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Une lecture du passage des Écrits intitulé : Présentation de la suite et introduction (P 41 à 54)

PRÉSENTATION DE LA SUITE

Lacan s’était heurté à un rejet ou à une résistance de ses élèves quant aux opérations mathématiques nécessaires pour dégager des propriétés et des lois concernant les propriétés du signifiant. C’est pourquoi avant de placer ce qui constitue l’introduction au recueil des Écrits, il a d’abord proposé l’apologue de la lettre volée pour illustrer ce qu’il en est de la détermination majeure que le sujet reçoit du parcours d’un signifiant (ou d’une lettre). Cet apologue illustre ce dont il va être question à savoir que c’est l’ordre symbolique qui est pour le sujet constituant. Donc il y a avec l’apologue d’abord une illustration avant d’imposer au lecteur des formalisations qui démontrent le caractère général des propriétés du signifiant et que Lacan a déjà présenté à son séminaire du 26 avril 1955.

L’introduction nécessite elle-même une introduction en quelque sorte qui prend la forme de ces 3 pages intitulées Présentation de la suite page 41. Le style de Lacan dans ces trois pages est particulièrement aiguisé, il avance à pas masqués, à mi-dire. La part de l’énonciation et de l’équivoque (ou de flou) est donc importante, ce qui ménage la place Autre dans son dire. La difficulté à présenter ce texte est que trop d’explicitations risquerait de refermer sur un savoir clos ce champ maintenu volontairement ouvert par l’auteur ; d’ailleurs le lecteur n’est jamais certain de ne pas trahir l’auteur.

Présentation de la suite : il s’agit de la présentation de l’introduction qui va suivre. Voici quelques passages, qui donnent à entendre Lacan et son style qui est aussi de la poésie.

« Ce texte, …, nous ne l’indiquâmes guère sans le conseil que ce fût par lui qu’on se fît introduire à l’introduction qui le précédait et qui ici va suivre. »

Lacan fait référence à l’expérience qu’il a déjà eue en présentant précédemment à son séminaire sa démonstration et nous en avertit. La complexité des temps employés dans cette première phrase montre que le présent de Lacan (l’instant où il écrit) est pris dans une perspective rétroactive qui se tisse d’un passé (premier tour de présentation à son séminaire) et d’un futur proche (celui de la publication des Écrits) qui est un deuxième tour. Le conditionnel (passé) nous dit que le désir est en jeu (il l’a été et le sera encore), que ce n’est pas joué, et que cela dépend d’autre chose, de quelque chose qui ne dépend pas de l’auteur. Il s’agit du bon vouloir de l’élève : voudra-t-il bien concéder quelque chose de la plénitude de son savoir, à la question de ce qui peut se transmettre ?

Lacan n’est pas dupe du symptôme qui motive la résistance des élèves. Par l’indétermination grammaticale, il énonce qu’on pourra l’imputer aussi bien aux auditeurs de son séminaire qu’aux lecteurs du recueil.

« Nous ne prenons ici en main l’économie du lecteur qu’à revenir sur l’adresse de notre discours et à marquer ce qui ne se démentira plus : nos écrits prennent place à l’intérieur d’une aventure qui est celle du psychanalyste, aussi loin que la psychanalyse est sa mise en question. »

Le lecteur est averti que ces Écrits relèvent de l’acte analytique et que le psychanalyste en est le destinataire aussi bien que l’analysant puisque c’est une mise en question.

La visée de cette démonstration est de comprendre comment fonctionne la mémoration (qui n’est pas la remémoration) : mémoration qui, dans l’inconscient freudien n’est pas la propriété du vivant. On a une définition par une phrase négative et qui fait opposition à une idée présente dans l’air de l’époque mais aussi dans la nôtre avec les neurosciences. En effet : comment l’analyste peut-il se positionner en face des avancées de la science ?

« Ce qui s’est imaginé pour rendre compte de cet effet de la matière vivante n’est pas rendu pour nous plus recevable par la résignation qu’il suggère. » Lacan vise là ce que Freud a imaginé avec le bloc magique pour expliquer comment fonctionne la mémoire. « Alors qu’il saute aux yeux qu’à se passer de cet assujettissement, nous pouvons dans les chaînes ordonnées d’un langage formel, trouver toute l’apparence d’une mémoration : très spécialement celle qu’exige la découverte de Freud. » Lacan fait référence à l’article de Freud intitulé « Note sur le bloc magique » (Wunderblock) écrit en 1925, et que l’on trouve dans Résultats, idées, problèmes.

