Clinique psychanalytique

  
  
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Introduction :

J‘ai intitulé mon intervention de ce soir : La vérité du délire.

Pour introduire mon propos, je commencerai par dire que j’ai pris quelques libertés. Cela arrive parfois. Oh ! pas énormes non plus, je vous rassure. Si le Dr Pierre Arel vous a parlé en réordonnant cliniquement les premières pages du texte de Freud sur Schreber, vous donnant certaines indications précises de lecture que vous pouvez poursuivre de votre propre chef, je suis de mon côté directement retourné au texte de Schreber lui-même, pour vous en indiquer d’autres. Je ne dépasserai pas les premières pages, tant leur densité est immense. Donc me voici en train d’essayer de vous parler de la psychose autrement – en particulier en ouvrant pour vous la porte de La vérité définitive que le délire recèle.

Et mon souhait le plus vif serait de vous montrer que contrairement à l’approche commune, habituelle, courante, la folie n’est donc pas dénuée de vérité. Loin de là, elle nous révèle même assez directement ce que le refoulement habituel de la névrose tient généralement à l’écart. En ce sens, si nous l’écoutons correctement, nous voilà enseignés de ce qui échappe habituellement au commun des mortels, mais encore faut-il s’en donner les moyens. Donc la folie comme boussole. Cela vous surprend un peu j’espère.

L’opinion commune vous dira par exemple que ce qui caractérise le fou c’est qu’il est aliéné, alors que s’il y a bien des contraints, des enchaînés, des inféodés au langage, ce serait plutôt nous. Car lui le fou, à la différence des autres, n’habite jamais le langage. Il est habité par lui. De ce fait, il se trouve voisé, il entend des voix, il entend clairement qu’il est traversé, que le langage lui parle comme de l’extérieur, et il se trouve donc à cet égard, hormis ce petit embarras hallucinatoire, dans une forme de liberté exceptionnelle, délesté de nos soucis les plus communs, que l’on appelle symptômes.

Vous entendrez également dire qu’il est hors réalité, ce qui permettrait tout de suite de l’identifier. Tout le monde se satisfait bien sûr de ce genre d’allégation d’allure évidente, jusqu’à ce que l’on se demande plus rigoureusement, mais qu’est-ce que la réalité en fin de compte ? De quoi s’agit-il précisément ? Et alors là, les fondements de nos certitudes commencent un tout petit peu à trembler. Car vous devez savoir que la réalité n’est qu’une pure construction sur laquelle nous nous entendons plus ou moins sur les grandes lignes, de sorte que nous avons en retour ce sentiment joyeux de participer ensemble du même monde. Pourtant, ce n’est pas si simple. Il se trouve que la réalité pour chacun d’entre nous n’est jamais un fait brut, mais relève d’une élaboration complexe, qui dépend d’une opération spéciale, que la psychanalyse a formalisée comme étant le fantasme fondamental. Cet élément essentiel de la structure du parlêtre nous fait percevoir non pas le monde mais un certain monde, sous un certain aspect, sous un certain éclairage, avec une certaine forme, organisation nécessitant pour s’articuler la mise à l’écart, l’effacement, le refoulement de certaines données. De sorte qu’à y regarder d’un peu plus près ma réalité s’avère en discordance avec celle du voisin et que, comme vous le savez, pour accroître un peu le niveau de votre étonnement, la réalité d’un homme n’est pas identique à celle d’une femme, surtout lorsqu’ils vivent ensemble, cela pour des raisons de structure encore liées au langage. L’un et l’autre ne sont donc pas exactement dans le même monde, ce qui a pu faire dire à Lacan qu’il n’y avait pas de rapport sexuel, ce qui ne veut pas dire qu’il n’y avait pas de sexualité, mais les aspirations, les attentes, les désirs, les styles des partenaires ne se recouvrent pas. Les formulations de Lacan sont toujours pleines de pièges, n’est-ce pas ?

