Clinique psychanalytique

  
  
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Conférence donnée à Briançon le 16 février 2018 dans le cadre des conférences d’introduction à la psychanalyse

Lorsque Marie-Noëlle m’a proposé d’intervenir ici cette année, assez rapidement m’est venue l’idée de traiter de la parole et du langage, c’est-à-dire des conséquences que cette condition d’être parlant a sur la subjectivité humaine, conséquences qui dépassent de beaucoup le seul fait de communiquer par la parole. Si un psychanalyste est tout indiqué pour aborder la question du langage et de la parole, c’est parce que la pratique analytique implique que l’analyste soit au plus près de celle de son patient. La raison de ce respect est simple : la parole est le seul moyen par lequel un sujet peut faire entendre la vérité de son désir

Vous avez certainement entendu parler de cette tendance chez certains de récuser que nous soyons d’une condition différente de la condition animale, nous serions des animaux comme les autres, inscrits dans une continuité donc, sans rupture qualitative. De plus, notre corps humain ne serait rien moins qu’un organisme relevant de l’animalité puisqu’il n’y a rien pouvant le différentier biologiquement de celui d’un animal.
Sur ce dernier point nous pouvons tout de même faire remarquer aux partisans de l’antispécisme (c’est comme cela qu’on les appelle), ou encore aux comportementalistes, que notre corps possède tout de même une particularité que l’on ne retrouve pas chez les animaux non domestiqués : c’est qu’il est totalement dénaturé par cette fonction du langage. Pour vous en donner un exemple très simple, l’effet placebo n’est rien d’autre que l’effet du langage sur le corps : c’est parce que la parole de l’expérimentateur désigne comme « médicament » de la poudre de perlimpinpin, que le cobaye humain va ressentir des effets soulageant ou parfois même des complications. Si Lacan a inventé le néologisme de « parlêtre », c’est donc pour y faire entendre que nous sommes tissés par la langue, dépendants d’elle, qu’il ne s’agit pas d’un outil au service de la communication mais de ce qui nous constitue, de ce qui nous habite.
Relevons aussi que cette prévalence du langage et de la parole chez l’humain donne à son médium, la voix, un statut tout à fait remarquable sur lequel J-P Hiltenbrand a récemment consacré une année de son séminaire. Nous avons par exemple cette disposition à mettre un visage sur une voix, et cela parfois des années après l’avoir entendue pour la dernière fois. Et puis la voix présente une caractéristique vraiment étrange : c’est qu’elle peut être un objet érotique, non pas dans ce qu’elle dit, mais dans son timbre, sa tessiture et cela, la voix comme objet du désir, vous ne le trouvez évidemment chez aucune autre espèce, il n’y a en effet que chez nous qu’un chanteur ou une cantatrice peuvent être harcelés par un public frénétique !

Les chercheurs de tous les horizons en sont encore à essayer de comprendre comment le langage tel que nous le connaissons nous est venu il y a moins de 100 000 ans, une chose est sûre : c’est que du moment ou le langage est apparu, l’homme s’est définitivement coupé de la nature, autrement dit, ce qu’on appelle « les premiers hommes » n’ont jamais vécu en harmonie avec la nature, justement parce que le langage les a coupés d’un rapport immédiat au monde, c'est-à-dire au rapport que les animaux connaissent. Bref, sans langage, nous serions en adéquation avec le monde qui nous entoure, comme l’animal, adaptés à notre environnement, possédant dans nos gènes un savoir, celui de l’espèce, qui déterminerait nos conduites, sans scrupules moraux ni culpabilité. Nous sommes, nous parlêtres, des inadaptés, inachevés à la naissance, prématurés, dans une grande détresse vitale, dans une dépendance totale à l’autre, « l’autre secourable » selon l’expression de Freud, la mère le plus souvent, qui complémente l’incomplétude de son nouveau-né.
J’attire tout de même votre attention sur le fait que cette prématurité du petit d’homme n’est pas non plus une exception : il existe bon nombre d’espèces ou les petits nécessitent des soins durant plusieurs années avant d’atteindre l’autonomie complète, c’est le cas par exemple du gorille ou encore du morse ; La différence, c’est qu’une fois accomplie cette autonomie, ils ne gardent pas la nostalgie du sein maternel, consciente ou inconsciente, comme fréquemment chez les humains, c’est là une des grandes découvertes de Freud qui a désigné le désir d’inceste comme le noyau refoulé de la névrose.
Que la culture, l’apprentissage, la socialisation et le vécu de chaque humain viennent en lieu et place de la surdétermination d’un instinct est donc un trait de notre humanité. La conséquence étant que nous nous posons un certain nombre de questions, sur le bien, le mal, sur le sens de notre vie, sur notre place et nos devoirs d’homme ou de femme, question qui n’embarrasse absolument pas les animaux bien sûr. Mais je voudrais vous faire remarquer que malgré cette émancipation de l’instinct, les anthropologues n’ont pas manqué de souligner qu’il existe des universaux propres à tous les humains et qui concernent en particulier la dimension du sexuel. Il y a bien sûr l’interdit de l’inceste mais pas seulement : ainsi la pudeur à l’endroit du sexe est universelle, pudeur qui se manifeste différemment selon les cultures mais qui témoigne que cette partie du corps n’a pas le même statut. Quant aux rapports sexuels, ils nécessitent toujours qu’un voile soit posé dessus : si au printemps vous allez à la campagne, vous verrez des accouplements de bovins ou d’équidés et vous constaterez – si ce n’est déjà fait – qu’ils se foutent que vous les regardiez ou pas ; chez l’humain ce n’est pas la même chose. Autrement dit, pour l’espèce humaine le sexuel relève d’une catégorie spécifique, marquée par le refoulement.

