-même, inflige à son corps propre, dans un but de purification. Nous baignons dans les signifiants de la névrose obsessionnelle.

Mais ces impératifs-là, nous pouvons aussi les retrouver, véhiculés par le discours courant. C’est dire cette forme de parole impérative qui tend à réduire, voire à effacer tout ce qu’il en est d’un désir qui pourrait manifester une subjectivité. Cela se manifeste par un discours social qui, sous prétexte de prévention, tend à nous pousser à contrôler tout ce que nous absorbons et que nous expulsons : fumer tue, manger cinq fruits et légumes par jour, boire avec modération, etc. Il s’agit aussi toujours dans un cadre préventif de médicaliser tous les orifices du corps qu’il s’agit d’aller faire explorer par des experts. Dans ce discours le corps et ses orifices pulsionnels se trouvent dénier de tout investissement subjectif.

Cependant, c’est dans un même temps que le discours éducatif fait l’apologie de l’autonomie en dénonçant le lien transférentiel qui lie le sujet à l’Autre dans la dialectique de la demande et du désir ! Nous retrouvons dans ce discours quelque chose qui est au centre de la question de la névrose obsessionnelle et qui est l’effacement du sujet, du sujet désirant bien sûr, cet effacement commence par la maîtrise du corps propre. Cette maîtrise en appelle à un pouvoir, un pouvoir sur le jeu qui s’instaure entre le sujet et l’Autre. Ce jeu dans sa dimension discursive tend à s’assurer un pouvoir dans la relation à l’Autre, sur l’Autre afin d’asseoir son existence ou son ek-sistence. Et, donc, ce qui nous anime c’est la question du pouvoir, pouvoir sur l’autre, pouvoir pour l’autre, de manière à ce que nous soyons assurés de notre existence, existence ou ek-sistence, les deux, ek-sistence hors corps justement.

C’est un point que développe Charles Melman dans son séminaire Problèmes posés à la psychanalyse, dans le chapitre Le pouvoir du signifiant. Il nous rappelle que dans cette question de pouvoir, il existe quatre possibilités pour s’en assurer.

La première c’est par la maîtrise du signifiant S1, maîtrise du signifiant-maître. Alors ça, vous pouvez en avoir des exemples, il y en avait un qui était celui à une époque de la médecine, cela n’est plus le cas du tout pour la médecine, ça peut être le cas pour d’autres signifiants de notre social, qui sont, par exemple « profitez », il faut profiter, il faut faire des profits, il faut gagner, il faut maîtriser ce S1.

Mais il y en a un autre beaucoup plus charmant pour s’assurer le pouvoir sur l’autre, qui part du sujet barré, et que l’on appellera La séduction hystérique.

Le troisième, en référence à S2, c’est le savoir, c’est-à-dire l’ensemble des connaissances.

Et puis il y en a un quatrième qui, lui, est lié à l’objet a, et qui est la jouissance, c’est-à-dire quelque chose qui part effectivement de jouir du corps de l’autre par exemple, ou de jouir parfois de la suggestion que l’on impose à l’autre, un pouvoir sur la jouissance la sienne mais aussi celle de l’autre.

Alors nous allons laisser la question du savoir et la question de la jouissance, je vous renvoie au texte de Charles Melman pour développer davantage.

Vous reconnaissez ces quatre places, qui sont celles de nos quatre discours, et vous savez que cela S1, le $, S2 et a peuvent occuper par permutations circulaires les quatre places donnant les mathèmes des quatre discours.

Si l’on reconnaît bien le pouvoir que peut assurer une séduction émanant de la faille du sujet, par exemple dans l’hystérie car la grande séduction ne part pas de la perfection, ne part pas de tout savoir, tout comprendre, tout connaître, être esthétiquement impeccable, la séduction part de ces failles. Donc la question du $ et de la séduction, on l’entend très bien du côté de l’hystérie, charme que peut revêtir, pas toujours bien sûr, mais que peut revêtir l’hystérie, évidemment parfois elle peut être franchement abominable !