Les premières pages du texte :

Alors venons-en à notre cher Schreber, lequel a, comme vous le savez, plutôt bien tenu le coup tout au long de son existence, et puis un jour, assez subitement, il s’est mis à dérailler très sérieusement : hallucinations et délire, témoignant d’un très grave problème d’inscription dans l’ordre symbolique. Il nous le dit d’ailleurs lui-même : s’est produit « dans cette construction prodigieuse, une faille », (0). Une faille, très bien ! Est-ce que chaque fois que nous rencontrons une faille nous finissons à l’hôpital psychiatrique ? Sûrement pas. On pleure, ça fait mal, et puis ça finit par se calmer. C’est juste que face à la faille qui s’est ouverte devant lui, il n’a malheureusement pu disposer de ce qui lui aurait permis d’y mettre un terme. Il manque sans doute du pansement universel, de la panacée, de ce que les analystes appellent le remède phallique, et qui a pour vertu d’éviter que les failles ne se transforment en entonnoir néantisant, anéantissant, annihilant.

Mais alors, la question qui surgit immédiatement pour nous est de se demander : mais comment avait-il pu se maintenir et traverser presque toute son existence sans encombre et si longtemps ? Que s’était-il passé pour faire tanguer dangereusement le navire à ce point ? Plusieurs choses sont à évoquer, mais principalement le fait qu’il va être nommé à un poste de très haut niveau dans la magistrature. Avant, il était déjà juge, mais soumis à une hiérarchie lui laissant peu d’initiatives, et il se supportait de l’idéal qu’il avait de lui-même comme bon petit soldat au service de ses supérieurs. Mais voilà qu’en le nommant à un poste à hautes responsabilités, il change radicalement de place, devient chef suprême à son tour, et la nouvelle position qu’on lui assigne l’empêche désormais de continuer à faire fonctionner son système antérieur. Donc plus question de pouvoir s’appuyer sur l’image du fonctionnaire obéissant et zélé, sur cette identification qui reposait sur l’axe imaginaire, qui dépendait fragilement de cette dimension spéculaire, qui dans le changement de statut, dans la promotion reçue vole alors en éclats. Et comme Schreber n’avait pas à sa disposition la structure symbolique capable de lui assurer un minimum de stabilité, tout l’édifice s’effondre. Autrement dit, son rapport incertain aux mots ne tenait que par le truchement d’un mirage, or, cet appui se dérobant, c’est lui qui se retrouve littéralement torpillé, soufflé, volatilisé, satellisé. Se dévoile alors au grand jour la défection radicale et touchante qui le concernait dans son rapport au langage, à savoir combien sa relation aux signifiants était éminemment incertaine, et la tessiture du discours une fois déchirée, elle emporta tout. Mais grâce à son souci de laisser un écrit précis, rigoureux, articulé, nous allons pouvoir le suivre dans sa descente vertigineuse aux Enfers, dans son cataclysme, sa catastrophe subjective, et aussi dans les méandres de sa tentative de reconstruction afin de retrouver un semblant de terre ferme, par quoi il va pouvoir enfin s’apaiser un peu. Car son texte n’est pas seulement un constat du désastre, mais également la mise en acte de son intelligence absolument remarquable afin d’obtenir sédation, résolution. Pouvoir réintégrer une vie banale, un malheur commun, c’est-à-dire mineur, et non pas ce destin exceptionnel qui a été le sien pendant toutes ces années de folie, où il est informé de ce que la majorité des hommes continue d’ignorer.

Mémoires d’un névropathe :

Ce qui est d’emblée remarquable, c’est qu’il existe un écrit fondamental chez Freud, le texte fondateur de la psychanalyse qui préside à sa naissance et qui s’appelle l’Esquisse, l’Entwurf. La surdité la plus radicale consiste à l’appréhender comme la rédaction scientifique d’un neurologue. Or, comme vous le savez, les mots disent bien autre chose que ce que l’on peut d’abord croire qu’ils nous disent au premier abord. Si l’on examine avec attention la manière dont Freud parle des neurones, il est évident que les propriétés qu’il leur confère, la manière dont ils sont organisés en réseaux, connectés, les fonctions qu’ils articulent, etc., bref, cet ensemble nous révèle l’architecture spécifique d’un système signifiant tel qu’il organise la subjectivité.