Il est intéressant de relever que l’interdit de l’inceste est lié aux effets de la nomination, inscrit dans le langage donc, puisqu’il concerne en premier lieu ceux qui portent le même nom que nous, désignant à la fois l’ancêtre commun mais du même coup ceux qui nous sont interdits pour un commerce sexuel. Autrement dit, l’interdit de l’inceste est un fait de langage.
L’autre spécificité humaine, qu’a soulignée notamment l’anthropologue Margaret Mead, c’est que même si ce qui caractérise les hommes et les femmes diffère d’une civilisation à l’autre, ce qui est inscrit, c’est qu’au sein d’une même culture, hommes et femmes ne se tiennent pas subjectivement à la même place, n’en déplaise à l’idéologie égalitariste actuelle.
Ce que vous devez donc entendre à travers ces universaux propres à notre espèce, c’est que chez le parlêtre, le sexe n’est pas un fait naturel, c’est un fait structurel, inscrit dans la culture et le langage ; de plus, il n’y a pas chez l’être humain de concordance automatique entre le sexe anatomique et la position sexuée dans le champ du symbolique.

Si le monde animal n’est pas le nôtre, ce qu’on appelle « monde animal » n’existe pas. Il n’y a pas d’un côté le monde des humains et de l’autre celui des animaux. Chaque espèce animale, du fait de ses caractéristiques, de sa physiologie, des organes des sens qu’elle a développé, vit dans un monde particulier : le monde du loup, qui est un monde d’odeur, n’est pas celui de l’oursin qui est un monde de formes. Pour Jacob Von Uexkull, un naturaliste Allemand du XXe siècle, chaque animal habite donc son monde dans une subjectivité qui est une subjectivité d’espèce, mais là encore nous différons de l’animal puisque même si, en tant qu’humains, nous possédons tous les mêmes organes des sens, notre rapport au monde est déterminé par notre langage : la langue affecte en effet la façon dont nous percevons les choses. Ainsi les Inuits possèdent une dizaine de mots différents pour désigner les différents états neigeux, états que, faute de mots, nous ne percevons pas aussi finement. Par ailleurs, le fait que les mots nous font percevoir une réalité a été et est encore utilisé par les pouvoirs institutionnels et politiques pour organiser la marche du monde. Mais notre rapport à la réalité est aussi affecté plus intimement par notre subjectivité, c’est elle qui va déterminer notre lecture de la réalité, qui va faire par exemple qu’au cinéma vous ne verrez pas le même film que votre partenaire.
Au-delà de nous couper de la nature, le langage a eu une autre conséquence notable, c’est qu’il a transformé en maître du monde des primates chétifs. Avec le langage l’homme s’est organisé, a construit des stratégies de survie, a transmis un savoir issu de ses expériences, a fabriqué des outils, des armes pour contrebalancer sa faiblesse physiologique et vaincre les prédateurs, puis pour s’imposer sur toute la surface du monde. Relevons néanmoins combien la parole est fragile puisque si elle peut soulever des montagnes, déclencher des suicides, des guerres ou des révolutions, elle peut aussi être ignorée ou méprisée.
Mais ce qui nous intéresse ce soir, ce n’est pas la phylogenèse du langage, c'est-à-dire la façon dont notre espèce est devenue parlante, ce qui doit nous intéresser, c’est plutôt les conséquences individuelles qu’ont chaque jour pour tout un chacun, le fait de devoir en passer par le langage. Alors pour être au plus près de cette question, il nous faut dans un premier temps prendre la mesure de la spécificité du langage humain, de ce qui le rend structurellement totalement différent de la communication animale.
L’animal baigne dans un monde de signes, le signe c’est ce qui représente quelque chose, une image, une séquence gestuelle, un son, une odeur, non sujet à l’interprétation, non dialectisable, entraînant en réponse un comportement adapté. Chez l’humain les choses sont tout autres ; notre langage présente en effet cette caractéristique qu’il peut tout exprimer, tout expliciter. Rien ne lui est inaccessible, rien a priori que nous ne pouvons formuler : il n’y a pas de limite au langage, les seules limites ne concernent pas le langage mais la possibilité pour le sujet de dire ou de faire entendre.