Dans la névrose obsessionnelle de quoi s’agit-il ? On a vu que la relation a cela de particulier que son vœu est bien d’obtenir l’effacement du désir ? Pour cela il est nécessaire d’aller pour le sujet, s’assurer de son pouvoir par la rencontre d’un autre qui se tient à la même place S1. Ce qui est recherché, c’est d’aller s’assurer de ce pouvoir par la rencontre de son S1 avec un autre S1, donc une confrontation. Par exemple, il y a une situation que nous pouvons connaître : un obsessionnel peut ne tenir compte que des remarques de celui qu’il juge se tenir à la même place que lui, ce qui dans une assemblée, peut faire enrager des petites ou grandes hystériques, et qui peut nous permettre d’entendre aussi, d’une manière un peu différente, les revendications féministes, ou parfois, pour une femme, d’essayer justement d’occuper cette place semblable, d’essayer elle-même incarner un S1, c’est-à-dire de mettre toute sa symptomatologie hystérique au vestiaire, pour faire un peu comme le petit copain obsessionnel. Je caricature, mais c’est pour vous donner une petite idée et il me semble que quand on entend effectivement cette nécessité qui est une nécessité de structure, cette nécessité dans la névrose obsessionnelle d’aller chercher cet alter ego pour s’assurer de son pouvoir sur lui, on entend mieux certaines des difficultés qui peuvent se rencontrer entre homme et femme. Elles disent qu’on ne les entend pas mais ce n’est pas que l’on ne les entend pas, c’est que le pouvoir ne peut s’assurer que par et sur un « même », sur un alter ego. Et cela est intéressant parce que, au lieu d’avoir ce que vous connaissez bien, c’est-à-dire qu’un signifiant représente un sujet pour un autre signifiant, si nous avons cet amalgame nécessaire de trouver un même, quelque chose va se clore de la faille du sujet, quelque chose se clôt, et l’on a, ce que Lacan a formulé à propos des manifestations psychosomatiques, la constitution d’une holophrase. C’est-à-dire qu’entre ces deux signifiants, ce n’est pas que la coupure n’existe pas, ce n’est pas une psychose, mais la coupure est gélifiée, est fixée et du coup nous nous retrouvons effectivement dans ce fonctionnement obsessionnel avec l’effacement de ce qui pourrait constituer une faille, une défaillance.

Vous connaissez ce mot « holophrase » ? Vous l’avez déjà entendu ? L’holophrase, c’est effectivement « ça va, ça va ». C’est-à-dire, vous voyez un groupe. « Ça va, ça va » pourquoi est ce une holophrase ? Parce que ce « ça va » ne renvoie pas à un autre différent, il renvoie à un autre « ça va ». C’est fermé. Et si, quand vous dites « ça va » dans les couloirs de vos institutions et que l’on vous répond : « pas du tout », ça va plus du tout ! Donc il y a quelque chose qui est rompu, ce n’est plus alors une holophrase, à ce moment-là émerge effectivement la question du sujet.

Donc le fonctionnement discursif dans la névrose obsessionnelle, qui en appelle à cet alter ego, vient là, en quelque sorte, mettre à l’origine de la structure discursive ce signifiant holophrasé. Ce qui à ce moment-là va ouvrir la voie à autre chose : à partir du moment où la faille est figée dans cette holophrase, eh bien la coupure, la coupure qui normalement se situe justement entre S1 et S2 va devoir passer ailleurs. Cette coupure va donc être déplacée, elle ne va plus se situer entre deux signifiants, elle va se situer entre psyché et soma. C’est-à-dire que c’est cette coupure qui vient faire retour dans le corps propre et qui va donner à des moments bien particuliers dont nous allons parler, va donner effectivement ces manifestations que l’on pourra dire alors psychosomatiques. Parce que vous entendez bien comment à ce moment-là, effectivement, il ne s’agit pas d’une adresse à l’Autre, comme dans l’hystérie, dans la manifestation somatique là, il s’agit d’un déplacement de la coupure signifiante. On peut remarquer d’ailleurs, qu’entre psyché et soma on va avoir au niveau de l’appareil psychique, de l’économie psychique, et au niveau de la manifestation somatique quand elle existe, on va avoir deux entités qui chacune transportent un point fixe, qui chacune transporte une obsession : pensées évidemment obsédantes et répétitives, ruminations mentales d’un côté, mais aussi manifestations somatiques récurrentes qui effectivement vont déplacer l’absence de maîtrise, la chose qui va échapper est déplacée de la psyché vers le corps.

Nous pouvons essayer de requalifier les manifestations psychosomatiques, elles étaient qualifiées dans la nomenclature, comme effectivement des manifestations du corps comportant des lésions, c’est une qualification médicale. Nous pouvons les requalifier, il ne s’agit plus de ne les repérer que par des critères sur le corps propre, mais nous pouvons les requalifier par rapport à l’organisation discursive, c’est-à-dire effectivement par la parole, et par la manière dont cette organisation propre fait avec le corps.

Il y a un point qui est le moment de déclenchement des manifestations somatiques.

Ce point de déclenchement nous amène à repérer ce qui se passe plus précisément en cet instant dans l’organisation du psychique. Justement les manifestations somatiques se déclenchent au moment où dans la réalité, dans la réalité du sujet, se trouve un passage, se trouve une frontière, se trouve parfois une coupure avec certains éléments de la vie, quelque chose qui vient révéler un Réel. On peut préciser cette différence entre le Réel et la réalité.