Tous les textes de renvoi donnés pour Lacan sont à lire pour éclairer son texte.

Freud essaie d’expliquer comment des traces durables de l’inconscient apparaissent par instants et par intermittence dans le système conscient-préconscient, par l’intermédiaire d’une description topologique et dynamique qui ne prend en compte que des liaisons d’ordre symbolique. Mais pour Lacan « s’il y a quelque part preuve à faire, c’est de ce qu’il ne suffit pas de cet ordre constituant du symbolique pour y faire face à tout. » (1) « Les liaisons de cet ordre sont au regard de ce que Freud produit (comme preuve) de l’indestructibilité de ce que son inconscient conserve (c’est-à-dire en quoi les traces sont durables) les seules à pouvoir être soupçonnées d’y suffire. » figure de style pour dire aussi : ne pas y suffire. Pour Lacan la description topologique et dynamique que fait Freud ne suffit pas à prouver l’indestructibilité des traces mnésiques. Il ne suffit donc pas de prendre en compte seulement des liaisons d’ordre symbolique pour expliquer le noyau du refoulé.

Il s’agira donc pour Lacan dans la suite de cet Écrit de montrer comment un langage formel détermine le sujet. Et Lacan rappelle que cela suppose qu’un sujet y mettra du sien pour remplir ce programme malgré ce qui peut apparaître comme obstacle. Car l’obstacle même doit susciter l’intérêt du psychanalyste à ce projet. Page 43, Lacan s’adresse alors aux personnes qui ont réagi à la première présentation par objection : par exemple, on lui a fait le reproche d’intellectualiser, ou bien on lui a opposé des arguments plus ou moins pertinents et qu’il convient d’écarter car c’est le sujet dans cette démarche qui est interpellé, et non pas l’intellectuel c’est-à-dire la raison kantienne. Nous ajoutons d’ailleurs cette remarque que le reproche contient en lui-même ce qui bouche l’horizon de l’objecteur.

Avec α β γ δ, il s’agit de démontrer, qu’à partir d’un réel pris comme hasard, (en réduisant le réel au hasard), α β γ δ vont apporter une syntaxe, à seulement, ce réel, le faire hasard, et des effets de répétition (C’est ce qui a justement embarrassé Freud) ; ces derniers qu’on appelle automatisme ne viennent pas d’autre part nous dit Lacan.

Un sujet doit-il se souvenir de α β γ δ pour qu’ils existent ? C’est ce que Lacan met en question (c’est-à-dire : est-ce que c’est le souvenir qui est premier ?) eh bien non, dit Lacan : « C’est de ce qui n’était pas que ce qui se répète procède. »

Ce qui se répète procède de ce qui n’était pas, de ce qui n’était pas reconnu par le sujet. Et « il en devient moins étonnant que ce qui se répète, insiste tant pour se faire valoir. » Le sujet ne peut s’en souvenir. Quelque chose se fait valoir pour que le sujet le reconnaisse. C’est aussi cette répétition qui fait que l’analyste peut anticiper le texte du patient. « Or que le malade soit entendu comme il faut au moment où il parle, c’est ce que nous voulions obtenir. Car il serait étrange qu’on ne tende l’oreille qu’à l’idée de ce qui le dévoie, au moment qu’il est simplement en proie à la vérité. »

Lacan précise la visée de la transmission. L’analyse n’est pas une opération de normalisation ; c’est la question de la vérité pour le sujet qui est en jeu.

Puis page 44 : Il faut se déprendre de la psychologie, mais la philosophie bon teint n’aide pas non plus « à supporter ce déduit ».

On a avec « déduit » une concaténation de sens : un déduit, ça veut dire divertissement depuis le XIIe siècle. Il y a une allusion au jeu pair/impair de la lettre volée. Jeu auquel Lacan a invité ses élèves à jouer pour qu’ils éprouvent ce qui se produit dans ce jeu. C’est un jeu auquel il aurait fallu que nous jouions nous aussi. Mais le déduit c’est aussi ce qui peut se déduire de ce que la chaîne de la parole, du fait de ses propriétés combinatoires, contient une mémoire.

