Colloques

Introduction aux journées d’étude de Chambéry des 20 et 21 septembre 2008

Nous allons donc consacrer ces journées d’étude au refoulement aujourd’hui. Comme vous avez sous les yeux la liste des différentes interventions, vous aurez remarqué qu’à deux reprises, il est question du… paradis. Alors, dans quelles délices, c’est-à-dire tout aussi bien dans quelles affres nous a plongé cette question dès lors que nous avons décidé de la mettre au travail, voilà ce que je me propose de vous présenter très rapidement en guise d’introduction.

Je vous souhaite la bienvenue. Nous allons donc consacrer ces journées d’étude au refoulement aujourd’hui. Comme vous avez sous les yeux la liste des différentes interventions, vous aurez remarqué qu’à deux reprises, il est question du… paradis. Alors, dans quelles délices, c’est-à-dire tout aussi bien dans quelles affres nous a plongé cette question dès lors que nous avons décidé de la mettre au travail, voilà ce que je me propose de vous présenter très rapidement en guise d’introduction. Les quelques remarques générales qui suivent seront développées et précisées avec d’autres questions au  cours de ces quatre demi-journées.
Première interrogation : le refoulement, en tant qu’il est une mise à l’écart, un retranchement du champ de la représentation serait-il une contingence, ou bien relève-t-il d’une nécessité logique, de structure ?
Ce qui caractérise l’humain, c’est le fait qu’il entre dès ses premières relations dans un univers de langage, alors même que sa dépendance à un « autre secourable » engage sa survie. Il est donc d’emblée soumis à un système symbolique qui en tant que tel le condamne à une perte irrémédiable : perte de l’accès direct et immédiat à l’objet, mais aussi perte dans l’être, puisque désormais, en tant que sujet, il ne pourra figurer que comme représenté. Ce que l’être humain appelle la « réalité » ne permettra jamais une jouissance pleine, ni une satisfaction totale, puisque le sujet advient, comme tel, d’une perte.
Le destin de l’Homme (humain) tient donc dans un tissage toujours singulier qui noue un corps avec du langage, une langue et de la parole. Il tient aussi à la façon toujours singulière dont cet humain va supporter, assumer, cette aliénation première à l’Autre, comme trésor des signifiants.
Si nous acceptons donc cette définition, alors le refoulement répond donc bien d’une nécessité, c’est même une nécessité anthropologique première.
Durant cette matinée, deux interventions (celle de Paule Cacciali et celle de Dominique Janin Duc) situeront plus précisément les enjeux de ce que Freud a nommé le « refoulement originaire » dans la clinique du tout jeune enfant. Cette question sera également développée plus tard par Alexis Chiari, qui l’articulera à la clinique des psychoses.
Une fois posé ce socle, nous pouvons poursuivre nos interrogations à partir du constat simple suivant : aujourd’hui, apparemment, les limites imposées dans notre aire sociale sur ce qu’il convient de retrancher ont depuis l’époque de Freud fortement reculé… Au point que nous pouvons nous demander quelles sont les bornes entre ce qui est admissible et ce qui ne le serait pas. Au nom de quoi aurions-nous à accepter de mettre à l’écart l’expression de nos envies ?
Nous ne pouvons cependant pas pour autant nous arrêter à la question : « Où est passé le refoulement aujourd’hui ? », puisque la réponse à cette question s’impose en vertu de la mise en place que je viens de faire devant vous : le refoulement se situe dans le langage, dans une langue et des paroles.
En ce point, il me semble utile de rappeler que le refoulement n’est selon Freud qu’un destin des pulsions parmi d’autres. Je laisse à d’autres le soin de trancher sur les autres mécanismes qui peuvent être à l’œuvre aujourd’hui, pour confronter spécifiquement le refoulement et la levée du refoulement au « cru » et à l’« obscène ».
- Obscène : vient de obscoenus : de mauvais augure. Pouvons-nous dire, — c’est ce que je vous propose —, que l’obscène surgit dès lors que la pulsion monte sur la scène, en ceci que la pulsion est acéphale, sans sujet ?
- Cru : vient de crudus : sans atténuation, sans détour ; qui n’est pas transformé, qui n’est pas apprêté ; sans ménagement.