Ce qui est notable, c’est que le livre de Daniel Paul Schreber, Mémoires d’un névropathe, procède exactement de la même manière que Freud - qu’il ne connaissait pas -, il nous parle à travers le langage scientifique, en vogue à l’époque, de la même chose, au point que Freud quelque part nous dit dans Remarques psychanalytiques sur l’autobiographie d’un cas de paranoïa, l’un des cas cliniques exposés dans Les Cinq psychanalyses : « L’avenir dira si la théorie contient plus de folie que je ne le voudrais, ou la folie plus de vérité que d’autres ne sont aujourd’hui disposés à le croire » (1). Puissant, n’est-ce pas, de dire que le discours délirant ne fait probablement que traduire les points cruciaux de la structure. C’est ce que nous allons essayer d’approcher, et qu’il m’incombe de démontrer ce soir.

D’abord le signifiant qui nous détermine, une topologie du sujet :

Alors première page des mémoires : « L’âme humaine est contenue dans les nerfs du corps [] ce sont des formations d’une finesse extraordinaire – comparables aux fils de soie les plus ténus » (2). Magnifique ! Ce sur quoi repose notre subjectivité, ce ne sont que des fils, qui s’enchevêtrent, se croisent, se connectent, font des nœuds, composent des ensembles. Bref, sans exagérer, on retrouve là toutes les caractéristiques intimes des chaînes signifiantes, des réseaux, des batteries qui décident, malgré le sujet, de son avenir et des grandes questions qui le concernent. Comment pourrait-on mieux figurer notre inconscient tissé de mots ? Et ce système, cet appareil psychique que Schreber invente, pourrait-on dire, est constitué d’éléments tout à fait différenciés subtilement. Cet accent mis sur la différence est fondamental puisque Lacan, avec les linguistes, en fera la caractéristique même du signifiant, qui ne vaut que du fait qu’il est différent de tous les autres.

Mais examinons cela plus précisément. Il y a tout d’abord une part de l’appareil qui est stimulée « par des impressions d’origine extérieure [] une partie [] qui ne sert qu’à enregistrer les impressions des sens », (3), donc exactement comme le dit Freud, aussi il y a le fameux système y de l’Esquisse, qui reçoit les perceptions, qui est perméable, n’offrant aucune résistance, mais ne retenant rien. Et puis il y a un contrepoint à cette première structure basale, qui n’est pas tourné cette fois vers le monde perceptif, mais qui est doué de cette propriété : « de conserver le souvenir des impressions reçues (mémoire humaine) [] une partie [] ne sert qu’à enregistrer les impressions des sens », (4). Pour sauvegarder les éléments vécus, il s’agit donc non plus comme dans le réseau f précédant de favoriser le simple fait de recevoir des énergies qui vous traversent, d’assurer leur écoulement, mais de procéder par rétention, exactement comme le système y de l’Esquisse. Et puis bien entendu tout ceci est organisé d’une certaine façon, en vue d’un certain but, d’une certaine finalité, « étant porté à des fréquences vibratoires qui produisent les sensations de plaisir et de désagrément », donc principe de plaisir et son au-delà comme jouissance confondue à la douleur. C’est quand même vraiment pas mal. Vous ne trouvez pas ? Que manque-t-il ? Un système de décharge des excitations tourné vers le pôle moteur, afin de « pouvoir en même temps disposer les muscles du corps qu’ils habitent à n’importe quelle activité » (5), ce qui permet aussi un délestage des quantités à évacuer. Voilà comment Schreber se figure une certaine topologie du sujet.

La référence :

