Clinique psychanalytique

Parler de refus du réel peut nous sembler une aporie. Dans la mesure où le réel est considéré comme ce qui échappe à la représentation, nous pouvons légitimement nous demander comment il est possible de le refuser, ce refus supposant que d’une manière ou d’une autre nous puissions le prendre en compte, lui donner une place ? Il apparaît, au décours de nos débats, que de prendre le réel par la négative, et tout particulièrement par le refus, peut nous permettre d’avancer sur les questions qu’il nous pose.

Déjà, parler de refus du réel nécessite d’entendre les deux génitifs objectifs et subjectifs, à savoir le refus que nous pouvons opposer au réel, mais aussi le refus que le réel oppose à la représentation d’une réalité, ou encore au discours du maître.

Pour commencer par le refus que nous opposons au réel, refus de lui donner une place, quelle meilleure porte d’entrée avons-nous que celle du symptôme ? Certes le symptôme est ce qui nous mène au plus près du réel, en franchissant la barrière du bien c’est-à-dire du principe du plaisir pour nous mener vers la Chose, mais il est d’abord, comme Lacan le dit dans son séminaire sur l’angoisse, une jouissance. Et en tant que jouissance, il n’est pas un appel à l’Autre, il n’est pas un appel à un transfert, ni à la lecture.

Lacan précise qu’en cela le symptôme s’oppose à l’acting out qui est un appel au transfert, en tant que transfert sauvage, transfert sans analyse. Cette remarque peut paraître précieuse dans notre pratique où nous sommes confrontés à des symptômes qui ne sont accompagnés d’aucun appel à l’Autre, aucun appel à l’interprétation et au transfert. Il ne s’agit pas dans ces situations de patients qui ignorent le côté déplaisant de leurs symptômes, puisque bien au contraire c’est ce déplaisir qui les mène jusqu’à nous. Ce qui vient en avant dans ces situations est la fixité d’un système explicatif qui met en avant un certain nombre de causes, soit extérieures, soit encore interne au corps.

Un exemple parmi tant d’autres : une jeune fille de vingt ans vient me voir pour m’expliquer qu’elle est hypersensible, et que cette hypersensibilité a toujours nui à ses relations sociales, tant dans sa famille et l’école, que plus récemment dans une brève expérience professionnelle. Aussi venait-elle me voir, avec un petit dossier rangé dans une chemise cartonnée, pour me demander de lui confirmer son autodiagnostic de TSA qu’elle venait de faire après une enquête sur Internet. Elle attendait de la confirmation de ce diagnostic à la fois une reconnaissance de sa maladie, l’ouverture de droit à une rente de subsistance en raison de son handicap, et surtout un argument majeur pour dire aux autres de lui ficher la paix et d’arrêter de lui dire de se poser des questions sur les rapports entre son hypersensibilité et la relation qu’elle entretient avec les autres.

Ma tentative de la questionner sur ses affirmations qui n’attendaient que l’acquiescement, du moins en apparence, a eu un effet mitigé puisque bien sûr elle a rencontré immédiatement cette hypersensibilité dont elle venait de me faire part, mais elle lui a été l’occasion aussi de dire comment ses modalités ordinaires de relation à l’autre sont très souvent passées par l’expression d’une demande qui ne supporte pas la contrariété. Comme elle l’a exprimé, sur un ton de défi : vous savez moi je suis cash ! Mais à partir de là, elle a semblé quelque peu plus ouverte à un questionnement, et à la possibilité de faire un travail sur ce symptôme au lieu de le refermer sur une nomination médicale parfaitement stérilisante.

Il n’est pas rare que nous rencontrions des situations bien plus fermées encore que celle-là, où la moindre question sur le symptôme est l’objet d’un rejet plus ou moins agressif qui ne laisse d’autre choix à l’interlocuteur, s’il veut maintenir le lien avec le patient, que de se faire le soignant, et surtout le serviteur du symptôme préposé à l’entretien de sa jouissance. C’est-à-dire d’abonder dans le sens de la demande, de la sacro-sainte demande de reconnaissance d’un être auto référencé, ou référencé un Autre dont il ne doute que de l’accord avec sa demande, et qui se contrefiche du rapport de son interlocuteur à son propre Autre.

Comme nous le savons cet autoréférencement de la demande a pris une telle place dans notre vie sociale que non seulement il nous est interdit de la contrarier, mais que même nous devons de plus en plus prêter attention aux équivoques de nos propos qui pourraient venir contrarier lesdites demandes.

Dans le débat de notre précédente réunion, nous en sommes venus assez rapidement à parler de notre rapport à la parole. J’en viens à ce que je disais la dernière fois, à savoir que nous ne parlons pas moins aujourd’hui que nos aînés, et de plus il me semble même que nous supportons beaucoup moins le silence. Et nous supportons encore moins bien la contrariété, d’où l’utilisation massive des puissants moyens technologiques dont nous disposons pour pouvoir échanger selon des affinités sélectives. Il n’y a rien de mieux qu’une communauté de jouissance pour se convaincre que son symptôme est la seule réalité possible, et que ce qui ne va pas provient de la malveillance des étrangers à cette communauté.

Ajoutons à cela que nous vivons dans une exacerbation de la compétition des systèmes symboliques, qui ne date pas d’hier, mais qui avec l’accumulation des expériences historiques et la multiplication des moyens d’échange, modifie profondément les possibilités de prendre appui sur le symbolique. Comment savoir à quel saint se vouer ? Si Freud s’interrogeait encore sur l’avenir de l’illusion religieuse, nous vivons aujourd’hui dans une société déchirée entre le désenchantement et la radicalisation. La montée en puissance de l’utilisation d’écritures scientifiques, longtemps présentées comme remède, n’a fait qu’ajouter à la confusion.