Bernard Vandermersch a parlé, lui, de défaillance par rapport au Réel. Alors qu’est-ce que ça veut dire « défaillance par rapport au réel » ? Nous définissons le Réel comme un impossible et cet impossible nous allons le traduire également par ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire. Qu’est-ce que c’est qui dans la structure du sujet ne cesse pas de ne pas s’écrire ? Eh bien c’est notre manière peut-être de faire état de ce qu’il en est de l’interdit de l’inceste. Ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire, c’est l’interdit de l’inceste. C’est-à-dire qu’effectivement la confrontation avec un Réel, ce Réel qui est structurant pour le sujet, c’est l’interdit de l’inceste qui le met en place. Et ce qui se passe quand Bernard Vandermersch parle, par exemple, d’une défaillance par rapport au Réel, c’est que justement à un moment donné, quelque chose vient là faire obstacle, que ce soit dans la réalité, que ce soit dans la structure propre parce que ça n’a pas été mis en place, ou que ce soit par une volonté d’effacement, quelque chose vient faire obstacle à ce Réel qui est pour le sujet structurant.

Dans la névrose obsessionnelle il y a sans cesse un vœu d’effacer ce Réel, d’effacer ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire, c’est-à-dire cet impossible et de le transformer en un possible. Et un possible, c’est ce qui cesse de s’écrire, et ce qui cesse de s’écrire ça serait l’interdit de l’inceste : l’interdit de l’inceste cesserait de s’écrire ! C’est-à-dire qu’il y a à l’origine même de cette disposition discursive, il y a quelque chose qui tend, pour le petit, à effacer cet interdit de l’inceste qui est posé, puisque l’on est dans la névrose mais il y a quelque chose, là, qui tend à l’effacer. Je suis sûre que vous avez beaucoup entendu, quand vous avez travaillé la névrose obsessionnelle, chez le petit garçon, cet excès de jouissance dans la relation à la mère et ce vœu de destituer un père de sa fonction paternelle, un père symbolique, celui qui amène la castration, de le destituer de cette fonction paternelle pour l’amener à être le copain.

Quelqu’un cette après-midi m’a amené une observation qui était très intéressante là-dessus. C’était remarquable parce qu’effectivement ce patient se plaignait de son père ainsi : « il n’a pas assez joué avec moi quand j’étais petit ». Vous entendez aussi là combien on est dans le discours courant, dans quelque chose qui destitue cette fonction paternelle et qui va complètement dans la dimension obsessionnelle, c’est-à-dire papa c’est le copain. « Papa il va m’aider à faire mes devoirs » et qu’est-ce que cela donne ? Cela donne : si c’est le copain, chacun attend son tour pour aller dans le lit de maman. Donc cette disposition obsessionnelle tend à effacer l’interdit de l’inceste et à l’amener du côté du possible. C’est la visée du symptôme obsessionnel, mais ce serait trop simple si ce n’était que cela. La visée du symptôme obsessionnel qui a été mis en place par un trop de jouissance, liée à cette place occupée, présumée, d’avoir ou d’être le petit objet précieux de sa mère, d’être son objet manquant et de destituer le père, instrument de cet interdit, destituer le père d’être justement l’instrument de la fonction paternelle. Ce serait trop simple, parce que cet interdit a fonctionné, cet interdit a été mis en place, on n’est pas dans la psychose, et donc ce rapprochement, cette jouissance, ce symptôme qui va dans ce sens de l’alter ego, eh bien le petit obsessionnel, en même temps va passer son temps à essayer d’effacer cette faute, parce qu’à partir du moment où l’interdit a été mis en place, dans un sens il va souhaiter l’effacer, mais dans un même temps cette pensée sacrilège, il va faire en sorte de s’en punir, et de la conjurer par un rituel. Et c’est bien cela qui fait le lit, si j’ose dire, de toutes les pensées obsédantes, faites dans un premier temps effectivement de fantasmes sacrilèges, de fantasmes sacrilèges vis-à-vis des êtres les plus chers.