Or ce qui est notable, c’est que l’ensemble de son système signifiant se trouve centré en quelque sorte, organisé, par un point fixe, un élément de référence et de ralliement qu’il appelle Dieu. Alors si vous y êtes attentifs, ce n’est bien sûr pas le Dieu des chrétiens, celui de la liturgie, ce n’est pas le Dieu des philosophes qui est un opérateur pur de la réflexion, ce n’est pas non plus le Dieu du monothéisme qui aime sa créature au point de lui laisser l’entière liberté de choisir de croire ou non en lui, d’avoir la foi ou pas, ce qui est une preuve suprême d’amour car si les créatures étaient constituées naturellement dans un amour de Dieu, elles n’auraient aucun mérite à l’aimer, à croire en lui, à le choisir, mais évidemment cet amour inconditionnel n’est paradoxalement pas sans contrepartie, il jette l’Homme dans une culpabilité infinie, puisque par le simple fait de son existence humaine, à savoir qu’il lui est possible de développer sa vie à l’écart de son Dieu, cela ne peut être appréhendé que comme comble d’une ingratitude absolue, que la religion a su admirablement exploiter. Or là le Dieu de Schreber est bien différent de celui dont on vient de parler, puisqu’il a pour idée obsédante de jouir de lui, de s’en servir crument comme d’un pur objet sexuel afin d’assouvir ses instincts les plus répugnants, les plus dégradants et d’exercer sa prétention à jouir sans aucune limite. Ce ne sont pas des conditions tellement standard du commerce habituel de la créature avec Dieu. D’où l’atroce tourment de ce pauvre Schreber, désiré par un tel Dieu, qui ne le respecte pas, et est prêt à outrepasser toutes les barrières élémentaires de la bienséance.

Alors comme vous le savez, le sujet standard, le sujet habituel, c’est-à-dire normal, vous, nous, est plutôt seul, malheureux car il est tenu éloigné de son Dieu, maintenu à distance de lui, il n’est pas directement branché sur le réseau des nerfs divins, et donc il demeure orphelin des réponses fondamentales aux questions qui lui incombent. La forme extrême de ce bannissement, ce serait la damnation ressentie par le mélancolique quand il est totalement privé de Dieu, de sa grâce, de sa bienveillance.

Alors, question décisive pour Schreber, comment permettre aux humains de trouver la béatitude ? Le bonheur ? La félicité ? C’est une interrogation qui préoccupe beaucoup de monde. Quelle solution propose-t-il ? Réponse : puisque la toile, le web du sujet est référencé par ce point fixe de Dieu, ce serait donc d’être directement branché sur les nerfs divins. Le bonheur, c’est assez simple ! Mais comment une telle chose serait-elle possible ? La condition préalable à cette effectuation est d’être mort, après un temps de purification ces nerfs humains perdent leurs caractéristiques antérieures, leurs préoccupations bassement mondaines, et s’unissent dans une apothéose à ceux de Dieu. C’est une opération qui n’est pas anodine puisqu’elle exige une certaine mutation, une certaine transformation. Par opposition, le sujet lambda, lui, est organisé par les signifiants du grand Autre, certes, mais nuance, cet Autre lui reste fermé. Le sujet et l’Autre sont normalement dans des lieux hétérogènes et séparés par une coupure. Donc pas de communication, pas de branchement, pas de vases communicants entre le sujet et l’Autre. Schreber propose dans son système d’abolir toutes ces barrières, tous ces empêchements, toutes les formes de non rapport, cela pour s’extraire de notre condition normale malheureuse. Et donc le niveau maximum du bonheur correspond à cette possibilité d’être entièrement confondu avec cet Autre, autrement dit de ne parler, penser, agir qu’en parfaite concordance avec lui, sans aucun écart possible, témoignant d’un renoncement à toute existence propre, en se coulant dans un effacement absolument fascinant, dans une abolition fantastique. Devenir cette marionnette, cette coquille vide, c’est cela le bonheur. Et l’on sait qu’à l’opposé, quand on n’est pas le pur écho de l’Autre, sa caisse de résonnance, autrement dit que l’on devient un sujet qui s’extirpe un peu des désirs, demandes exorbitantes et tyranniques de cet Autre, qui essaye de faire un pas de côté, comme le projet de l’analyse tente de l’y conduire, les ennuis liés au fait de ne plus être ce jouet, cet objet de l’Autre commencent alors sérieusement à se manifester. Mais c’est cela vivre. Or, une fois réalisées les épousailles réussies avec l’Autre dont le sujet n’est plus que le porte-voix sans aucun écart, donc un reliquat parfaitement raturé, les problèmes ne sont pas intégralement écartés pour autant. Car, quand le sujet se trouve dans une telle proximité incestueuse avec l’Autre, se déploie une dépendance absolue de l’un vis-à-vis de l’autre, désormais inséparables.