Si la vérité entame le narcissisme, la suffisance, la prétention, il y a dans l’opération quelque chose à perdre. Ce déduit, c’est une soustraction, on ne ressort pas indemne de l’opération. Lacan sait que son discours provoque de l’engouement dans les milieux universitaires de l’époque, mais il prévient que l’analyse c’est autre chose (La théorie des 4 discours n’est pas encore formalisée). On ne devient pas analyste, sans être concerné soi-même par l’analyse. C’est ce qui est suggéré par l’énonciation, sans être explicite.

« C’est pourquoi c’est ici que s’amorce la question de la transmission de l’expérience psychanalytique, quand la visée didactique s’y implique, négociant un savoir. » Le savoir se négocie : comment l’entendre ? Ce savoir dans l’analyse n’est pas un savoir tout craché qui pourrait se revendre, faire plus-value universitaire. Le savoir est à lire entre les lignes ou entre les lettres. La psychanalyse est une opération de lecture. Et sa transmission relève aussi d’une opération de lecture beaucoup plus que d’accumulation de savoir. « Les incidences d’une structure de marché ne sont pas vaines au champ de la vérité, mais elles y sont scabreuses. »

À propos de la structure du texte : ce qui vient là d’être ponctué quand se termine cette « Présentation de la suite » page 44, a été anticipé page 26 et surtout page 27, c’est-à-dire que ça insiste : le texte repasse par le même point.

Que faut-il soustraire à la circulation ? Page 26 : « Dès lors, ce n’est pas seulement le sens, mais le texte du message qu’il serait périlleux de mettre en circulation, et ce d’autant plus qu’il paraîtrait plus anodin, puisque les risques en seraient accrus de l’indiscrétion qu’un de ses dépositaires pourrait commettre à son insu. » Il ne s’agit pas d’améliorer la culture de la police. (C’est la question du déduit par exemple). Page 27 : « Plût au ciel que les Écrits restassent, comme c’est plutôt le cas des paroles : car de celles-ci la dette ineffaçable du moins féconde nos actes par ses transferts. Les Écrits emportent au vent les traites en blanc d’une cavalerie folle. Et, s’ils n’étaient feuilles volantes, il n’y aurait pas de lettres volées. » Et plus loin page 27 : « À qui une lettre appartient-elle ? », « La lettre sur laquelle celui qui l’a envoyée garde encore des droits, n’appartiendrait-elle donc pas tout à fait à celui à qui elle s’adresse ? Ou serait-ce que ce dernier n’en fut jamais le vrai destinataire ? »

C’est à la fois la question de la propriété d’une œuvre et de son destin, comme celle de sa destination, car en dernier ressort la lettre doit retourner au trou dont elle est sortie. Ce qui vaut pour l’œuvre tout entière vaut aussi bien pour l’analyse de chacun. Et le véritable destinataire est l’auteur du texte en dépit de l’apparente intersubjectivité : tel le sujet en analyse qui interpelle l’Autre absolu. Il y a donc pour lui, comme pour la lettre un trajet à parcourir qui passe par les 4 pôles du schéma L.

L’INTRODUCTION

Pages 44, 45, 46 : Lacan rappelle les contextes de la théorie freudienne qui nécessitent de reprendre autrement la question que pose, sans parvenir à la résoudre Freud. Freud s’est aperçu de certains paradoxes de la clinique ; comme la réaction thérapeutique négative, ou la contrainte de répétition (automatisme). Ces faits nouveaux ont été pour lui l’occasion de restructurer sa découverte de façon plus rigoureuse et plus générale, mais aussi de rouvrir sa problématique contre la dégradation de son dire qui se faisait déjà sentir à l’époque même de Freud.

En effet la seconde topique (théorie du moi, du ça et du surmoi) est entrée dans le sens commun et se trouve frappée de contresens tout en passant au registre de la psychologie générale. Lacan insiste sur le fait que la question de l’instinct de mort est négligée et tenue pour superflue par les analystes de son époque.