Cette différence entre communication animale et langage humain fut formalisée au début du XXe siècle par un linguiste, Saussure, qui va désigner sous le concept de « signe linguistique » une entité psychique à 2 faces « unissant non pas une chose et un nom – auquel cas nous nous retrouverions proche de la communication animale – mais un concept (signifié) et un son (Signifiant) qui lui est associé. Saussure a pu comparer la langue à une feuille de papier, « la pensée est le recto et le son le verso – et il affirme – on ne peut découper le verso sans découper en même temps le recto » (157). Mais pour Saussure la barre entre S et s n’agglomère pas totalement ces 2 entités, pour la simple raison que la signifiance d’un mot est déterminée par ce qui l’entoure : si je vous dis « j’ai un cor… de chasse » ou « j’ai un cor… au pied » la signifiance de « cor » est produite par la chaîne signifiante et non pas par le signifiant « cor » tout seul. Le langage n’est donc pas une nomenclature, ce n’est pas une correspondance entre un objet et un son parce que c’est la structure de la phrase, ce qu’on appelle la chaîne signifiante, qui produit le sens.
Le signifiant n’a donc aucun rapport avec l’objet, puisque ce qui le caractérise c’est qu’il ne vaut que par rapport, non pas au lien qui l’unirait avec la chose – auquel cas ce serait un signe – mais au contraire dans sa pure différence par rapport aux autres signifiants. Autrement dit, un signifiant ne fait que renvoyer à un autre signifiant et par cela, il est créateur d’un espace qui résiste à toute prise par la signification : tout ne peut être dit définitivement, nous ne pouvons pas accéder à la totalité. Lorsque je vous dis « table », de quelle table je parle ? Et si je me mets à table, alors là on ne sait pas trop si j’ai faim ou si… je vais cracher le morceau !
Le langage n’est donc pas signe mais nœud de signification porté par le travail de la chaîne signifiante, ce que résume la phrase de Lacan : « Un signifiant, c’est ce qui représente le sujet pour un autre signifiant », parce qu’un signifiant ne peut s’expliciter qu’à partir d’un autre signifiant, il ne peut en effet se signifier lui-même. Si je vous dis « Mon père est un père », le signifiant père employé une seconde fois n’a plus le même sens que la première.
Dès lors, du fait de la structure du langage, ce n’est pas seulement la chose qui devient inaccessible, c’est le sujet lui-même, car comment dire le sujet ? Comment le dire une bonne fois pour toutes ? Définitivement ! Le langage touche donc aussi à la question de l’être, parce que nous sommes à la fois médiatisés par le langage – hors langage pas de sujet – mais en même temps irrémédiablement divisé par lui, parce que – nous dit Lacan – « exclu de la chaîne signifiante en même temps que représenté », le mot n’est pas la chose pas plus que le langage ne peut dire le tout du sujet.