L’Homme aux rats est remarquable, c’est vraiment une observation extraordinaire par rapport à cela, puisque ces fantasmes sacrilèges sont adressés aux êtres les plus chers et donc, il s’agit de maman. Et la conjuration et le rituel nécessaire pour les repousser sans succès, pour les éliminer, vont être, non seulement de plus en plus obsédants, mais de plus en plus, invalidant pour le sujet. Cela, bien sûr, c’est un déroulement qui est absolument inconscient, c’est-à-dire qu’en même temps qu’il y a la mise en place de ce système de défense dans la névrose obsessionnelle, en même temps il s’agit d’isoler tout cela : « moi, maman je n’en ai rien à faire ». Tout cela reste sous le boisseau, mais quand il se passe justement un événement particulier, on va dire un événement symbolique, un événement qui vient justement appuyer là, dans ce qui est complètement refoulé, ce qui est refoulé et repoussé, un événement au hasard par exemple un mariage. Un mariage, c’est un acte symbolique qui va solliciter la fonction paternelle, la fonction symbolique, mais aussi : promotion, naissance, devenir père, passage de frontières, passage d’une langue à l’autre, etc. Ces événements, ces moments symboliques, je rajouterais, début d’une analyse, fin d’une analyse, sont aussi des moments symboliques, donc ces événements qui ne peuvent s’inscrire vraiment pour le sujet qu’à partir du moment où il y a eu ce renoncement à cette jouissance incestueuse, pour accéder à une jouissance qui s’inscrit, elle, qui s’autorise, elle, d’une castration symbolique, d’une jouissance phallique, d’une jouissance hors corps eh bien là, dans ces moments-là, on a observé un retour dans le corps propre justement de ce qui est en difficulté au niveau de cette structure propre, cette disposition propre. C’est pour cela que par rapport aux manifestations somatiques, certains auteurs ont pu parler de signatures, ou de signes. La manifestation psychosomatique, elle, n’agit pas dans le champ du signifiant, elle agit dans le champ du signe, c’est-à-dire hors langage, hors fonction symbolique. La manifestation fait signe parce que c’est effectivement ce point qui va être le relégua, le reste de quelque chose qui était fixé au corps propre de la mère. Cela reste là au moment où justement de cette jouissance-là il s’agit de renoncer.

Évidemment je vous parle là, puisque je parle de manifestations somatiques, je parle là d’une névrose obsessionnelle, je dirais, dans sa pathologie, d’une névrose obsessionnelle dans sa symptomatologie. De la même façon, dans la névrose hystérique, toute hystérique ne « fait » pas une fibromyalgie, eh bien de la même façon, toute névrose obsessionnelle ne va pas faire une rectocolite hémorragique, un eczéma. La manifestation somatique se fait à partir du moment où, effectivement, l’accent est mis sur cette disposition symbolique, et, ou, qu’il n’y a pas eu pour le sujet de travail sur cette structure. Il y a une décompensation, de la même façon qu’une hystérique peut décompenser dans un délire, eh bien une névrose obsessionnelle peut décompenser dans une manifestation somatique. À ce moment-là, le corps vient effectivement faire signe par une fixation, par cette manifestation somatique, et réaliser dans la répétition, puisque ce sont des phénomènes toujours récurrents comme au niveau mental, vient réaliser dans la répétition ce qui resterait possible hors castration, dans une jouissance particulière, dans cette jouissance du corps propre qui manifeste ce qui ne sera pas éliminé, ce qui est conservé de possible. Je dirais simplement une chose, c’est que dans beaucoup d’affections qualifiées de psychosomatiques, eczéma, psoriasis, rectocolite hémorragique, maladie de Crohn, asthme, ce sont des manifestations qui touchent des fonctions d’élimination. L’asthme est une maladie de l’expiration par exemple, sans parler de toutes celles qui touchent le tube digestif, l’intestin ou la peau. Il y a dans cette disposition la difficulté pour la personne de pouvoir en dire quoi que ce soit. Et cela reste pour nous une difficulté énorme. Déjà, dans la névrose obsessionnelle, sans qu’il y ait des manifestations somatiques, ce n’est pas forcément évident, y compris sur le divan, qu’une parole puisse se dire. On le dit bien, il faut que l’obsessionnel accepte d’en passer par le discours hystérique, accepte de parler de cette faille pour qu’une analyse puisse se dérouler. Ce n’est pas facile du tout pour le petit obsessionnel, mais quand en plus il y a cette manifestation somatique qui va venir geler tout cela et qui justement enferme la coupure dont on parlait tout à l’heure, qui va l’enfermer dans le corps propre, eh bien ouvrir la bouche et parler de ce qui ne va pas, alors que ce qui se formule c’est du côté d’un : « ça va, ça va » relève d’une plus grande difficulté encore. Très souvent les personnes que nous pouvons entendre dans ces configurations-là vont nous parler de façons répétitives des poussées d’eczéma, des pommades, des traitements, du temps pour se gratter, du temps pour mettre la pommade, etc. Donc le corps souffre mais cette souffrance n’est pas exprimée, elle est enfermée dans la description de la manifestation. L’école psychosomatique de Paris a parlé la première de pensée opératoire en ce qui concerne cette pensée complètement enfermée. Alors à ce qui s’énonce, qui peut être ritualisé dans le corps, vont faire quand même écho les obsessions, qu’elles se manifestent d’une manière ou d’une autre. Mais la coupure ne passe plus dans le discours, le sujet est absorbé, enfermé, donc la coupure est entre l’appareil psychique et le corps.