Sans frontière 

Alors que se passe-t-il ? Si le sujet s’abolit trop : « dès que je me laisse à ne penser à rien [] dès que je marque une pause », l’Autre s’ennuie, il se lasse, le sujet est comme mort pour lui, il n’a plus rien à en attendre, ni à en tirer et donc il aspire à se retirer, il s’éloigne, il se débranche tout seul et à ce moment-là, le monde de Schreber, qui est organisé comme pour tout un chacun par cette fonction de l’Autre, se trouve déserté et sombre alors dans un immense désordre : « le vent ou la tempête se lèvent », « le temps lui-même en dépend », (6). C’est gravissime. Car il n’y a plus que l’aspiration d’un trou noir indomptable prêt à tout engloutir. Le vent, c’est ça. Il expérimente en effet ainsi le pur vide, celui dont nous n’avons pas même idée, la viduité du pur Réel quand il n’est noué à rien et donc aussi quand il est totalement déshabité. Une désolation. La conséquence en est le soulèvement d’une angoisse de fond, absolue, intégrale, monumentale. Rien d’autre. « Mon Dieu pourquoi m’as-tu abandonné ? » Mais exactement à l’inverse, quand le sujet se revendique un temps soit peu, qu’il émerge, qu’il se prévaut de vouloir exister, Dieu a alors affaire à des « nerfs de personnes vivantes, surtout en état d’hyperesthésie, [qui] ont une tel pouvoir d’attraction sur les nerfs divins que Dieu ne pourrait se libérer d’elles et ce sentiment par conséquent d’être menacé dans son existence » (7). Quand c’est le sujet qui centre le réseau, la place de Dieu est remise en cause, il se trouve en danger de dissolution et donc se rebelle, s’insurge, n’est pas d’accord, cherche à sauver sa peau. Donc ce beau système sujet/Autre est éminemment instable, et passe son temps à osciller d’un pôle à l’autre sans jamais pouvoir trouver d’équilibre véritable. Vous entendez que la relation du sujet à l’Autre est toujours conflictuelle. Soit je parle par ma bouche ce que veut, attend, exige l’Autre, je me sens alors parfaitement légitime, mais en réalité je suis mort, soit je laisse libre court à mon énonciation, quitte à égratigner l’Autre, à l’entamer, à le fendre, c’est alors le meurtre de Dieu dont je me sens responsable, car je suis la cause de cette blessure que je lui inflige, mais elle est nécessaire à ma survie. C’est un dilemme qui se pose à nous en permanence en effet, même s’il ne s’énonce pas de manière aussi claire que pour Schreber : dois-je suivre la tradition qui me revient en sacrifiant mon existence ou plutôt le contraire ? C’est à chacun de trancher.

Le meurtre d’âme :

Or vous avez aussi noté la présence dans le réseau divin d’un élément étranger, d’un intrus, du fameux professeur Flechsig. Ce qui est parfaitement normal car celui-ci avait déjà guéri Schreber de son premier épisode et, depuis, lui comme sa femme vouaient à ce dernier une reconnaissance infinie. Donc transfert. Or le transfert consiste à octroyer, à conférer, à parer un petit autre des qualités du grand Autre. Bref Flechsig était un peu son Dieu, leur Dieu, si vous voulez, c’est pour cela que vous le retrouvez à occuper une part du réseau divin. Et les caractéristiques du psychiatre Flechsig, en retour, contaminent Dieu lui-même, dont nous apprenons au passage qu’il est parfaitement ignare, puisqu’il « ne sait rien de l’être humain réel et vivant et n’a pas à en connaître » (8). Vous vous rendez compte ? Critique fort audacieuse. Mais tout à fait pertinente, Flechsig n’est pas psychanalyste, il est seulement psychiatre ! Il ne connaît rien au vivant ! Et donc du fait de l’autosuffisance et de l’importance dudit psychiatre qui ne s’effacent pas dans le processus, il risque d’absorber Schreber, d’où le fameux « meurtre d’âme » dont il nous rabat les oreilles pendant tout le chapitre II de son livre. Le psychiatre, comme Dieu, pour avoir la paix, préfèrent l’un comme l’autre, les morts. Dieu « pouvait approcher, sans risque pour lui, les cadavres [] et pour les éveiller à une nouvelle et céleste vie [] c’est l’état de béatitude» (9). C’est le cas de beaucoup de monde de préférer les platitudes et le calme de la mort dans leur vie, plutôt que l’agitation, le dérangement, le bousculement qu’occasionne une vie réanimée, vivante. Pour Schreber, le bonheur suprême est de se tenir au plus près de Dieu, dans son antichambre, ce qu’il appelle ses « vestibules », jusqu’à exiger l’abandon de sa propre langue d’origine pour ne parler que la sienne, la fameuse Grundsprach, la langue de fond, la langue fondamentale. Donc le réseau signifiant de Dieu et sa langue spéciale, c’est la dimension proprement symbolique de Schreber, et le problème c’est que celle-ci fonctionne isolément, pour son propre compte. Retenez cela pour la suite.