Prendre ce point au sérieux et en tirer les conséquences nous conduit à devoir désubstantifier le sujet : il n’existe pas en soi, il existe à travers la langue et comme les mots ne peuvent dire le tout, le parlêtre est de structure manquant, il manque toujours quelque chose pour dire un sujet, on ne peut jamais en faire le tour. « Manque à être » donc, selon la formule de Lacan, que l’animal n’éprouve pas. Le narcissisme est une des façons malheureuses de résoudre cette béance, la demande de reconnaissance en est une autre.
« Un signifiant, c’est ce qui représente le sujet pour un autre signifiant », parce que la seule façon de dire le sujet c’est du côté de la métaphore, d’ailleurs vous pouvez très bien l’entendre dans la clinique, c’est la métaphore qui vient signer la présence du sujet, telle cette parole de cette femme, sans homme dans sa vie depuis de nombreuses années : « Chez moi, je suis fermée à double tour ». À l’inverse, le diagnostic par exemple, ou encore l’insulte, ont pour effet de faire le tour du sujet, de le réduire à n’être que cela, ce qui – vous le savez – peut avoir des effets désastreux, je pense en particulier à un diagnostic à la mode du jour, « bipolaire », posé à tort et à travers et qui enferme parfois les patients dans une lecture purement biochimique de leurs humeurs, non subjectivable.

Cette non-correspondance entre le mot et la chose dans le langage n’est pas sans conséquence : car non seulement la parole produit du malentendu, du fait de son pouvoir d’interprétance (Benvéniste), mais cette crainte du malentendu vient aussi de celui qui parle lui-même, crainte d’être mal compris, compris de travers ou encore de ne pas avoir suffisamment dit… comme si l’on pouvait tout dire.

Ce pouvoir d’interprétance, le fait qu’une phrase peut être entendue différemment, ne relève pas seulement d’une logique propre à la langue, mais dépend aussi de la subjectivité de celui à qui cette parole est adressée : un homme formulant « viens ici ! » à une femme qu’il connaît et qui s’éloigne de lui, pourra soit produire chez elle de l’irritation soit du trouble… du fait de l’érotisation produite par le commandement, mais aussi du rapport que cette femme aura vis-à-vis de ce rapport de domination. La parole, est-il nécessaire de le souligner, sert aussi à séduire.
Le langage humain possède donc une caractéristique fondamentale, il est promesse d’un infini, infini de l’invention à partir des mots mais aussi porteur d’un impossible, celui de recouvrir entièrement ce qu’il désigne. En nous permettant de dire ce qui n’est pas là, il est aussi ce qui nous met à distance de ce qui est là. Il opère une distance entre les mots et ce qu’ils représentent : le mot est le meurtre de la chose mais cette mort est la condition du Symbolique. Les conséquences, c’est que l’accès au langage implique une perte, un sacrifice, celui d’un rapport direct aux choses, à l’immédiateté.
Il existe une façon naturelle chez le parlêtre pour lutter contre cette béance, c’est la pensée. La pensée n’a rien à voir avec la parole même si à son propos on parle de « dialogue intérieur ». La pensée c’est le règne du « quant à soi », ça ronronne, et surtout, ça produit du sens et le sens, c’est ce qui bouche les trous. Aussi dans une cure analytique, ce que l’analyste attend de son patient ce n’est pas qu’il dise ce qu’il pense, c’est de dire comme ça vient, sans réfléchir, la parole de l’association libre est – contrairement à la pensée – prise dans une adresse.

Alors pour poursuivre ma question, je vais partir du fait que la psychanalyse propose une hypothèse absolument inédite, c’est de dire que ce que nous appelons la structure psychique découle de la logique inscrite dans le langage. C’est une lecture inédite parce qu’elle va par exemple totalement à contre-courant de la lecture psychologique ou spontanée qui est de dire que l’événement fait loi, que les ratages parentaux déterminent les traumas, la névrose de l’enfant etc.… ce qui, au bout du compte est la lecture œdipienne. Cela ne veut pas dire que l’histoire du sujet est secondaire, cela veut dire que la chose la plus difficile à laquelle il va devoir se heurter, ce n’est pas le défaut parental ou la rivalité fraternelle, c’est d’avoir à en passer par le langage. Autrement dit, les parents les plus merveilleux du monde, les plus sensibles, les plus vertueux n’empêcherons pas que leur enfant, comme tous les enfants du monde depuis que l’humanité existe, que leur enfant devra se heurter aux conséquences de ce que parler veut dire et aux effets subjectifs de ces conséquences. La première des conséquences qui me vient, c’est que le langage – du fait de sa structure que je viens rapidement de vous expliciter – le langage rend illusoire ce qui serait l’harmonie du monde. Il n’y a pas d’harmonie parce que le langage c’est ce qui à la fois relie mais aussi rend impossible un rapport entre les êtres.
L’entrée dans le langage, notez bien cela parce que là encore la psychanalyse est la seule à énoncer des choses ainsi, l’entrée dans le langage ne se fait pas par l’apprentissage des mots que l’on enregistre et que l’on répète, elle se fait par la demande, c’est par la demande qu’on apprend à parler. Certains enfants de 3, 4 ans ne parlent pas non pas par incapacité (et très souvent ils comprennent), mais parce que les parents anticipent toutes les demandes. Cette demande, c’est ce qui vient très vite se substituer au besoin physiologique, c’est-à-dire qu’elle vise un au-delà du besoin et que cet au-delà ne parvient jamais à être satisfait, pourquoi ? Parce qu’on peut dire que ce qu’elle vise, c’est un absolu. Chez le petit être, c’est à partir de ce trou creusé par la demande que le Symbolique va émerger. La mise en place de ce processus de symbolisation – qui est la condition pour que le sujet advienne – ce n’est pas une opération immédiate et linéaire, il ne faut pas penser à cela en termes de stades chronologiques mais plutôt comme une série d’opérations complexes, qui se répètent et qui s’inscrivent dans le temps.