L’exemple que je vais prendre n’est pas un exemple clinique, en ce sens que ce n’est pas un de nos contemporains, c’est l’exemple d’un peintre, certains d’entre vous en ont entendu parler, c’est Jacopo da Pontormo. Pour ceux qui ne le connaissent pas, Jacopo Carucci, connu en tant que Jacopo da Pontormo, est un peintre italien du XVIe siècle de l’École Florentine qui est considéré comme Maniériste. Orphelin à 10 ans, il a été envoyé à Florence où il entre dans l’atelier d’Andrea Del Sarto, puis dans celui de Léonard De Vinci. Il a été peintre à la cour de Cosme de Médicis dont il fera le portrait. Ce qui nous intéresse c’est que de mars 1554 à novembre 1556, il peint le chœur de la basilique de San Lorenzo à Florence. Il meurt en 1557, c’est, donc deux ans avant sa mort qu’il prend en charge ce travail titanesque, commandé par les Médicis qui était de peindre la décoration de l’abside de San Lorenzo. À ce moment il commence la rédaction d’un journal sur son alimentation, sa santé, des précisions sur son travail dans la basilique, les amis qu’il rencontre. Ses notes sont accompagnées de dessins préparatoires intégrés aux notes diverses, les uns et les autres étant presque incorporés. Les fresques ont disparu, et il ne reste effectivement que ces carnets préparatoires. Les personnages qui sont figés et se détachent dans un fond fermé, sans issue. Au moment où il peint ces fresques, c’est-à-dire dans les deux dernières années de sa vie, il écrit ce journal. C’est cela qui nous intéresse : cette conjonction entre sa maladie, le journal avec cette écriture si particulière et ce qu’il peint. Je vais vous faire passer, ces très mauvaises reproductions, j’ai photocopié quelques textes aussi et les dessins préparatoires des fresques disparues, je vous ai photocopié quelques pages du journal pour que vous voyiez un petit peu comment l’écriture et les schémas préparatoires se répondent comme en écho ! Pendant ce temps je vais vous lire quelques passages parce que, vous allez voir, c’est saisissant. La transcription du journal a été faite par Jean Claude Lebensztejn dans un livre remarquable publié aux éditions Aldines et intitulé : Jacopo da Pontormo.

« Vendredi, samedi, je fis jusqu’aux jambes, le dimanche, je dînai chez Bronzino.

Lundi, je fis quelques lettres et il me vint la colique.

Mardi, je fis une cuisse, la colique augmenta avec beaucoup de bile sanguinolente et blanche. Mercredi j’allai plus mal, je dus aller au moins 10 fois, et à toute heure j’avais besoin, si bien que je restai à la maison et soupai d’un peu de mauvais brouet, mon Battista sortit le soir et il savait que je me sentais mal et il ne rentra pas, si bien que je dois m’en souvenir toute ma vie.

Jeudi, je fis l’autre jambe, et je me suis un peu remis de mes maux de ventre »

Vous entendez ce continuum.

« mardi je commençai la figure et le soir je soupai d’un peu de carne qui ne me réussit guère, Battista dit que je fisse mes provisions moi-même, parce qu’il avait été grondé sans faute.

Mercredi je mangeai deux œufs sur le plat.

Jeudi matin je chiais deux éperons secs et dedans il en sortait comme de longues mèches de coton blanc, savoir du gras blanc et je soupai très bien.

À Saint Laurent un peu de bouilli très bon et je finis la figure

Vendredi poisson et œuf.

Jeudi je fis la jambe et le soir je soupais avec Piero et travaillai

Vendredi je fis le bras, samedi la tête de la figure au-dessous qui est ainsi.

Dimanche je dînais avec Bronzino et soupais »

Je vous ai lu ces extraits et vous pouvez noter la particularité de la syntaxe et de ce style tout de description opératoire sans qu’il n’y soit manifesté une quelconque émotion ou opinion !

« Le 9 je fis la tête qui est sous la figure et qui est ainsi, le 16 vint le carton et on emporta l’autre et je l’ajustai pour commencer. Le 12 je refis la tête »

« Mercredi je fis la tête du mort avec la barbe qui est au-dessus de cette figure, jeudi je fis la tête et le bras de la figure qui est ainsi » Il y a les figures à côté.