Sans doute notre époque promeut-elle le cru, et le cru étalé aux yeux et aux oreilles de tous. D’autres époques réservaient à des circonstances particulières ou à des manifestations singulières ce surgissement du « brut » : qu’on pense à Courbet, promettant une « toile impossible », peinture de « l’origine du monde ». La nouveauté aujourd’hui tiendrait plutôt dans le phénomène de promotion. Mais le cru comme tentative de lever le refoulement emporte, charrie, le refoulement sur lequel la tentative même s’inscrit. Le temps me manque ici pour en faire la démonstration avec Courbet, mais je pense que l’intervention de Jean-Luc Cacciali, sur l’écrit du refoulement, apportera un éclairage sur le mécanisme en jeu. Le refoulement et le retour du refoulé, c’est, disait Freud, la même chose.
Il n’en reste pas moins, et c’est presque une banalité que de le rappeler, que notre social est organisé sous nos latitudes de nos jours par la tentative avouée de liquider toute perte de jouissance, et ceci dans tous les champs. L’évolution toujours plus rapide des techniques et des sciences fait miroiter la promesse du « tout pour tous », ad libitum. Évidence encore : avec de l’offre, on crée de la demande toujours susceptible d’être relancée dès lors qu’un nouvel objet est lancé. La « Place du grand Marché » qu’évoquait Freud comme lieu du refoulement s’est donc bien agrandie !
Et la question du refoulement m’apparaît de plus en plus complexe. Je vous cite ici une remarque que j’ai jugée intéressante aussi en raison de l’endroit où je l’ai trouvée, et que je vous laisse un instant deviner : « Le capitalisme est une religion égalitariste en ce sens qu’elle nous soumet tous, et amène chacun à se sentir piégé, comme le sont toutes les femmes. » La question du refoulement féminin et du refoulement masculin sera abordée au cours de ces journées. Or, cette citation est extraite de King Kong Théorie, dans un chapitre dont par pudeur je tairai le titre. L’essai est de Virginie Despentes (P 31), dont vous savez que les positions comme les propos, d’une hyperbolique crudité, suscitent dans l’espace public une réprobation fascinée… Mais, de la même façon que sur la toile de Courbet, le souci de dire sans détour et sans ménagement n’empêche pas une transformation du brut, du Réel.
Je poursuis : comment se présente donc pour l’Homme (générique) constitué par son incomplétude, la vie dans un monde qui se voudrait complet ? Pour situer les choses dans le langage, je reprends ici le signifiant de « commutativité » que nous a amené ailleurs Jean-Paul Hiltenbrand. Nous vivons dans un monde de commutativité infinie — certains reconnaîtront une formulation possible de la circulation que propose Lacan quand il écrit le discours capitaliste. Dans une telle configuration de discours, c’est-à-dire dans un tel lien social, l’individu souffre d’une façon sans doute très nouvelle : dans un monde de commutativité, tout vaut tout, autant dire rien ne vaut rien. Un tel espace, notons-le, invalide l’efficacité de la négation, en tant que son maniement pourrait permettre au sujet de se reconnaître dans ce dont il ne veut rien savoir. Les questions de la négation et de la dénégation, telles que Freud et Lacan nous en indiquent la relation au refoulement, seront abordées au cours de la matinée.
L’individu se trouve donc aujourd’hui livré au vertige : « J’ai fait du rolling, du rafting, du speed-dating, et je m’emmerding toujours autant ».
Certes, il lui est proposé d’occuper son temps à la recherche (vaine) du « bien-être », cet ennuyeux nirvana fantasmé sur le passé surcomposé d’un vécu ineffable, celui du temps d’avant le traumatisme de l’entrée dans le langage… Il peut aussi tenter un ancrage au miroir de la tautologie, selon le modèle : « Moi, c’est moi », voire : « un homme, c’est un homme, une femme, c’est une femme, » vice-versa ; mais ce sont des modèles rétrécissants, en ce qu’ils rabattent le semblant sur du signe.
Si le sujet est aujourd’hui en souffrance, c’est de sa difficulté à advenir, faute du repérage d’un symbole organisateur qui lui permettrait d’opérer un tri entre ce qui est susceptible de valoir pour lui, ou pas, entre ce qui aurait pour lui de l’intérêt, ou pas.