Relevons que l’instrument de toute cette dynamique porte un nom : c’est la langue maternelle. Le lien à cette langue est un lien affectif, un tissage dans le corps des premiers émois sensoriels entre la mère et l’enfant, mise à feu pulsionnelle accompagnée des mots entendus, d’intonations, d’accents, de connotations, de spécificités familiales, langue de la jouissance primitive. Si la langue maternelle est la langue de cœur, au point que certains expatriés pleurent lorsqu’ils l’entendent à nouveau après des années d’exil, pour autant, elle est aussi celle dans laquelle l’interdit de l’inceste s’est incarné, ce dont témoigne le fait que notre parole est toujours plus libre, plus émancipée, lorsque nous parlons une langue étrangère, liberté de ton qu’un jeune homme me confiait : « c’est plus facile de draguer une fille en Anglais ! ». Il est tout de même intéressant de constater que si l’usage de la langue étrangère émancipe la parole, dans la chambre à coucher, la langue de l’amour et du désir, c’est la langue maternelle.

Entrer dans le langage à une conséquence terrible, c’est de devoir accepter la radicale disparité de la parole mais aussi par voie de conséquence la radicale disparité entre les êtres. Vous entendez peut-être alors combien ce qui relève de la structure du langage, c'est-à-dire que chaque signifiant ne vaut que par sa pure différence au regard des autres signifiants, combien cela est exactement du même registre du côté de la subjectivité, c'est-à-dire qu’à la fois la disparité me traverse dans ma propre parole qui ne dit jamais tout à fait ce que je voudrai dire, que ce que j’entends de l’autre n’est jamais la même chose que ce qu’il a voulu me dire mais aussi que chaque sujet ne vaut justement que par sa pure différence et qu’il faut l’accepter plutôt que s’en défendre.
Donc pas d’harmonie entre les êtres, pas d’égalité, pas de complétude, pas d’égalité, à moins de sacrifier sa vie à faire le grand écart, comme dans la névrose. Cela n’est pas lié à l’insuffisance des partenaires ou à la différence anatomique des sexes, mais à la structure du langage, autrement dit, et j’insiste là-dessus parce qu’aujourd’hui cela ne me semble pas inintéressant de rappeler cette évidence, autrement dit les couples d’homosexuels ont autant de difficultés conjugales que les hétéros !
Un homme se plaint de sa femme, trop différente de lui, celle qu’il appelle « ma moitié » et dont il voudrait qu’elle soit plus « normale », c'est-à-dire qu’elle ait les mêmes envies que lui, la même facilité de parole, etc. Il la harcèle de demandes et n’est bien sûr jamais satisfait par les efforts qu’elle fait. Ce qu’il interprète dans cette différence c’est : « qu’elle ne m’aime (même) pas ». Autrement dit pour cet homme, s’il n’y a pas d’harmonie entre eux, ce n’est pas du fait de leur singularité, de leur spécificité, de leur différence, mais du fait de l’insuffisance du partenaire. Ah, si elle était comme moi, si elle était la même, tout irait si bien ! Pas de béance, pas de trou, pas d’incomplétude. Oui mais quel ennui ! Car ce qu’il ignore, c’est que le prix à payer pour leur couple, si elle s’engageait dans cette dynamique, c’est la mort du désir puisque la condition du désir, c’est l’altérité.
Mais pourrait-elle s’y engager au point qu’il s’en satisfasse ? Car c’est bien la caractéristique de la demande que la réponse qui y est apportée n’est jamais à la hauteur de l’attente : elle m’aime, elle vient de m’en donner la preuve, mais tout à l’heure, mais demain est-ce qu’elle m’aimera encore ? La demande, même dans l’actualité d’un adulte, ne diffère donc en rien, dans sa structure, de la demande de l’enfant.

