Intervention à Sainte Tulle (Alpes de Hte Provence) le 18 février 2012

...Je vous propose de partir d'une anecdote qui m'est arrivée il y a quelques jours et qui m'a tout à fait intéressé. J'avais invité une collègue qui s'appelle José Morel Cinq-Mars, qui vient d'écrire un petit ouvrage que je vous conseille d'ailleurs, qui s'appelle Psy de banlieue. Elle est psychologue clinicienne d'origine canadienne, et rend compte de comment elle travaille en référence à la psychanalyse, et je dirige moi-même depuis maintenant bientôt cinq ans un séminaire que j'appelle la clinique du quotidien. Je ne vais pas développer ça, mais c'est un travail avec des gens qui sont dans les situations les plus concrètes possibles, et avec l'idée de voir comment, éventuellement, ils pourraient tirer profit de se repérer un peu par les interventions des analystes, et de l'analyste que je suis, qui est présent à cette affaire, et qui les laissent parler des difficultés concrètes auxquelles ils ont affaire...

Bien bonjour à vous, merci à Claude Rivet et à tous ceux qui l'accompagnent, de m'avoir invité à venir vous parler des questions qui m'intéressent. Je vous propose de partir d'une anecdote qui m'est arrivée il y a quelques jours et qui m'a tout à fait intéressé. J'avais invité une collègue qui s'appelle José Morel Cinq-Mars, qui vient d'écrire un petit ouvrage que je vous conseille d'ailleurs, qui s'appelle Psy de banlieue. Elle est psychologue clinicienne d'origine canadienne, et rend compte de comment elle travaille en référence à la psychanalyse, et je dirige moi-même depuis maintenant bientôt cinq ans un séminaire que j'appelle la clinique du quotidien. Je ne vais pas développer ça, mais c'est un travail avec des gens qui sont dans les situations les plus concrètes possibles, et avec l'idée de voir comment, éventuellement, ils pourraient tirer profit de se repérer un peu par les interventions des analystes, et de l'analyste que je suis, qui est présent à cette affaire, et qui les laissent parler des difficultés concrètes auxquelles ils ont affaire. Comme nous fêtons le cinquième anniversaire de ce séminaire, j'avais invité cette collègue, et je lui ai évidemment proposé de donner un titre. Elle m'a donné un titre vraiment surprenant, qui m'a complètement... Elle y avait pensé, elle, bravo ! Elle me propose son titre : « la psychanalyse ne vaut que mise au service de tous ». Il fallait y penser à celle-là, moi ça m'a scotché !

Il y a là une part de vérité qu'elle tient et qui m'intéresse vivement. Je ne lui ai pas demandé ce qu'elle va dire mais il faut éliminer cette idée qu'elle allait nous mettre tous sur le divan ! Il ne s'agit absolument pas de cela, mais il s'agit sans doute de rappeler que si la psychanalyse est à la hauteur de sa prétention, elle ne peut quand même se satisfaire d'être pratiquée par un groupe d'initiés aussi brillants soient-ils. Elle ne peut non plus se satisfaire d'un jargon, qui aussitôt bien sûr la réserve aux dits initiés. Simplement parce que la psychanalyse s'adresse, la psychanalyse ça ne sert à rien d'autre qu'à s'adresser à l'humanité, à l'humain, à ce qu'est l'humain, à ce que sont ces choses banales, puisque nous en faisons tous partie, de notre commune humanité. Je profite aussi d'un terme que Lacan a aussi utilisé, puisqu'il caractérise le nom de la collection que je dirige aux éditions Érès depuis quelques années maintenant, que j'ai appelé Humus. Il y a une formule de Lacan où il dit que le savoir, c'est toujours Lacan avec son côté un peu ésotérique dans sa manière de parler, mais vous allez bien entendre parce que c'est bien de ça qu'il s'agit, « le savoir par Freud désigné de l'inconscient c'est ce qu'invente l'humus humain pour sa pérennité d'une génération à l'autre ». Autrement dit ce que Freud a découvert, l'inconscient, ça ne serait rien d'autre que ce qui s'avère nécessaire en quelque sorte, pour que l'humanité se transmette d'une génération à l'autre. Si donc vous admettez avec moi, ou si vous consentez à la thèse que je soutiendrai que la psychanalyse, ça ne parle de rien d'autre que de la spécificité de l'humain. Je pourrais quand même ajouter que sa spécificité c'est d'essayer de dire ce qu'il en est de l'humain. Elle n'est pas la seule à essayer de le dire, il me semble que l'art se trouve dans le même rapport, elle le conceptualise, elle essaie en tout cas de le dire avec une rigueur analogue à celle que l'exigence scientifique aujourd'hui promeut à juste titre, exige même à juste titre.