Il s’agit donc de redonner sa place à la première topique, c’est-à-dire à ce qu’il en est de l’inconscient, et plus particulièrement à la conception de la mémoire qu’implique l’inconscient selon Freud. Lacan nous dit que ce qu’il reprend ici, ce qu’il « rénove », s’articulait déjà dans l’esquisse dont il nous rappelle l’idée principale : « Le système Ψ prédécesseur de l’inconscient, y manifeste son originalité, de ne pouvoir se satisfaire que de retrouver l’objet foncièrement perdu ».

Cet objet perdu peut-il être retrouvé ? C’est ce qu’espérait Freud au départ, dans son projet, son esquisse.

Page 46 : le pas décisif de Freud dans l’opposition à Kierkegaard c’est d’attribuer l’existence du sujet à la répétition plutôt qu’à la réminiscence. « Cette répétition étant répétition symbolique, il s’y avère que l’ordre du symbole ne peut plus être conçu comme constitué par l’homme, mais comme le constituant ».

Et nous dit Lacan, « Ainsi nous nous sommes sentis mis en demeure, d’exercer nos auditeurs à la notion de la remémoration qu’implique l’œuvre de Freud. » (Lacan propose ici un exercice pratique) « Il semble essentiel de l’expliciter pour que les données de l’analyse ne flottent pas en l’air ». « C’est parce que Freud ne cède pas sur l’original de son expérience que nous le voyons contraint d’y évoquer un élément qui la gouverne au-delà de la vie et qu’il appelle l’instinct de mort ». L’instinct de mort gouverne l’expérience de la répétition dans l’inconscient.

Le jeu du fort/da manifeste en ses traits radicaux la détermination que l’animal humain reçoit de l’ordre symbolique. « Ce jeu par où l’enfant s’exerce à faire disparaître de sa vue, pour l’y ramener, puis l’oblitérer à nouveau, un objet, au reste indifférent de sa nature, cependant qu’il module cette alternance de syllabes distinctives… ». Il s’agit du jeu du fort/da décrit par Freud dans L’au-delà du principe de plaisir. C’est un exemple de répétition : un enfant de 18 mois joue à lancer une bobine attachée à un fil de sorte qu’elle disparaisse de sa vue et qu’il puisse ensuite l’y ramener. Quand elle disparaît, il dit OOO (« fort » en allemand : là-bas). Quand il la fait revenir : il dit AAA (« da » : ici, là). Il s’agit d’un jeu de présence/absence dans lequel un objet réel (la balle) accompagne dans un geste de l’enfant les premières vocalisations qui prennent une valeur de phonème pour le grand Autre qu’est la mère. (C’est en effet la mère de l’enfant qui a fait la première observation de l’enfant jouant à ce jeu et la première lecture de son activité ludique)

Un phonème se distingue de sanctionner l’opposition entre deux états : présence/absence d’un trait. (L’alternance distinctive). Remarquons qu’à ce stade, nous n’avons pas besoin du signifié, que Freud réintroduit par son interprétation, à savoir que cet objet réel symbolise la disparition puis l’apparition virtuelle de la mère pour l’enfant.

Freud observe aussi que cet enfant a découvert qu’il pouvait jouer à se faire disparaître lui-même. « bébé oooo » (bébé parti). Il faisait disparaître son image du miroir, et par la suite disait « bébé parti », en parlant de son image.

… « L’homme littéralement dévoue son temps à déployer l’alternative structurale où la présence et l’absence prennent l’une de l’autre leur appel. C’est au moment de leur conjonction essentielle, au point zéro du désir, que l’objet humain tombe sous le coup de la saisie, qui annulant sa propriété naturelle, l’asservit désormais aux conditions du symbole. »

La conjonction essentielle de la présence et de l’absence : dès lors qu’il y a présence, l’absence est en creux, et inversement dès lors que l’absence est là, il y a appel à la présence qui se trouve cachée. Cette alternance sera subsumée par l’assomption du sujet qui se nomme, acte qui coïncide avec la disparition de lui-mm comme objet du regard dans le miroir.