Ce qu’il s’agit aussi d’entendre dans cet exemple, c’est que ce n’est pas seulement la structure du langage qui produit une coupure entre les êtres, c’est aussi l’inscription du sujet dans le langage au regard de son sexe. Ainsi un jour, en plein doute, il l’interroge : « est-ce que tu m’aimes ? » ; « C’est pas impossible » lui dit-elle ; réponse voilée, réservée, presque poétique, non positivée, mais entendu par cet homme non pas comme une façon autre de répondre, féminine, mais comme un désaveu ; en somme, ce qu’il aurait voulu entendre, c’est qu’elle réponde comme un homme. On parle souvent d’homophobie dans le social, elle est combattue, mais dans un couple, le risque c’est l’hétérophobie !

Parler implique donc un certain nombre de choses. Tout d’abord la parole implique renoncement, renoncement à la langue privée, la langue intime de l’enfant, celle que seule la mère peut comprendre et que certains enfants refusent d’abandonner, refusent de s’exiler de cette langue première. Parler implique aussi des règles, des codes propres au langage et qu’il faut prendre en compte. Pour parler une langue, on ne vous demande pas votre avis, vous devez entrer dans un système et vous y conformer, la langue ne vous appartient pas, ni à vous ni à moi, elle relève d’un autre lieu, d’un lieu Autre.
La parole possède aussi cette caractéristique qu’elle peut à la fois faire autorité, faire acte, c'est-à-dire faire changer les choses, mais tout autant ne rien valoir du tout, ce qu’on désigne sous la formule de « parler pour ne rien dire ». D’ailleurs, la plupart du temps, les paroles que nous tenons ne nous impliquent pas forcément. On échange, c'est-à-dire qu’on se renvoie la balle sans qu’il y ait véritablement énonciation, c’est le discours commun. On peut aussi parler pour se faire bien voir, pour se faire mousser, la parole est alors au service de la demande de reconnaissance. La parole, pour qu’elle ait valeur de parole, c’est-à-dire pour qu’elle ne relève pas du blabla, des ragots de couloir, du bavardage, de la parole vide, implique que celui qui parle doit consentir à ne parler que de sa place. C’est d’ailleurs ce qui peut différencier le blabla d’une parole, parler de sa place, c’est soutenir un désir et par là, renoncer à occuper toutes les places ; à titre d’exemple, comment voudriez-vous par exemple qu’un père puisse avoir une parole d’autorité si dans un même temps il veut être aimé et reconnu par ses enfants ? Il est fréquent aujourd’hui d’entendre un parent raconter qu’il est retourné dans la chambre de son enfant qu’il venait de punir parce qu’il était insupportable, pour s’excuser ou encore pour annuler la punition, c'est-à-dire invalider sa parole. Ce qu’on appelle « manque de confiance en soi », qu’est-ce donc si ce n’est le défaut qu’un sujet prête à l’autorité de sa parole ?

Partons d’un autre exemple : une jeune femme me confie son hésitation à refuser une escapade en Italie avec un ex, alors qu’elle est « en couple » avec un autre homme. L’offre est alléchante et l’ancien compagnon a tout organisé : randonnée, bivouac en pleine nature et bien sûr retrouvailles ; de plus son nouveau compagnon n’en saurait rien, il est déjà occupé ce week-end-là et n’y verra donc que du feu. Elle va pourtant renoncer et s’en explique : « j’aurai été trop mal à l’aise vis-à-vis de moi-même (…) lorsque j’ai appelé mon ex pour lui dire que je ne viendrai pas, j’ai été soulagée, j’étais plus légère ». La parole n’est donc pas un simple outil au service de la communication, c’est aussi ce qui nous permet d’occuper une place subjective en tant qu’homme ou en tant que femme, phalliquement ordonnée donc et cette place nous ne pouvons l’occuper qu’à la condition de maintenir un manque, c'est-à-dire d’accepter la dimension symbolique propre à ce que parler veut dire. Le renoncement de cette jeune femme n’est pas d’ordre moral, il témoigne qu’en renonçant elle accepte de renoncer à l’immédiateté d’une jouissance dont les conséquences concernent le fait qu’alors sa parole ne vaudrait rien du tout. Mais notez-le bien, sa parole ne vaudrait rien du tout vis-à-vis d’elle-même, pas de son compagnon qui n’en saurait rien. Et si sa parole ne vaut rien, que vaut-elle alors en tant que femme ?