Que dit-elle cette psychanalyse, pour que j'aie la prétention de soutenir qu'elle s'adresse à l'humain, à ce qui est humain, ni plus ni moins ? Elle dit que la condition humaine n'est pas sans condition, et c'est une condition spécifique. On pourrait d'ailleurs dire, contrairement à mon titre donné au livre, que la condition humaine n'est pas sans une seule condition. Ça change un peu les choses. Au fond, il n'y a qu'une condition. Laquelle ? Cette condition, qui est par ailleurs tellement fondamentale qu'elle va aussitôt en enclencher toute une série d'autres, cette condition c'est l'interdit de l'inceste. C'est le seul invariant anthropologique que vous trouvez toujours dans toutes les sociétés humaines, peu importe comment, mais vous le retrouvez. Lévi-Strauss a organisé son travail pour distinguer le passage de la nature à la culture. Une anthropologue qui l'a suivi au Collège de France, Madame Françoise Héritier, reprend la question de l'inceste et elle trouve un autre type d'inceste, de deuxième type, comme elle dit. Il y a toujours cette condition qui semble bien nous caractériser, qui est qu'il faut dire non à l'inceste. Mais qu'est ce que l'inceste ? Au niveau anthropologique, il s'agit d'une série de liens que l'on interdit, qu'il faut interdire, qui en permettent d'autres - comme toujours quand on interdit quelque chose, ça permet dans le même mouvement de permettre d'autres choses - donc s'interdire les femmes du clan, cela oblige à aller voir dans le clan d'à côté. Mais ce n'est pas cela, que comme psychanalyste, j'appelle l'inceste. Ce n'est pas non plus ce que les juristes aujourd'hui appelleraient l'inceste et qui d'ailleurs, comme vous le savez, les embarrasse aujourd'hui puisqu'ils ont été questionnés par l'évolution de la société, au point de se demander s'il ne fallait pas introduire la loi de l'interdit de l'inceste dans la loi, ce qui entre nous soit dit devrait nous faire entendre qu'il y a quelque chose là qui est en train de chanceler, faute de quoi on ne se poserait pas des questions pareilles. Ce n'est pas encore cela non plus pour le psychanalyste. Comment dire l'interdit de l'inceste ? Je prends la définition d'une collègue qui dit que l'inceste, c'est la transgression de l'interdit. Elle met l'interdit avant l'inceste, or justement le problème, si je dis que c'est radical, que c'est un invariant anthropologique, il faut au moins accepter que l'inceste peut exister et qu'en principe, il faut le couvrir par un interdit. Donc vous voyez que cette définition ne convient pas du tout, de dire que c'est la transgression de l'interdit. Je dirais que c'est pour un psychanalyste déjà bien installé dans le langage, la parole et qu'il n'a plus affaire qu'aux symptômes, qui viennent rappeler que ça ne marche pas toujours vraiment bien mais en attendant il est déjà bien inscrit dans les choses.

Je préfère une autre définition, qui d'ailleurs est déjà évoquée par un terme que vous devez avoir entendu, parce qu'aujourd'hui, il faut donc reconnaître qu'on parle souvent non pas d'incestueux, mais ce que Récamier, qui est un post-freudien, a introduit avec le terme d'incestuel. Vous entendez souvent dans la clinique, des gens au quotidien qui disent que ce n'est pas incestueux, ils ne suspectent pas qu'il y a un inceste, la réalisation d'un acte sexuel entre des gens pour qui c'est prohibé, pas du tout, mais ça colle tout le temps, c'est incestueux, ou c'est incestuel. C'est un mot qu'on utilise