Clinique psychanalytique

  
  
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Selon les statistiques ministérielles1, 700 000 jeunes disent avoir fait l’expérience du harcèlement. Selon André Canvel, les enquêtes, qui existent depuis 2011, nous disent que 14 % des élèves du primaire, 12 % des collégiens, 2 à 3 % des lycéens se déclarent harcelés. Les garçons le sont plus fréquemment physiquement, quand les filles sont plus exposées au cyber-harcèlement, en particulier au collège. Ce chiffre revient à dire que 1 élève sur 10 est concerné, mais 5 % de la population scolaire est sévèrement et très sévèrement harcelée.

Depuis plusieurs années, les pouvoirs publics incitent les établissements scolaires à travailler main dans la main avec des associations, afin de développer des politiques de prévention à l’intérieur des élèves et des parents d’élèves. J’ai eu à réfléchir avec des équipes de Prévention spécialisée au programme à mettre en place et à réaliser des conférences-débats auprès des parents et des professionnels intervenant dans les établissements scolaires.

Du point de vue de la langue, le dictionnaire historique de la langue française2 nous indique qu’il n’y a pas assez d’éléments pour trancher entre deux origines. Pour certains, ce mot viendrait de l’ancien français harcer, qui est un diminutif de hart et qui signifie baguette : harceler serait frapper à la baguette. Pour Diez harceler est une dérive du mot Herser, malmener et au figuré, tourmenter comme la herse tourmente la terre. Ce mot a tout d’abord le sens de provoquer, exciter, presser et par extension il signifie soumettre à des petites attaques répétées.

La dérive vers harcèlement apparaît en 1632 devenant un mot d’emploi soutenu en passant par l’anglais Harassment.

En Espagnol, selon el Dicccionario de uso del Español3 de María Molinner, « acoso es la acción de acosar. Acosar derivado del antiguo “cosso” carrera procedente del latín “cursus”, derivado de cúrrere, correr. Perseguir a una persona o a un animal sin permitirle descanso ;no permitir descanso… Asediar : hacer o dirigir a alguien repetidas peticiones preguntas u otras cosas pesadas o molestas. Perseguir, hacer objeto a alguien de persecusiones o malos tratos. » (Harcèlement est l’action d’harceler. Délivré de l’ancien cosso course qui vient du latin cursus, dérivé de currere, courir. Poursuivre un animal ou une personne sans lui permettre du repos. Assiéger : faire ou adresser à quelqu’un de multiples pétitions, des questions ou autre gênante. Poursuivre, faire de quelqu’un l’objet de mauvais traitement)

La notion de harcèlement apparaît sur le devant de la scène publique avec l’ouvrage de la psychanalyste Marie France Hirigoyen4. Elle s’intéresse tout particulièrement au harcèlement moral et le définit comme « une conduite abusive qui se manifeste notamment par des comportements, des paroles, des gestes, des actes, des écrits pouvant porter atteinte à la personnalité, à la dignité ou à l’intégrité physique ou psychologique d’une personne ». Souvent assimilé au harcèlement professionnel, le harcèlement moral trouve ainsi un cadre juridique en 2002, avec une loi insérée dans le Code du travail.

Pourquoi parler ici de harcèlement ? Le harcèlement serait-il effet de la haine ? Sans trop prendre de risques, nous proposons comme hypothèse que le harcèlement se situe dans la même ligne que la haine, et nous pouvons le considérer comme l’une de ses modalités d’expression.

Je souhaite déjà faire une première remarque.