Le point zéro du désir est ce moment, me semble-t-il, de la disparition de l’objet, de son abolition comme sujet, et où il est appelé à resurgir autrement : l’enfant joue à se faire disparaître pour ressurgir en étant nommé. (2)

« À vrai dire, il n’y a là (observation de Freud de l’enfant qui joue au Fort/Da) qu’un aperçu illuminant de l’entrée de l’individu dans un ordre dont la masse le supporte et l’accueille sous la forme du langage, et surimpose dans la diachronie comme dans la synchronie la détermination du signifiant à celle du signifié. On peut saisir à son émergence même cette détermination qui est la seule dont il s’agisse dans l’aperception freudienne de la fonction symbolique. »

Aperception : il s’agit d’un emploi équivoque car c’est le nom peu employé qui correspond au verbe apercevoir, mais on entend aussi le a privatif : donc le texte énonce que Freud l’a perçu et ne l’a pas perçu : Freud n’a pas tout à fait perçu ce dont il s’agit dans la détermination du sujet par la fonction symbolique.

L’observation dont Freud rend compte du jeu de la bobine n’est qu’une illustration lumineuse parce qu’il y a d’autres illustrations, comme l’article de Lévi-Strauss qu’il est essentiel de lire pour comprendre le texte de Lacan. Ce jeu de l’enfant est d’observation quotidienne lorsqu’il entre dans la parole vers 12-18 mois. Non seulement il s’agit de la parole, mais c’est beaucoup plus que ça : il s’agit d’entrer dans un ordre dont la masse le supporte et l’accueille sous la forme du langage. Ainsi le signifiant détermine le signifié : on a là le rappel des propriétés du langage en particulier les dimensions de la diachronie (relation temporelle : antériorité, succession des éléments) et de la synchronie (éléments qui peuvent être substitués selon une relation d’équivalence grammaticale ou sémantique) parce que la lettre est au carrefour des deux axes du langage. Ces deux axes qui participent de la détermination et de la surdétermination de la présence ou de l’absence des éléments dans la chaîne symbolique ainsi que de leur retour éventuel.

Page 47 : « La simple connotation par (+) et (-) d’une série jouant sur la seule alternative fondamentale de la présence et de l’absence, permet de démontrer comment les plus strictes déterminations symboliques s’accommodent d’une succession de coups dont la réalité se répartit strictement ‘‘au hasard’’. »

Le symbole en tant qu’il est plus, suppose toujours le moins, et en tant qu’il est moins supposé toujours le plus.

La notation de + et de – est facile à admettre pour représenter des alternatives de présence et d’absence surtout lorsque l’on sait que Jakobson a formalisé le concept de phonème en termes de présence et d’absence d’éléments différentiels organisés en système et constituant par leur pure différence les plus petites unités de signification dans la langue.

Lacan dit qu’on est autorisé à réduire le réel au hasard, mais pour cela une machinerie symbolique est nécessaire : il faut le dénoter de plus et de moins.

Cette question du hasard réduit à une succession de coups n’est pas simple à entendre. Lacan pour que le lecteur puisse franchir cet obstacle, lui conseille page 39 la lecture de la Physique d’Aristote. En effet Aristote oppose le hasard à la fortune un peu comme l’endroit et l’envers du signifiant. Mais surtout selon Aristote, le hasard est un principe déclencheur non lié à une cause (au sens d’une détermination). Le hasard lui-même n’est pas une cause, sauf peut-être accidentelle. Le hasard comme cause appartient aux animaux et aux êtres inanimés : c’est-à-dire qu’avec le hasard il n’y a pas d’intention. Cela permet de mieux comprendre : si le hasard (qu’il soit fortune ou qu’il soit hasard malheureux ; autrement dit qu’il soit noté plus ou qu’il soit noté moins), si le hasard n’est pas une cause déterminante, qu’est-ce qui détermine un sujet ou qu’est-ce qui détermine la répétition ?

Lacan nous renvoie à plusieurs reprises à l’article de Lévi-Strauss : « les organisations dualistes existent-elles ? » que l’on trouve dans l’ouvrage du même auteur Anthropologie structurale et il est éclairant de lire cet article car Lacan en est proche quand il poursuit la formalisation qui va suivre.