« Vendredi je fis le torse, samedi les jambes et je la finis et je soupais neuf onces de pain, œufs et prunes, c’était le 22 »

Ce qui est intéressant c’est cette continuité : tout est sur le même plan, sans presque d’articulation dans son discours, entre ce qu’il ingère, ce qu’il chie, ce qu’il peint et quand il sort : sa vie sociale et la peinture. Vous avez aussi vu les corps, ces corps qui s’entremêlent, qui à certains moments, je peux vous l’assurer à partir de la reproduction originale, à un moment donné vous ne savez plus de quel corps il s’agit. Ces nouages peuvent, sans doute, s’entendre vis-à-vis de la maladie qui progresse. Je trouve qu’il y a là une illustration extrêmement intéressante et significative de par ces lignes continues qui parcourent différents champs de notre questionnement : est-ce la maladie qui génère ces figures et ces discours ? Est-ce au contraire une présentation de ce qui est en train de se nouer complètement pour le sujet, de se figer en référence au commencement, au début du journal : « Il n’y a pas de temps dans le moment » ? L’espace va se resserrer, l’espace va se resserrer sur la chapelle, sur son atelier et le temps n’est plus marqué, il y a des jours, mais des jours qui arrivent là comme cela, le temps n’est pas ponctué, il est figuré. Et ce qui est assez intéressant c’est que ce jour-là, ce jour qui ouvre son journal, commence un cycle à partir d’une phrase : « De sorte que si tu te trouves déréglé dans l’exercice, le vêtement ou le coït ou le superflu de nourriture, cela peut en quelques jours te tuer ou te faire du mal, il faut donc être prudent… ». Au commencement est un dérèglement du corps, nous le comprenons car s’ensuit toute une litanie de conseils concernant sur le corps propre, sur les règles à appliquer, consignes qu’il s’adresse. Pouvons-nous nous aider de certaines formalisations ? Évidemment ces corps-là enchevêtrés, ce continuum-là pourrait nous faire penser, par exemple, au nouage borroméen, mais je ne vais pas m’appuyer sur cette formalisation que nous propose Lacan. Ce que je trouve beaucoup plus intéressant, et peut-être plus proche de cette clinique, c’est de repérer la question de la pulsion. Puisque dans ce texte, par exemple, la pulsion est au centre, ce qui nous amène à considérer le déroulement de la pulsion en référence au texte de Freud Pulsions et destin des pulsions.

La pulsion se déploie en trois temps, trois formes grammaticales : tout d’abord la forme active, je mords, je regarde, je suce, j’élimine. Puis la forme réfléchie, en un deuxième temps, je me mords, je me regarde, je me bats. Le troisième temps, qui va être la forme passive, est l’aboutissement en quelque sorte dans la névrose de la relation à l’autre, je me fais l’objet de l’autre, c’est-à-dire je me fais mordre, je me fais sucer, je me fais regarder. Vous connaissez sans doute le travail sur la pulsion de Marie-Christine Laznik en ce qui concerne l’autisme infantile. Même si nous sommes dans la névrose, et s’il y a eu cet avènement du troisième temps de la pulsion, il n’empêche qu’une régression dans le deuxième temps peut s’opérer et, ainsi, effacer le désir de l’autre. La conséquence est un retour sur cette forme réfléchie, c’est-à-dire : je me bats, je me regarde, avec cette phrase que l’on entend très souvent dans les cas de maladies graves, comme les rectocolites : je me bats, je me bats sous-entendu pour guérir. Mais par cette forme réfléchie il y a quelque chose qui revient sur le corps propre.

Par exemple, Pontormo, il y a parfois une lecture de Pontormo qui pourrait nous faire dire : est-ce que ce n’est pas une psychose ? Il me semble qu’il faut être très prudent avec cela, à partir du moment où nous retrouvons chez un sujet, cette adresse particulière, cette jouissance qui est prise dans le corps et par rapport au corps, nous pourrions avoir, cette tentative d’effacer de telle sorte l’autre, que l’adresse ne s’entend plus que du côté du corps propre, comme c’est le cas dans la psychose. Sauf que l’Autre existe, et quand vous lisez le journal de Pontormo, vous entendez bien que l’Autre existe, il existe dans le sens où il s’agit de le repousser tout le temps.