Accueillir une parole implique aussi une responsabilité, en effet, la condition pour qu’une confidence soit faite, c’est que celui qui la reçoit se garde d’en faire profiter un tiers, il pourra d’ailleurs à cette occasion « donner sa parole ». Donner sa parole implique là encore un renoncement, celui du plaisir de transmettre à un tiers un secret, en prenant la mesure que cette parole est importante, qu’elle relève de l’intime mais aussi qu’elle est ce qui témoigne du lien privilégié qui est donné à celui qui la reçoit : la parole qui compte contient donc dans son sein une demande de reconnaissance. Autrement dit, la confidence n’engage pas seulement celui qui la fait, mais aussi celui qui l’entend, recevoir une confidence c’est s’engager et s’engager c’est renoncer.

La parole n’est ni à moi, ni à vous, c’est une instance tierce qui repose sur une loi, celle du signifiant et c’est le respect de cette loi qui donne sa légitimité à la parole du sujet. Cette loi, vous l’avez entendue, repose sur un renoncement. Une parole qui fait acte, c’est celle qui implique qu’aucun retour en arrière n’est possible, c’est la définition d’un acte pour la psychanalyse, autrement dit, la parole ne vaut que si celui qui parle sacrifie une part de jouissance, renonce à ce que permettrait la parole – c'est-à-dire raconter n’importe quoi – pour maintenir son manque dans sa parole, ou pour le dire autrement, pour ne pas mettre sa parole au seul service de l’Imaginaire mais l’inscrire dans le champ du Symbolique à partir d’un Réel, d’un impossible.

On dit de certaines personnes qu’elles « n’ont pas de parole », c’est une expression tout à fait intéressante parce qu’elle souligne d’une part que d’avoir accès au langage n’implique pas obligatoirement que l’on soit un être « de parole » et d’autre part que la parole d’un sujet ne vaut qu’à la condition capitale qu’elle ne soit pas trahie dans ce qui fait sa valeur de vérité. Pourquoi en effet n’est-ce pas beau de mentir ? Parce que mentir c’est non seulement se dégager du pacte qui me lie à mon prochain, mais aussi à ce lieu Autre, Autre du Symbolique qui est le lieu organisateur du langage et dont je suis en dette, je suis en dette car c’est ce lieu qui a fait de moi un parlêtre. Lorsque je mens, j’annule la dimension de l’impossible, je me sers du langage pour affirmer que tout est toujours possible. Mentir c’est donc se servir de la parole pour récuser le manque, pivot de la subjectivité, et je précise, d’une subjectivité sexuée.
Ce qu’on appelle « la certification sur l’honneur » – qui tombe en désuétude aujourd’hui - concerne ce que Lacan a désigné sous la formule des « lois de la parole », elle ne fait que souligner ce lien nécessaire, essentiel entre ce que je dis et ce que je suis à partir de la prise en compte de l’impossible. Lorsque j’engage ma parole sur l’honneur, je sacrifie tout ce que ma parole ne dit pas, s’engager sur l’honneur c’est consentir à renoncer au tout pour privilégier ce sur quoi je m’engage ; en somme, s’engager sur l’honneur c’est reconnaître l’autorité que l’Autre du Symbolique a sur moi, sinon elle n’est que du blabla sans conséquence.
Le langage nous coupe de ce qui serait une symbiose avec les choses, mais aussi avec notre prochain bien évidemment, il produit de l’incomplétude, il crée un trou, un Réel. Ce que Lacan a désigné sous le terme de « métaphore du nom du père », c’est elle qui va donner un autre statut à ce trou généré par le langage, qui va convertir ce trou, ce Réel en manque, c’est la conversion phallique, c’est elle qui va donner son assise au parlêtre et notamment qui va l’autoriser au désir. Dans son économie psychique, le parlêtre est donc soit sous le règne du phallus, soit sous celui de la pulsion, il n’y a pas de troisième voie.