Il me semble que nous assistons à un glissement de sens. À partir de la définition étymologique et des études qui ont conduit à établir une législation qui traite ces questions, nous repérons qu’il s’agit d’une action menée en pleine conscience, d’un adulte en position de pouvoir à l’égard d’un autre adulte. Or ces phénomènes décrits ont lieu dans la cour de l’école, des collèges ou des lycées ; c’est-à-dire au cours de l’enfance et l’adolescence. Ne s’agit-il pas des modalités de relation aux autres au travers desquelles les enfants et les adolescents se testent, se cherchent, en testant en en cherchant la limite des petits autres qui les entourent ? Nous savons combien cet axe imaginaire, qui conduit au « ou toi ou moi », est à l’œuvre au cours de la constitution du sujet, il est un passage nécessaire pendant lequel tout ce qui n’est pas moi est rejeté, mis à l’extérieur, pour ensuite venir se nouer avec le Symbolique dans la prise en compte de l’instance Autre, garante d’un savoir-vivre ensemble. L’axe imaginaire, à suivre l’enseignement de Lacan, est centré sur l’image spéculaire, à partir de l’Idéal du Moi. Qu’est ce qui fait que le social soit poussé à faire ce glissement de sens, qu’il fasse porter à des conduites d’enfant la connotation d’un rapport de force entre adultes, que fait-il flamber les rapports entre adolescentes, entre enfants, de nos jours ? Comment se fait-il que, ce qui constituait dans le passé des chamailleries nécessaires à l’apprentissage du vivre ensemble des êtres en devenir, soit aujourd’hui perçu et traité par les adultes comme une mission nationale, que l’état s’immisce dans la cour de l’école et que les adultes soient conviés à gérer les conflits entre enfants ?

L’élément qui modifie aujourd’hui ces rapports me semble être l’utilisation des nouvelles technologies. Le harcèlement s’exerce totalement ou partiellement sur cette scène. Ce qui la caractérise est ce que nous pouvons nommer « un arrêt sur image » ; l’image l’emportant sur le discours il n’y a plus de discussion possible, il s’inscrit dans le registre du signe, un signe qui renvoie à un signe et qui vient par conséquent fermer un circuit ; de ce fait, cette image va avoir également un effet sur le temps : pas de temps de doute, pas de temps de contestation, pas de temps d’hésitation, pas de temps de changement de position ; comme cela existe dans tout processus relationnel. Tout se fige sur une image. Ce dispositif d’écran est paranoïde, l’autre est toujours susceptible d’être là, présent, menaçant.

Une autre caractéristique, fondamentale à mon sens, c’est que la dimension réelle du corps de l’autre est évacuée, la présence des petits autres étant véhiculée par l’image, par des textes sur la toile cybernétique, par la voix éventuellement. Plus encore, l’enfant dans son processus d’identification et de constitution de sa vie propre, a besoin de passer d’une scène à une autre, de préserver des espaces d’intimité, de s’essayer dans son lien à l’autre. Il lui est nécessaire de passer de la collectivité et ses sollicitations multiples, vers le monde plus réconfortant de sa famille et ensuite pouvoir se réconforter dans son espace plus intime, la chambre par exemple. De nos jours ces espaces sont dans un continuum comme sur une bande de Moëbius, qui définit à la fois le continu et le discontinu ; avec les nouvelles technologies, nous assistons à l’intrusion de la scène publique et collective, et une dimension privée peut apparaître sans crier gare sur la scène publique. Dès que l’enfant quitte physiquement les autres, avec tout ce que cela comporte, ils rentrent dans son intimité sans qu’une coupure soit possible. Pas de place, pas d’espace-temps pour retrouver ses propres points d’appui structuraux, ses ressentis à lui.

Les enfants, les adolescents de nos jours vivent dans un monde régi par les écrans le téléphone portable, les tablettes, les ordinateurs, à longueur de journée. À partir de ces outils, ils ont accès à un monde sans frontières, sans limites, ils sont enfermés dans un rythme de vie où ils ne se trouvent plus dans la rue, en bandes comme dans les années quatre-vingt, mais seuls dans leur chambre, face à un vaste monde. La limite de leur espace est la porte de leur chambre, de leur maison dans les meilleurs des cas, et ont accès à un monde infini virtuel. Nous savons que la première identification se joue entre une image unifiée de soi et le regard d’un autre : c’est le socle des autres identifications dites secondaires, celles qui viennent se mettre en place à partir d’un dire. Pour un adolescent, qui est en pleine période de remaniement identitaire justement, le fait de se laisser happer par l’image n’est-ce pas pour lui un moyen de retrouver ce moment initial, constituant de son être ?

Il n’est pas rare de se croire dans une salle de cinéma, tout seul, en rentrant dans une chambre d’adolescents, comme nous pouvons de voir dans les scènes proposées par le documentaire Derrière la Porte5 qui traite ces questions.