Je vais terminer juste sur ce point : qu’est-ce qui va amener pour un sujet ce repli ? Qu’est-ce que ce repli sur une voie/voix incestueuse ? Et pourquoi ? Est-ce une jouissance qui ne serait plus bordée, une jouissance sacrilège, qui implique pour le sujet la recherche obsédante d’une dette à payer, qui ne peut se résoudre autrement à ce moment-là, que sur les replis du corps propre. Le monde devient hostile, pollué, et c’est cela aussi que nous retrouvons dans le discours courant : un monde pollué, hostile. Se faire objet du désir de l’Autre, donc troisième temps de la pulsion, implique que cet Autre est un aimant, et pas un prédateur. Un prédateur ne se satisfera pas de cet objet, il en voudra également à mon désir propre, c’est-à-dire qu’il me demandera de lui servir ma propre défaillance de sujet désirant afin d’assouvir sa jouissance. Ceci permet, à mon sens, d’éclairer ce fait que les manifestations pathologiques du corps se multiplient au-delà de la structure obsessionnelle d’ailleurs, en raison du rejet justement du diagnostic de névrose. Si on vous refuse la névrose, si on la rejette et si on rejette le transfert on rejette la névrose. Si on ramène le transfert à l’addiction, on rejette la névrose. Si on rejette la névrose, eh bien qu’est-ce qui se passe ?

Au lieu d’accepter que la coupure passe entre deux signifiants, elle va s’exprimer là où elle peut et le dernier refuge pour le sujet, c’est le corps propre. Et ce discours courant dont je parlais tout à l’heure, intrusif autant que scrutateur, oblige ce repli dans le corps propre. Alors une dernière phrase, il me semble que l’étude de cette clinique particulière, et particulièrement difficile, que sont les manifestations psychosomatiques peut être instructive et peut nous permettre peut-être d’avancer sur les nouvelles formes de repli du sujet, sur l’extrême difficulté d’en sortir y compris dans la cure analytique.

J’ai été bavarde, je vous laisse quelques minutes pour des remarques.

Question : Le Réel ? L’impossible ?

Mme Dransart : Pour nous le Réel effectivement, nous l’entendons comme un impossible, mais un impossible, qu’est-ce que cela veut dire ? De quoi s’agit-il quand on en parle à propos de la structure subjective, de la structure discursive ? Cet impossible nous sommes habitués à le traduire par cette phrase : ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire. Mais qu’est-ce que c’est pour le sujet ? De quoi s’agit-il ? Qu’est-ce qu’un possible, ce qui cesse de s’écrire ? Il me semble, c’est aussi une proposition que je vous fais, que nous pouvons vraiment l’entendre comme l’inceste, la relation incestueuse à la mère, ce qui cesse de s’écrire c’est la castration symbolique. Le Réel sur lequel le sujet va se fonder, il faut que la castration symbolique ne cesse pas de ne pas s’écrire. Cela me paraît intéressant dans le sens où ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire a quelque chose de dynamique. Si la castration symbolique amenée par la fonction paternelle qui pose l’interdit de l’inceste est un acte définitif, il est malgré tout dans une dimension dynamique qui oblige le sujet à s’y confronter : c’est un acte définitif mais paradoxalement sans cesse remis sur le métier ! C’est-à-dire que dans la névrose, cet interdit de l’inceste est en place, mais cela n’empêche pas le sujet d’essayer d’en faire un possible. La phrase ça ne cesse pas de ne pas s’écrire est dynamique, elle n’est pas forcément arrêtée dans le temps. La tentation est, évidemment, de passer outre et d’essayer justement de rentrer dans une relation incestueuse, on l’entend tout le temps, et je dirais que c’est promu par un certain discours social. Ne serait-ce que le terme d’égalité, lorsqu’il tend à vouloir effacer la disparité des places, par exemple.

Vous l’entendez avec la névrose obsessionnelle, Charles Melman dit que c’est la seule névrose. C’est la névrose de notre époque et ce qui se passe dans le corps, dans les manifestations psychosomatiques en est une des manifestations particulièrement significatives de notre époque. Les symptômes comme celui des jambes sans repos, vous pouvez toujours aller les chercher dans la nomenclature médicale du XIXe siècle, vous ne les trouverez pas. Toute cette terminologie est en train d’effacer ce qui, du corps pourrait être pris dans un symptôme, dans une métaphore. Le corps est donc pris comme refuge intime de la relation incestueuse. La coupure entre psyché et corps déplace tend à faire exister un sujet non barré, inaccessible à la faille subjective. Ceci peut s’appliquer à tout ou partie du corps !

Mme Janin Duc : Inaudible

Mme Dransart : Oui c’est vraiment cette dynamique d’effacer tout ce qui va être du côté d’une position subjective, mais c’est vraiment notre actualité.