Pour résumer, la question soulevée par Lévi-Strauss remet en cause l’idée reçue par ses prédécesseurs (qui s’étaient débarrassés des problèmes d’asymétrie) que l’organisation sociale des sociétés primitives relève seulement d’un principe dualiste, donc de réciprocité. Il va montrer à l’aide d’une méthode proche de celle de Jakobson que certaines structures sociales apparemment symétriques ne le sont pas tout à fait. Il y a presque toujours un élément ou plusieurs qui échappent à cette symétrie : comme l’existence d’un chef par exemple ou d’autres éléments… Ces structures ne sont bien souvent que des formes apparentes de dualisme. Un certain nombre de sociétés sont organisées par un système binaire et un système ternaire, et plus rarement par un système ternaire seulement.

On observe d’abord un système de classes pour disposer les individus :

On a par exemple : les gens d’en haut et les gens d’en bas. Mais on a aussi les aînés et les cadets. On a les nobles et les plébéiens. Ceux du centre, et ceux de la périphérie… et bien sûr les femmes et les hommes. Les propriétés qui définissent ces classes et qui sont binaires, se combinent entre elles (être un homme, cadet, du centre et d’en haut par exemple), ce qui donne à chaque individu une identité à partir d’une combinaison de traits.

Les villages sont organisés selon une topologie de division par moitiés par exemple, ou une topologie de symétrie ou dissymétrie, ou concentrique (avec l’opposition : centrale/périphérique), on a encore des dispositions en miroir. On a des ouvertures de cercles, une opposition entre point et droite, toutes formes d’oppositions qui semblent se subsumer entre continu et discontinu…

Si la structure binaire suffit pour définir les classes, la structure ternaire s’applique aux relations entre les classes.

Et ensuite pour venir inscrire des lois de l’échange (notamment les mariages : exogamiques ou pas, les impossibilités de mariages…), qui nécessitent de sortir de la réciprocité, il y a tout un système de marquage des relations entre les classes : regroupement des unités (familles, clans), puis par exemple combinaisons exclues selon un dispositif topologique et de succession temporelle… Dans certaines sociétés, il semble que l’exogamie est périodique et que dans les intervalles ce sont des mariages à l’intérieur du clan qui se font (pseudo-exogamie). Donc il y a des lois de successions qui régissent les tours de mariages exogamiques et qui font surgir des combinaisons permises ou interdites.

Lacan va s’appuyer sur ce fait que la structure de triade a été nécessaire à l’anthropologue pour interroger le caractère foncier ou apparent du dualisme des organisations symboliques. C’est une question semblable qui est posée avec le schéma L. Le quadrangle est nécessaire pour sortir de la ternarité inhérente à l’imaginaire et à la réciprocité.

Lacan va généraliser ce type de système de manière purement formelle à partir de là.

Il s’agit de montrer que malgré la transparence apparente des données, il y a une liaison essentielle de la mémoire à la loi. À savoir que les lettres ou les chiffres ne peuvent pas apparaître n’importe quand.

Lacan montre à l’aide d’un codage binaire (+/-) d’une série de coups résultant du hasard d’un tirage de dés, puis d’un second codage, ternaire cette fois, (séries 1, 2, 3 symbolisant par convention des successions (donc diachroniques) de + et de – et définissant synchroniquement la symétrie de la constance, l’alternance et la dissymétrie. Ce qui fait apparaître dans la nouvelle série ainsi constituée des possibilités et des impossibilités de succession.

Il faut refaire soi-même ce codage pour l’éprouver et saisir ce dont il s’agit. (3)

Lacan prend un exemple avec une succession de 2 qui a commencé après un 1.

Après une succession paire de 2 : il est exclu que le 3 apparaisse (seuls 2 ou 1 peuvent se trouver dans la suite d’une succession paire de 2)

Après une succession impaire de 2 : le 1 est exclu (seuls 2 ou 3 peuvent apparaître)

Autrement dit : après une succession paire de 2, c’est-à-dire quand 2 se répète c’est seulement par un 3 que cette répétition peut trouver un terme ; après une succession impaire de 2, c’est seulement par un 1 que ce cycle répétitif peut prendre fin. Ce qui montre que l’apparition d’un nombre est dépendante de son rang de succession. À tel moment, selon une loi de succession tel nombre ne peut pas apparaître. C’est-à-dire que la loi surgit d’une stricte détermination mathématique.