Ce symbole organisateur que Freud situe à partir de la perception de l’enfant, Lacan en situe la référence dans le langage. Freud et Lacan, vous le savez, nomment « Phallus » ce signifiant « hors système », et, je cite Lacan, « conventionnel (j’insiste) à désigner ce qui de la jouissance sexuelle est forclos ».(1) Une telle nomination de la perte, qui s’appuie sur un trait du corps qui peut être ou ne pas être présent, implique la soumission de l’ensemble du sens au « sexuel ».
Or cette nomination qui borde le trou du refoulement, nous dirons qu’elle se présente dans son mécanisme comme une métaphore. Le refoulement, ce serait donc l’ouverture à la voie de la substitution dans le langage. Et, par métaphore toujours, le registre du sexuel, c’est le refoulement du génital dans ce qu’il peut avoir de cru.
Bon : à notre époque experte en tout, « ça déparle ». Si l’on retient les définitions de la linguistique de la compétence comme système de règles intériorisées dans une langue donnée, et de la performance comme la mise en œuvre par un locuteur de la compétence linguistique dans la production et la réception d’énoncés concrets, nous dirons avec Lacan que ce qui caractérise aujourd’hui notre façon collective d’habiter le langage, c’est « un idéal de compétence et un refus de la performance »(2). Lacan parlait ainsi en 1971. Aujourd’hui, ce refus de la performance affecte tous les champs — qu’on pense au médical ou à l’éducatif. Il s’évalue au délitement constatable du lien social. Or, la performance, pour le formuler en lien avec la question du refoulement, c’est ce moment où dans un dire singulier, le sujet dans un même temps assume ce qui doit être cédé à l’Autre, et s’engage sur ce à quoi il ne doit pas céder.
Nous sommes actuellement affectés d’une difficulté, d’un recul face à la métaphorisation, ce saut au-dessus d’un vide, mais dont l’effet est de faire tenir ensemble Imaginaire et Symbolique avec le Réel de la perte. Ce recul grippe les rouages du jeu naturel qui dans une langue donnée conjugue métaphore et métonymie. Or se parler, c’est-à-dire entrer dans un discours, dans un lien aux autres, c’est cela.
Cette maladie dans la langue, en ce qu’elle est aujourd’hui prônée au nom du progrès, relègue aux marges de nos activités, de nos relations sociales, tout ce qui implique une mise au travail dans le langage et la parole ; et cet exercice de mise au travail se trouve qualifié par les vocables péjoratifs de « fantaisies poétiques », de jeux d’enfants (« slam »), ou de formalisme suranné (je pense à la civilité).
Son effet est également de renouveler le malentendu dans la relation avec l’autre sexe, malentendu dont on peut trouver la forme théorisée dans les Gender Studies, grevant encore davantage les chances d’une rencontre. Il sera aussi question de cela au cours de ces journées.
Je vais terminer sur une question que je vous pose, ainsi qu’à mes collègues. C’est une question de topologie, qui engage ce qui concerne la cure. Où situer la coupure aujourd’hui, alors que la question de ce qu’il y aurait à céder est, j’espère vous l’avoir montré, problématique ?
À l’époque de Freud, il a pu s’agir de « lever des barrières » — c’est une métaphore bien sûr. Si le procès de la cure s’est donc pensé en termes d’autorisation, qu’en est-il maintenant où la question pour chacun est plutôt de ce qui viendrait valider son désir, alors que toutes ses expressions en paraissent permises ? Est-ce que notre aire sociale ne nous inviterait pas plus que jamais à ne mettre l’accent ni sur une dimension libératrice, ni sur une dimension interdictrice (refoulement et levée de refoulement se situant dans un même espace, sur une même surface), mais plutôt sur l’invitation, l’incitation à s’essayer à une autre façon de dire, telle qu’elle fasse toute sa place au jeu de substitution que permet le langage ? Ceci revient à situer la séparation entre refoulement et retour du refoulé d’un côté, et acte de la métaphore de l’autre — ce que Lacan appelle LES Noms du Père.
Je vais passer tout de suite la parole à Frédéric Davion qui va nous parler du traumatisme ; et, pour faire le lien avec la présentation des journées que je viens d’essayer de faire, je lui offre ce viatique, qui nous place sous l’ombre tutélaire du poète Aragon. Voici une façon d’évoquer le traumatisme, qui justement peut nous mettre à l’abri :
«  La lumière de la mémoire hésite devant les plaies ».
______________________
(1) dans le séminaire D’un discours qui ne serait pas du semblant
(2) même séminaire