Quelques caractéristiques de l’Autre :

On nous dit aussi que « Dieu, n’est que nerfs, non corps ; il est donc comme qui dirait, apparenté à l’âme humaine », (10). Le grand Autre, s’il est incarné en effet au début de la vie essentiellement par la personne de la mère ou un équivalent, cet Autre primordial, en réalité, ne peut en rester à cette personnification, puisque sa véritable fonction ne tient qu’à un lieu, celui même du code inhérent au langage. C’est bien pour cela qu’il y a dans le meilleur des cas, puisque certains ne dépassent jamais cette disposition, qu’il y a donc au mieux chez chacun passage de cet Autre primordial non barré, tout puissant, miraculeux, apte à soutenir la croyance qu’il pourrait tout résoudre, répondre à toutes les demandes, les attentes, les prières à l’Autre du langage, barré cette fois, autrement dit marqué par un manque, un défaut, que Lacan désigne comme étant le signifiant du manque dans l’Autre. C’est cela quitter l’enfance et devenir un homme ou une femme. Là encore, la non matérialisation possible de l’Autre dans sa structure est d’emblée reconnue par Schreber. Il n’était pourtant pas linguiste. Mais alors en quoi réside finalement cette fonction décisive du grand Autre, se demande-t-il à sa façon ? Comment se le représenter ? Une des versions du pouvoir de création divin n’est autre que quoi ? Que le pur effet de nomination justement. L’Autre nomme et c’est cette nomination qui donne véritablement existence dans le monde, puisque le fait de donner un nom offre la possibilité à ce qui était sans nom, anomique de sortir de l’impossible du Réel pour venir figurer dans l’univers des mots, sur la scène des représentations. La force de création de l’Autre, c’est sa force de nomination. La création divine est d’ordre symbolique, même dans la bible, il est dit que le Verbe s’est fait chair. Les nerfs divins : « on les appelle rayons ; c’est en cela que réside l’essence du pouvoir créateur divin »(11), la création divine des rayons n’étant que cet acte de nommer.

« Les nerfs de Dieu [] possèdent les propriétés inhérentes aux nerfs des hommes, mais à un degré qui surpasse tout ce que l’homme peut concevoir » (12). L’Autre primordial concentre toutes les perfections effectivement, puisqu’il s’agit d’un Autre qui n’est marqué d’aucun manque. C’est ce qui distingue cet Autre primordial de l’Autre barré du langage. Par opposition, les caractéristiques humaines face à ce monument de l’Autre primitif ne sont qu’inférieures, car nous sommes malheureusement handicapés dans le symbolique, nous sommes frappés d’un manque, d’un trou, inhérent au langage, et que Freud a appelé castration. Tel est notre sort commun. Donc Dieu et âme humaine sont apparentés bien sûr, Dieu c’est le réseau signifiant dont dépend la créature, et la créature se sent, de ce fait, noble, sacrée, unique. C’est du fait de la relation unique de chacun au réseau langagier que chaque sujet représente à lui seul l’humanité toute entière, et que le meurtre d’un seul, dans tous les cas, est impardonnable.