À propos du cinéma, Charles Melman, dans Travaux Pratiques de la Clinique Psychanalytique nous dit : « Il est intéressant de noter que les autres qui sont ici concernés, appelés à partager cette jouissance de l’Autre ainsi induite, ce rêve dirigé, ceux avec qui on se retrouve dans la salle, ne valent dans l’abord de cette jouissance qu’à la condition de fonctionner comme semblables, comme doubles. Leur altérité nous exposerait à retomber dans le dispositif de la jouissance phallique qui implique que le moi ne rencontre le semblable que comme petit autre. Dans cette jouissance-là le semblable est convoqué au partage, à la fête, à la condition de fonctionner comme double, comme étant à l’ordre du même. […] Ce dispositif ne peut que fomenter une agressivité décuplée à l’égard de l’image du semblable, dans la mesure où ce n’est que dans des circonstances tout à fait exceptionnelles qu’il peut réaliser une parfaite similitude, une parfaite gémellité. Je veux dire que cette mise en place ne peut que rendre définitivement intolérant à tout ce qui ne serait pas duplication parfaite du semblable6 ».

Le corps de l’enfant s’unifie entre 9 et 18 mois, devant le miroir ou dans le regard de sa mère. Il va pouvoir percevoir le corps unifié qui est le sien : un et différent de la mère. Jusque-là il se considérait faisant partie d’elle. Est-ce que ces jeux virtuels, ces jeux d’écrans ne viennent pas permettre à l’adolescent de s’alléger de son corps tout en lui donnant la possibilité d’en avoir plusieurs à travers les différents personnages qu’il se crée ? Il n’y a pas de face-à-face avec un pair semblable et différent à la fois. Être devant l’écran sans témoin incarné, ne serait-ce pas une manière de se passer du regard de l’autre ?

Nous pouvons aussi dire que, face aux écrans, les jeunes sont soulagés du Réel du corps de l’autre, son sexe, son volume, ses odeurs, de tout ce qui vienne lui dire son altérité réelle. Face à l’image dans laquelle il tente de s’identifier, avec la création des avatars, l’adolescent vise la réalisation totale de son être. Est-ce comme une tentative de lutte contre la castration, de sa division subjective ? Du coup, l’autre, ce petit autre qui est son semblable, peut-il avoir un autre statut que celui de l’ennemi à combattre puis que n’étant pas lui-même ?

Dans certains jeux en ligne, le joueur peut se fabriquer plusieurs personnages différents et également passer d’une vie à une autre, d’un monde à un autre dès qu’il est confronté à une limite, à un impossible tel que la mort. L’homme a été depuis toujours à la quête d’un remède, d’une solution qui viendrait le libérer de la mort, mais également de toute la réalité qui nous dérange dans la vie. Les sciences nous permettent de pousser les limites : l’espérance de vie est de plus en plus longue : il n’y a pas longtemps encore vivre jusqu’à 100 ans était un exploit, aujourd’hui nous comptons par centaines les centenaires en France. La mort est de moins en moins présente dans notre quotidien. Ces jeux vidéo, mais également la continuité permanente d’un espace à l’autre grâce aux différents réseaux sociaux, donnent l’illusion d’avoir plusieurs vies, de pousser au plus loin la limite marquée par la mort, par l’espace et par le temps.

Arrêtons-nous sur cette affirmation de Freud7 au sujet des jeux : « Arrêtons-nous un moment encore à l’opposition entre la réalité et le jeu. Quand l’enfant a grandi et qu’il a cessé de jouer, quand il s’est pendant des années psychiquement efforcé de saisir la réalité avec le sérieux voulu, il peut arriver qu’il tombe un bon jour dans une disposition psychique qu’efface à nouveau cette opposition entre réalité et le jeu… Aussi l’adolescent, en grandissant, ne renonce-t-il, lorsqu’il cesse de jouer, à rien d’autre qu’à chercher un point d’appui dans les objets réels ; au lieu de jouer il s’adonne maintenaient à sa fantaisie ». Autrement dit le danger se trouverait dans l’usage excessif de ces jeux virtuels et de ces réseaux sociaux à une époque où chacun est invité à prendre en compte la réalité dans la vie et à passer du jeu à la fantaisie, c’est-à-dire au fantasme, qui est (serait) la marque d’une division subjective assumée. La relation aux autres, le corps, la vie et la mort, le sexuel sont bien des éléments qui travaillent un adolescent psychiquement et les jeux et les communications en ligne peuvent venir le soulager de ces lourdeurs.