Que veut dire : « la série se souviendra » ? La série se souviendra donc du rang pair (être 2e ou 4e dans la succession) ou impair (être 3e ou 5e) du 2 par exemple. Puisque de ce rang dépend le nombre qui fait sortir de la répétition.

Autrement dit : si j’ai un 3 après une succession de 2 : je sais que le 2 qui précède est de rang impair (que c’est le 3e 2 ou le 5e), si j’ai un 1 : je sais que le 2 qui précède ce 1 est de rang pair (c’est le 2e ou le 4e…). Il s’agit d’un déduit, d’une déduction. Ce calcul rappelle celle du petit garçon qui joue au jeu de devinette pair/impair dans le conte d’Edgar Poe.

Autonomie du symbolique : Lacan va proposer (avec les α β γ δ) de recombiner les éléments de cette syntaxe en sautant un terme pour appliquer à ce binaire une relation quadratique : afin de montrer comment s’opacifie la détermination symbolique en même temps que se révèle la nature du signifiant.

Avec le passage sur le répartitoire quaternaire des α β γ δ (4) la chaîne est soumise à des lois d’exclusion qui font qu’après telle ou telle lettre on ne peut pas obtenir n’importe laquelle. Cette liaison est rétroactive mais elle n’est pas réversible : Si on veut par exemple obtenir au 4e temps telle lettre, celle du 2e temps ne sera pas indifférente et si on fixe le 1er et le 4e terme d’une série, il y aura toujours des lettres exclues des deux termes intermédiaires.

Ces lois ont une valeur constituante pour la subjectivité primordiale qui rencontre une impossibilité au sein de la chaîne même. « Ceci peut figurer le parcours subjectif en montrant qu’il se fonde dans l’actualité qui a dans son présent le futur antérieur. Que dans l’intervalle de ce passé qu’il est déjà à ce qu’il projette, un trou s’ouvre que constitue le caput mortuum du signifiant, voilà qui suffit à le suspendre à de l’absence, à l’obliger à répéter son contour. »

Le caput mortuum : en chimie c’est un résidu dont on ne peut plus rien tirer, plus rien extraire. D’où vient ce terme ? Lorsque la matière mise en distillation avait perdu toute sa partie volatile, elle était comme un corps sans âme ; comme une tête humaine d’où les esprits s’étaient envolés à l’instant de la mort. C’est donc le résidu, le reste de l’opération. Le point sur lequel bute Freud et parfois nous-mêmes : par exemple aller de α (début de l’analyse) à γ (fin de l’analyse) eh bien il y a des lettres qui ne reviendront pas et il faudra s’y résoudre. Il faudra accepter cette perte, cette impossibilité de retour, pour soi comme pour son patient.

Ce que veut montrer Lacan c’est que « la subjectivité n’est d’aucun rapport avec le réel, mais d’une syntaxe qu’y engendre la marque signifiante. »

« La propriété (ou l’insuffisance) de la construction du réseau des α β γ δ est de suggérer comment se compose en 3 étapes le Réel, (série binaire des +/-) l’Imaginaire (série ternaire des 1 2 3) et le Symbolique (série quaternaire des α β γ δ), quoique ne puisse y jouer intrinsèquement que le symbolique comme représentant les deux instances premières. » En effet, c’est seulement par le symbolique que le réel et l’imaginaire sont représentés dans ce réseau.

Lacan montre ensuite page 51 qu’à partir des propriétés de la chaîne il résulte une dissymétrie dans la probabilité d’apparition des symboles. Il y a donc une détermination signifiante qui n’est pas une surdétermination dans le réel mais au contraire qui se détache du réel. Page 52 : Cette position de l’autonomie du symbolique est la seule qui permette de ne pas se perdre quant à la découverte freudienne, face à la philosophie ou à la psychologie expérimentale : « Il n’y a pas d’autre lien que celui de cette détermination symbolique où puisse se situer cette surdétermination signifiante, dont Freud nous apporte la notion, et qui n’a jamais pu être conçue comme surdétermination réelle dans un esprit comme le sienseuls les exemples de conservation des exigences de la chaîne symbolique, tels que ceux que nous venons de donner, permettent de concevoir où se situe le désir inconscient dans sa persistance indestructible… » La persistance indestructible du désir inconscient qui est un des traits les plus affirmés de la doctrine freudienne tient à l’autonomie du symbolique. Mais Freud ne parvient pas comme le fait Lacan à démontrer que la contrainte, l’automatisme de répétition, est contenu dans les propriétés de la chaîne symbolique. Cette structure de la détermination déplace nous dit Lacan, et dépasse de beaucoup celle de l’organisation cérébrale.