Symbolique défait, à lire dans les bribes 

Voilà à peu près pour la première page de ses écrits, c’est plutôt très condensé, n’est-ce pas ! Et puis tombe ensuite une phrase tout à fait décisive sur laquelle nous arrêter un peu : « Il semble en outre que la situation soit telle que chaque nerf de l’entendement pris séparément puisse représenter l’ensemble de l’individualité spirituelle de l’homme, que sur chaque nerf de l’entendement se trouve pour ainsi dire inscrite la totalité des souvenirs » (13). C’est absolument prodigieux et vrai. Tout à fait clinique. C’est un fait que l’analyse nous révèle également à chaque pas, à savoir qu’il suffit d’entendre un fragment du discours et de pouvoir le situer correctement pour connaître l’intégralité de la structure. Pas utile d’avoir l’exhaustivité narrative, toute l’anamnèse, l’ensemble des détails, un tout petit bout d’énonciation suffit à révéler l’ensemble. Comment en a-t-il eu l’intuition ? Bref pour avoir connaissance de toute l’organisation dont dépend un sujet, il suffit d’en repérer un fragment, une portion, un bout, et tout le reste suit. Trois, quatre pages bien articulées de Schreber vous donnent l’essentiel de ce qui va se déployer dans l’ensemble du livre et, au-delà, dans ses propres affaires.

Réel mobile 

Alors vous avez également une désignation précise des structures qui composent Dieu, c’est-à-dire son Autre. Résumons-nous. Il y a les « vestibules du ciel » (14) dans lesquels peuvent rêver d’entrer les hommes et les femmes afin de trouver une béatitude, différenciée selon le sexe. Les uns et les unes ne peuvent pas prétendre à la même joie. Il y a aussi les rayons qui se branchent et qui sont responsables d’une « ivresse permanente dans la jouissance » (15). Et puis une structure divine, elle-même hiérarchisée, ce n’est pas la tripartition de la trinité, mais une bipartition. Celle-ci nous indique que les trois dimensions du dire, que sont le Réel, le Symbolique et l’Imaginaire, sont désolidarisées. Reste la dualité inhérente à la paranoïa induite par la persistance de la phase du miroir. L’ensemble, justifié par la tradition bien germanique, entre un Dieu inférieur, celui des peuples bruns, donc rangés côté de la soumission, du S2, et un Dieu supérieur, qui a son petit faible pour les blonds aryens, la race supérieure des chefs, des S1. Bon l’écriture un peu prosaïque du discours du maître. L’on comprend que les étoiles, les soleils, les planètes ne sont que « des stations sur lesquelles l’énergie miraculeuse du Dieu créateur fait relais pour franchir la distance jusqu’à notre terre » (16). Mais si l’on nous indique ainsi comment approcher Dieu, Schreber prend le soin de préciser que Dieu, par rapport à toute une ribambelle de lieux, par exemple le soleil, « se trouve derrière lui », donc toujours plus loin, toujours dans un au-delà, soit dans un inaccessible. Ce qui échappe à la chaîne du signifiant et ne peut être saisi désigne une forme d’impossible, autrement dit un Réel. Or ce qui est notable, c’est que le Réel mentionné n’est pas fixe, il fluctue, il se déplace, Schreber va par exemple certains jours percevoir plusieurs soleils. Qu’entendre à ce propos ? Tant que le délire n’a pas encore complètement réussi à colmater les choses, le Réel poursuit sa fuite en avant et le sujet est entraîné dans cette mouvance perpétuelle, il subit lui aussi les transformations liées à la non fixité du Réel sous le coup de la psychose. Ce ne sera que la relative stabilisation inventée par l’histoire délirante apte à interpréter ce Réel sinon insensé, qui va finir par le coincer, le localiser, l’endiguer et donc va faire cesser son déplacement incessant et, avec lui, celui dramatique du sujet qui ainsi retrouve un monde relativement viable. Le délire en lui-même n’est pas l’expression directe d’une pathologie mais, au contraire, le témoignage de la mise en route de ce qui tente d’apporter un remède. Le délire participe à l’opération de la guérison.