Mme Janin Duc : […] ce qu’on attend des enfants c’est qu’ils se comportent tous pareils […]

Mme Dransart : […] Cela réduit vraiment la question du corps […]. On constate vraiment chez les petits de plus en plus de manifestations psychosomatiques qui ne sont traitées qu’au niveau du corps propre. Et la psychiatrie maintenant, va de plus en plus isoler les petits, cela accompagne cette volonté de maîtrise. Mais ce qui se passe sur le corps échappe et les manifestations psychosomatiques échappent de plus en plus à toute thérapeutique, il y a malgré tout cette volonté de maîtrise ce qui vient là signifier quelque chose, même si ce n’est pas du côté d’une circulation signifiante, cela vient faire signe. Mais c’est vrai, on a toujours dit que la psychanalyse était née de l’hystérie, de l’interpellation du médecin par l’hystérie. La relation de l’hystérie au monde médical n’est plus à prouver, mais il y a un tournant, l’hystérie n’interpelle plus, ne peut plus interpeller la médecine. Ce n’est plus possible, parce que tout ce qui serait de l’ordre d’un désir, d’une sexualité, d’un choix sexuel est ramené à une question neuronale, de neuromédiateur : vous êtes homosexuel c’est parce que votre cerveau est fait de telle façon, ou vos gènes, ou tout autre système biologique ! Si vous voulez, au départ on n’entendait pas l’hystérique jusqu’à Freud, on ne l’entendait pas, mais elle parlait quand même. Maintenant elle ne peut plus parler. Je suis un peu négative, mais je crois que ces manifestations particulières du corps sont tout à fait liées à un discours qui est effectivement une actualité de la névrose obsessionnelle.

Mme Janin Duc : […]

Mme Dransart : Qu’est-ce qui fait l’hystérie ? Qu’est-ce que fait l’hystérique ? L’hystérique, elle parle à partir de ce qui ne va pas, elle vous déroule des tombereaux de discours sur un petit truc qui ne va pas. Qu’est-ce qui se passe dans la névrose obsessionnelle ? Il n’y a pas ce qui ne va pas, ce n’est pas énoncé, la volonté de l’obsessionnel est que ce qui ne va pas, cela n’existe pas. Ce qui ne va pas, c’est une affaire de temps, on va régler cela rapido, c’est-à-dire qu’il y a une manière de “pragmatiser”, ce qui est en fait une faille. Cette faille du sujet elle est rationalisée. C’est pour cela que c’est formidable avec la science, c’est pour cela que des hystériques, hommes ou femmes, qui se retrouvent embringués dans une carrière scientifique souffrent, souffrent et n’arrivent pas à se faire entendre, et cela ne va pas du tout. Cela ne veut pas dire que la science est l’apanage de l’obsessionnel, pas du tout, mais ils sont confrontés à un discours dominant qui va être cela, c’est-à-dire la rationalisation par rapport à ce qui ne va pas et qui doit être à terme solutionné. Et si un fait, même dans l’expérience scientifique, si un fait échappe, le premier mouvement, on le voit en médecine, ça va être de le ramener à ce qui existe déjà pour l’enfermer dedans. Il faut vraiment qu’il y ait un gros travail pour que le fait qui échappe soit effectivement entendu, que cela puisse amener autre chose. Alors les grands scientifiques sont là-dedans, ils peuvent, eux, inventer mais la masse des technos-scientifiques que nous connaissons sont enfermés dans ce raisonnement.

Le ça ne va pas est tellement isolé, pour surtout, ne pas venir dans le champ de la conscience et ce fonctionnement est tellement du champ de l’inconscient, qu’au départ lorsque la personne vient consulter, voilà comment ça se passe. La personne vient et nous dit : « ma femme m’a dit qu’il fallait que je vienne vous parler ». Et alors ? « Eh bien moi ça va ». En même temps très vite se dessine le mal-être qui obsède le sujet, mais même des personnes qui sont en analyse depuis longtemps, ont toujours beaucoup de mal au niveau de leur discours. Cependant malgré ce système de défense, d’isolement par rapport à ce qui ne va pas, le fait d’être sur le divan c’est dire : même si je ne peux rien en dire pour le moment, là où je ne sais pas dire il y a quelque chose qui ne va pas.

Je ne voudrais pas avoir fait un portrait terrible de la névrose obsessionnelle, mais c’est vrai qu’il y a en plus, malheureusement, comme nous le disions, dans le discours courant quelque chose qui enferme encore davantage dans cette structure discursive. Et même au niveau de la sexualité, essayez donc quelqu’un d’autre si ça ne va pas. Interchangeabilité, allez donc un peu sur internet. Vous voyez comment là, il y a quelque chose qui vient nier la disparité des places, la disparité du côté femme ou du côté homme. Ces phrases qu’on entend : je vais en essayer une autre/un autre, ça se passera peut-être mieux avec une autre/un autre, c’est quoi ? C’est nier l’altérité, c’est l’intolérance au symptôme de l’autre, qui commence tout petit, c’est-à-dire que je veux trouver le même. Et le pire c’est qu’on a des hystériques qui commencent à essayer d’intégrer ce discours-là.

(1) Séminaire Charles Melman : problèmes posés à la psychanalyse, chapitre sur le signifiant, Erès

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