« C’est ainsi que si l’homme vient à penser l’ordre symbolique, c’est qu’il y est pris dans son êtreL’illusion qu’il l’ait formé par sa conscience provient de ce que c’est par la voie d’une béance spécifique de sa relation imaginaire à son semblable qu’il a pu entrer dans cet ordre comme sujet. Mais il n’a pu faire cette entrée que par le défilé radical de la parole, soit le même dont nous avons reconnu dans le jeu de l’enfant un moment génétique, mais qui, dans sa forme complète, se reproduit chaque fois que le sujet s’adresse à l’Autre comme absolu, c’est-à-dire comme l’Autre qui peut l’annuler lui-même, c’est-à-dire en se faisant objet pour le tromper. Autrement dit là où la mort se profile, comme l’a éprouvé le ministre de l’apologue de la lettre volée.

Ainsi nous dirons pour conclure et de manière plus personnelle que la lettre en souffrance et en circulation le temps d’une cure a à revenir au trou d’où elle est sortie. Mais pas sans que l’être et la relation à l’image comme au semblable n’y soient impliqués. Peut-être aussi que ce lieu de retour est celui où l’âme cessant d’errer, les lettres d’un nom pourraient advenir. Ainsi la lettre est susceptible de passer à l’écrit aussi bien durant le temps d’une cure que durant le temps d’un enseignement. En cela qu’un écrit pour valoir comme tel nécessite après diverses pérégrinations dans l’Autre, ce retour de la lettre à son véritable destinataire qui n’est peut-être rien d’autre que ce caput, ce mortuum, ce trou spécifié par une impossibilité de retour.

(1) y faire face : à quoi renvoie le pronom y ? À quelque indétermination à l’intérieur du symbolique ? Ce pronom semble redondant avec le complément indirect final…

(2) Je me suis demandé à quel moment Lacan avait introduit dans le séminaire de 1954-1955 ces considérations sur le symbolique et le jeu de pair/impair. C’est le moment qui vient juste après l’analyse du rêve de l’injection à Irma. Dans ce rêve que fait Freud, il y a à un moment donné épuisement de toutes les identifications imaginaires (axe aa’ du schéma L, symétrie) à partir de quoi surgit la révélation pour Freud du réel dans ce qu’il a de plus obscur. Freud se trouve dans le rêve dans l’impossibilité de guérir sa patiente qui peut mourir de sa maladie. Le rêveur est à ce moment-là aboli : il disparaît comme sujet imaginaire, c’est-à-dire identifié sur l’axe aa’. Alors surgit la formule de la triméthylamine qui est constituée par des lettres qui ne veulent rien dire, mais qui sont de l’ordre du symbolique (surgissement de ces lettres par dissymétrie). On peut donc entendre dans cette lecture de Lacan : le nouage des 3 dimensions ou du moins leur succession : imaginaire, réel, symbolique.

(3) On trouve des précisions de Lacan pour suivre ce passage difficile dans le séminaire du 20 mars 1957.

(4) Répartitoire : ce terme est emprunté au travail de Damourette et Pichon (linguiste et pédiatre psychanalyste) qui ont fait des recherches sur « La grammaire en tant que mode d’exploration de l’inconscient », publié en 1925 dans l’Évolution psychiatrique. Il est assez facile de deviner que Lacan a dû être intéressé par leur travail sur l’énonciation qui est pourtant loin d’être entièrement recevable. Ainsi la reprise de ce seul signifiant (répartitoire) par Lacan suivi de la formalisation des α β γ δ est un clin d’œil qui salue l’intérêt porté à ce travail et en même temps constitue un déplacement radical de la question.

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