Imaginaire de la guérison

Alors pour terminer, que dire de cet imaginaire chez Schreber ? C’est justement toute la construction en doublure qu’il élabore, celle d’un monde fait d’ombres : « d’images d’hommes bâclés à la six-quatre-deux » (17). Vous constatez aussi quelque chose d’important, à savoir que ces trois registres de l’Imaginaire, du Réel et du Symbolique n’ont pratiquement pas de lien entre eux, ce qui veut dire que ces trois instances qui habituellement devraient marcher de concert, sont ici dénouées. Comment s’opère alors le nouage ? Il s’effectue entre R, S, I simplement superposés les uns aux autres mais non noués ensemble, puis avec les hallucinations en guise de néo Réel et le délire valant pour un néo Imaginaire. Voilà le nœud qu’il invente pour pallier le dé-nouage dont il nous parle d’emblée, dans l’apparition d’une faille destructrice.

Conclusion 

Alors la psychose ce n’est pas tellement compliqué, là où habituellement la chaîne signifiante renvoie à un sens sexualisé, dans ce cas-là, ce n’est pas possible. L’instance qui permettrait cette opération est forclose. Ainsi, c’est un trou qui répond à l’appel à une référence symbolique qui demeure en défaut. Schreber va donc, puisque ce n’est pas inscriptible pour lui dans le Symbolique, essayer d’inscrire une sexualisation du monde autrement, en forçant à la place ce trait sexuel, mais pas exactement là où il faudrait, dans le Réel cette fois. Ne pouvant se soutenir en tant qu’homme de l’instance phallique symbolique, il ne lui reste plus qu’à se donner l’apparence d’un objet petit a réel, en se féminisant mais dans une caricature de femme, autrement dit en devenant La Femme, pas une femme, la nouvelle Mère de l’humanité, une déesse qui va être capable d’engendrer un monde intégralement inédit et régénéré. On le retrouve se regardant dans un miroir habillé en femme quand il est seul, ce qui fait cesser en particulier les phénomènes hallucinatoires. Vous savez qu’avant de devoir en arriver à une telle extrémité, il avait eu prescience du délire qui allait éclore, par cette idée : « que tout de même ce doit être une chose singulièrement belle que d’être une femme en train de subir l’accouplement » (18). Ceci n’est pas à entendre comme un fantasme érotique, mais bien comme un projet de métamorphose plus radical. Ainsi, si le Dieu inférieur aurait pu essayer de lui redonner la virilité perdue, le Dieu supérieur lui a exigé l’éviration comme solution radicale. Ainsi cette place d’exception de couveuse du monde, qu’il arrive à s’octroyer par le travail génial de son délire, finit par stabiliser son univers, redevenu supportable, moyennant ces quelques petits réaménagements. Et pourquoi pas après tout ? Car cela dérange qui ?

La structure du langage ne compte pas une infinité d’éléments. Si l’accroche phallique est impossible, il faut en trouver une autre. C’est celle de l’objet a qui vient à la rescousse. Il l’a trouvé tout seul et l’on ne peut que rester admiratif de la découverte. Oui, nous devons lui en rendre hommage. Voilà !

                                                                               

                                                                                21 juin 2018

                                                                                Initiation à la clinique

(1) Mémoires d’un névropathe, Daniel Paul Screber, p. 47

(2) Cinq psychanalyses, Freud, PUF, p. 321

(3) (4) (5) Mémoire d’un névropathe, Daniel Paul Schreber, p. 31

(6) Mémoire d’un névropathe, Daniel Paul Schreber, p. 35

(7) Mémoire d’un névropathe, Daniel Paul Schreber, p. 36

(8) Mémoire d’un névropathe, Daniel Paul Schreber, p. 85

(9) Mémoire d’un névropathe, Daniel Paul Schreber, p. 37

(10), (11), (12) Mémoire d’un névropathe, Daniel Paul Schreber, p. 33

(13)Mémoire d’un névropathe, Daniel Paul Schreber, p. 32

(14) Mémoire d’un névropathe, Daniel Paul Schreber, p. 43

(15) Mémoire d’un névropathe, Daniel Paul Schreber, p. 42

(16) Mémoire d’un névropathe, Daniel Paul Schreber, p. 33

(17) Mémoire d’un névropathe, Daniel Paul Schreber, p. 39

(18) Mémoire d’un névropathe, Daniel Paul Schreber, p.64

Mémoire d’un névropathe, Daniel Paul Schreber, Essais Points, Editions du Seuil.

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