Revenons à la haine et tentons de comprendre son lien avec notre actualité. Qu’est-ce qui fait qu’elle s’habille de ses manifestations qui surgissent sur la scène aujourd’hui dans les rapports entre adolescents ? Dès tout petit, le parlêtre a à faire à la haine de l’autre comme un besoin structurel pour survivre. C’est ce que Lacan a nommé l’axe imaginaire qui peut se dire ainsi « ou toi ou moi », quand il n’est pas articulé aux autres registres. C’est ce que Bergeret nomme un fantasme universel et primitif : « Pour survivre moi-même, j’ai besoin d’éliminer l’autre8 ». Dans son séminaire Les écrits Techniques, Lacan nous indique que la haine, comme l’amour, est l’une des lignes de partage sur laquelle le sujet s’engage à partir du moment où il s’engage dans la parole. « Ce qu’elle veut (la haine), c’est très précisément le contraire de ce développement de son être dont je vous parlais à l’instant à propos de l’amour ; ce qu’elle veut, c’est son abaissement, c’est son déroutement, sa déviation, son délire, sa subversion. Et c’est en cela que la haine, comme l’amour, est une carrière sans limite, dans ce qu’elle poursuit très proprement ; c’est la négation développée, détaillée, de l’être qu’il hait.9 ». C’est ainsi que nous pouvons entendre que la haine, l’une des trois voies de la passion, se trouve dans la jonction de l’Imaginaire et le Réel, en tant qu’elle constitue un court-circuit avec le Symbolique, la parole se trouvant « au départ de la lutte à mort de pur prestige10 ».

Au cours de l’histoire de l’humanité la haine a pris des habits différents. Il est probable, c’est l’hypothèse que je vous proposerai, que si dans notre lien social actuel, ce glissement du signifiant harcèlement s’opère de la scène du monde des adultes, au niveau professionnel et sexuel, vers celui des enfants, au sein des cours d’école, c’est en lien avec notre société consumériste. Il y a un point particulier du côté de ces écrans (téléphones portables, tablettes, ordinateurs, jeux en ligne, etc.) c’est qu’ils sont une pure invention de la science et qu’ils viennent prendre une place tout à fait particulière dans la dynamique familiale. Comme plusieurs parents ont pu le dire, ces objets sont à l’origine des cadeaux offerts par eux-mêmes, en toute légalité et dans une perspective de plaisir, souvent partagé, au moins au début.

Dans notre monde hédoniste, après la forte vague des addictions, nous nous trouvons confrontés à deux réponses dans la scène publique, diamétralement opposées a priori, mais à suivre l’enseignement de Lacan bien articulées et concomitantes. D’une part nous avons à faire au retour du bâton, incarné par un phallus positivé, tel que nous l’observons dans la mouvance djihadiste, où le dieu serait Un qui dictera la Vraie Loi à tous ; d’autre part, nous assistons à l’enfermement de notre jeunesse dans un espace clos, et forclos, face aux écrans, comme un évitement de la rencontre avec l’autre, dans l’espoir d’une jouissance absolue de l’objet. L’une donne des tueries sur les places, dans les lieux où la liberté et le plaisir sont conviés, au nom d’un ordre divin ; l’autre entraîne l’anéantissement, l’abaissement, la destruction, la négation de l’autre, au travers du harcèlement en milieu scolaire, soutenu par la toile cybernétique, comme manifestation de la haine.

1) Dans Le Monde du 09.11.2017, chiffres recueillis par Mattea Battaglia.

2) Sous la direction de A. Rey, Dictionnaire Historique de la Langue Française, nouvelle édition, septembre 2010.

3) María Moliner Diccionario de Uso del Español, Ed. Credos, Madrid, 1983, p. 43.

4) Marie-France Hirigoyen, Le Harcèlement Moral, Ed Poche, Paris, 2011.

5) Derrière La Porte, Netecoute.fr-Le Film interactif, You Tube.

6) Charles Melman, Travaux Pratiques de la Clinique Psychanalytiqu,. Ed. Poche, Paris. P. 109-110

7) Sigmund Freud, Essai de psychanalyse appliquée, Idées, Gallimard, Paris, 1980, p. 70

8) Bergeret, cité par Yves Tyrode et Stéphane Bordet, Les Adolescents Violents, Ed. Dunod, France 2002, P. 9

9) Lacan, Les Ecrits Techniques, Ed. Association Freudienne Internationale, P. 459-460

10) Ibid, P. 549

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