Dans cette polémique grandissante entre désenchantés et radicalisés, un anathème semble être généreusement partagé, celui adressé à l’adversaire d’être hors-sol. Serait-ce là l’expression d’un souci que nous traduirions-nous comme celui d’un arrimage au réel, à l’instar de Lacan qui emploie plusieurs fois cette expression de l’entrée du signifiant dans le réel, qu’il associe à un parcours avec le symbolique qui après être revenu deux fois sur lui-même, fait que le symbole se différencie de lui-même, en quoi il devient un signifiant.

Si la psychanalyse partage le souci de l’ancrage dans le réel, sa méthode ne passe pas par la proposition d’un système symbolique qui serait plus vrai que les précédents, ou plus juste, ou plus raisonnable. Sa méthode passe au contraire par un silence qui suit la prise en compte d’une parole comme étant une demande, silence qui est à considérer comme l’abstention d’une contre-demande, et l’ouverture d’un espace où vont se déployer d’autres demandes jusqu’à la demande D(0) dit Lacan dans son séminaire sur l’angoisse, demande que nous pouvons entendre comme celle qui n’est corrélée à aucun besoin.

Dans l’inconfort et le désenchantement si ce n’est le désarroi contemporain, entrent en bonne part la finitude tant des moyens de nous soulager des besoins cruels que nous impose la nature que la finitude de la destinée, de l’aventure humaine, telles que la science nous en dessine les contours, et le silence de l’espace interstellaire qui laisse les humains sans autre interlocuteur qu’eux-mêmes. Ces constats désabusés sont là la chute de toutes les demandes adressées à une instance dans l’Autre qui nous adresserait en retour ses exigences et rétribuerait nos efforts. C’est en quoi ils sont la chute des idéaux du moi, chutes qui ont conduit plus d’un à l’inaction, et d’autres tout aussi nombreux à une action particulièrement désordonnée, comme ce que nous rencontrons avec le transfert sauvage de l’acting out.

Lacan dit dans le séminaire sur l’éthique qu’il n’y a que le héros qui peut être trahi impunément, alors que les autres vont tomber dans le service des biens. Cette remarque est à considérer en rapport avec la montée des idéologies qui sont autant de montées des trahisons et des mensonges véhiculées par les propagandes diverses qui prônent les unes et les autres des systèmes symboliques sans faille.

C’est à ce niveau que nous avons à considérer ce que peut être le refus du réel, en tant que c’est le réel qui en vient à nous refuser une maîtrise sans faille. Lacan n’a cessé, tout au long de son élaboration de donner une part grandissante au réel. Le séminaire sur l’angoisse est dans ce mouvement une étape importante, puisque c’est là qu’il en vient à définir l’objet petit a comme un reste.

En prenant appui sur l’exemple de la névrose obsessionnelle dans laquelle l’objet anal joue le rôle que nous savons, il fait remarquer que l’angoisse survient au moment où le sujet est en situation de devoir céder l’objet qu’il retient, objet qui a la brillance du cadeau offert et l’indignité, l’abjection du déchet. Cette brillance de l’objet métonymique, associée à la brillance de l’image narcissique dont l’obsessionnel fait don à l’autre, est maintenue au prix du refoulement d’un autre désir. Il nous faut nous sortir du refoulement ordinaire pour aller entendre le surgissement de cet objet au milieu des paroles idéalisantes. Par exemple cet homme, longtemps diagnostiqué schizophrène, mais dont la politesse et l’oblativité laissent soupçonner une névrose obsessionnelle, en vient coup sur coup à sortir deux phrases qui détonnent dans le cours ordinaire de ses paroles. Parlant de son père qu’il chérit d’un amour idéalisant, il dit de but en blanc : j’ai envie qu’il crève. Et un peu plus tard, au cours d’une autre séance, il démarre en disant : j’ai des problèmes de trou du cul. Chaque fois, il s’est ravisé, non seulement en se demandant comment il a pu dire une chose pareille, mais même en affirmant que ce n’est pas lui qui a pu dire cela. Pourtant, en insistant pour qu’il associe à partir de là, ses associations ont conduit d’une part à quelques éléments hostiles à l’égard du père, et à divers souvenirs d’événements marquants dans sa vie dans lesquels la rétention de cet objet anal a pu prendre une importance insoupçonnée. Et ce n’est qu’à partir de là que ses angoisses qui prenaient depuis quelque temps une certaine ampleur, ont pu s’apaiser.

C’est à ce niveau que l’angoisse est disjonctive entre le point de jouissance du symptôme et le point de désir sexuel qui est causé par cet objet qui n’est ni l’objet brillant dans la réalité phallique, ni l’objet déchet qu’il conviendrait d’exclure de cette réalité.

Ce sont ces scories du langage, présentes dans chaque énoncé d’une demande idéalisante, qui constituent un non réel, un non discordanciel qui se distingue par ses propriétés du non symbolique idéalisant et du non imaginaire forclusif.

Dans son exposé aux journées Narcissismes et individualité, Marc Caumel a avancé que c’est le réel que viennent chercher nos analysants du XXIe siècle. Puisque du symbolique, nous en avons tant et plus, au point que certains en font une anorexie, venir chercher du réel c’est aussi venir chercher un autre rapport à la langue que celui que nous impose trop souvent le jeu social qui nous invite et nous incite, de manière parfois très coercitive, à se positionner par rapport à une réalité, une vision du monde, ou en déserter.

Comment trouver un appui sur le signifiant pour faire acte, un acte plus juste que l’acting out qui est un coup à côté, ou le passage à l’acte qui est un coup ignorant ?