Il est intéressant de relever que le discours psychanalytique n’est pas le seul à soutenir l’importance de la loi du signifiant, Lacan fait remarquer dans son séminaire sur l’éthique de la psychanalyse que les dix commandements bibliques ne sont peut-être que les commandements de la parole et il précise : « Je veux dire les commandements qui explicitent ce sans quoi il n’y a pas de parole possible (…) ils sont destinés à tenir le sujet à distance de toute réalisation de l’inceste car cette interdiction de l’inceste n’est autre chose que la condition pour que subsiste la parole ». Lacan nous précise les choses dans cette même leçon du 16 décembre 59 : « C’est pour autant que le désir pour la mère ne saurait être satisfait, parce qu’il est la fin, le terme, l’abolition du monde de la demande, qui est justement celui qui structure le plus profondément l’inconscient de l’homme, c’est justement dans la mesure même ou la fonction du principe de plaisir est de faire que l’homme cherche toujours ce qu’il doit retrouver, mais ce qu’il ne saurait atteindre, c’est là que gît l’essentiel, ce ressort, ce rapport qui s’appelle la loi de l’interdiction de l’inceste ». Entendez bien ce passage : « l’homme cherche toujours ce qu’il doit retrouver, mais ce qu’il ne saurait atteindre », cet impossible, c’est cela la condition humaine et la loi de l’interdit de l’inceste signifie que notre condition d’homme en passe par un renoncement, autrement dit, les lois de la parole, cela veut dire que notre relation au monde est réglée par un système qui fait que le désir est exposé à une insatisfaction radicale parce que son objet échappe à toute prise ou pour le dire autrement le désir est inexplicitable par la parole, il ne peut que se « mi-dire », selon la formule de Lacan.

Dans notre culture occidentale, la tradition Chrétienne était gardienne des lois de la parole et ce qui peut illustrer cela, c’est le mariage religieux dont la caractéristique est justement qu’il ne peut se dédire. Sa fonction c’est d’inscrire une parole qui doit faire acte, sans retour en arrière possible, donc en épousant une femme le marié renonce à toutes les autres. À ce titre, se marier devant Dieu c’est se marier au regard de la loi du signifiant.

On peut relever que la sortie de la religion mais aussi du patriarcat qui caractérisent notre modernité, a pour conséquence que ces lois ne sont plus soutenues dans le social, elles ne font plus référence, elles sont pourtant la condition indispensable pour la vie en société. À titre d’exemple, durant les dernières présidentielles je n’ai pas le sentiment que le désistement de certains socialistes vis-à-vis de Benoit Amont, pourtant désigné démocratiquement, n’ait suscité un tollé, ni que cette trahison de leur parole n’ai eu des effets sur leur carrière politique. Aujourd’hui, c’est au sujet seul qu’il advient de devoir porter ces lois de la parole pour son propre compte, pour sa propre assise et peut-être sa propre dignité peut-on préciser.
Ce qui découle de la structure du langage et auquel le sujet a à se confronter, c’est que ce que nous appelons « castration symbolique » n’est pas l’effet de la grosse voix du père, mais de cette négativation de jouissance produite par le langage. La castration est dans la langue et ce n’est ni le papa ni le psychanalyste avec des ciseaux qui peuvent la rendre effective : c’est au sujet d’en accepter les effets pour son propre compte, d’accepter l’incomplétude au lieu de s’en défendre. La névrose, on peut alors l’entendre comme un refus de la loi du signifiant, comme la nostalgie de la jouissance perdue, jouissance de « La chose » telle que Freud l’a désigné ; au même titre que la perversion ou la psychose s’inscrivent elles aussi dans un rapport spécifique au langage.
Au regard de tout cela, une psychanalyse c’est quoi ? Ce n’est pas l’accumulation d’un savoir, c’est une traversée dans le brouillard ou il s’agit notamment de tirer les conséquences de la parole, c'est-à-dire de la loi du signifiant et du Réel qu’elle implique. Et pourquoi est-ce capital ? Parce que la seule façon de tenir une place, une assise subjective en tant qu’homme ou en tant que femme c’est du côté d’une énonciation qu’elle se situe, l’enjeu d’une cure c’est alors d’accepter d’être conduit par le signifiant et non plus par la pulsion. La promesse analytique n’est donc ni celle du bonheur, ni celle du confort, c’est de fidéliser un sujet à son désir et ce désir, ce n’est que dans les entrefilets d’une parole qu’il peut s’articuler.

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