Séminaire d'été - Paris - 27 au 30 août 2005

L'acte psychanalytique, séminaire de J. Lacan 1967-1968
Mon propos va partir d'une formulation qui m'a arrêté tout net dans ma lecture de ce séminaire, formulation qui est la suivante : « Qu'il y ait de l'inconscient veut dire qu'il y a du savoir sans sujet ». Cela m'a arrêté tout net, puisque j'ai pu comme beaucoup d'entre nous parler du sujet de l'inconscient, notion que cette formulation infléchit, voire même remet en cause. Parler de sujet de l'inconscient peut en effet venir nous limiter dans l'abord de certaines difficultés rencontrées dans notre clinique, et non des moindres, qu'il s'agisse de la répétition, qui obéit à un mécanisme acéphale, inaccessible à la dialectisation et à la décision, ou qu'il s'agisse d'autres phénomènes de mort du sujet tel que nous les rencontrons dans la psychose. Dans notre travail sur les épisodes délirants, nous avons été amenés à situer la mort du sujet à l'initium du phénomène délirant, et cela aussi bien pour les délires psychotiques que pour les accidents délirants qui surviennent dans l'évolution des névroses et des perversions. Partant de là, il nous est venue la question de savoir comment ceux qui se trouvent en si fâcheuse posture peuvent se mettre à la tâche analytique. Est-il possible, ce savoir dans le réel qui se manifeste au moment du délire, qu'un sujet y accède ultérieurement, et si oui dans quelles conditions ? Alors si l'on considère que l'inconscient est un savoir sans sujet, nous pouvons considérer que la tâche analytique ne va pas être beaucoup plus facile dans les situations de névrose ou de perversion que dans ces situations de décompensations délirantes.

Cette tâche qui consiste en ce qu'un je puisse advenir là où c'était -Wo es war, soll ich werden- a donc a vaincre l'hypothèse que les mauvais coups du sort sont le résultat de la malchance ou de la malveillance de l'autre -petit autre ou grand Autre - pour établir qu'ils résultent de la répétition d'un automatisme organisé par un savoir que le sujet refuse énergiquement. Bien plus, ce même savoir va lui revenir dessus avec force, avec violence, faisant retour du réel où ce refus l'avait exilé. Lacan le formule ainsi : « La vérité gît au point où le sujet refuse de savoir. Tout ce qui est rejeté du symbolique reparaît dans le réel. Telle est la clé de ce qu'on appelle le symptôme. Le symptôme c'est le nœud réel où est la vérité du sujet.» Vous entendez que dans cette formulation il est question du symptôme comme d'un savoir qui est rejeté du symbolique et qui reparaît dans le réel, selon une formulation que Lacan avait utilisé jusque-là pour parler de la seule forclusion. Ceci ne peut que nous ouvrir les oreilles sur l'ampleur que peut prendre le refus de ce savoir dans le symptôme le plus ordinaire. La psychose n'a pas l'apanage d'un savoir rejeté du symbolique vers le réel. Le symptôme névrotique ou pervers, même s'il s'est constitué à partir d'un acte dont le sujet était absent, mais dont il résulte, est le témoin de l'inachèvement de la tâche qui consiste en l'appropriation du signifiant nouveau qui a surgi dans l'acte inaugural. Cette tâche est celle précisément que la cure analytique, la cure de parole, permet de relancer voire même de lancer. C'est parce que l'analyste sait qu'il ne peut pas savoir quel savoir refuse celui qui vient lui demander une analyse que l'acte analytique est possible et que l'analysant peut s'atteler à la tâche de l'analyse. Cette tâche, qui est de tenter de dire ce savoir, engendre le sujet qui ne peut être que second par rapport au savoir. C'est la traduction lacanienne du Wo es war, soll ich werden, la tâche analytique qui consiste à ce qu'advienne le sujet là où était le sujet.

Par cette définition de la tâche analytique, la voie nous est bien tracée, à ce détail près, qui est une complication sérieuse, que Lacan dit qu'il y a deux Wo es war, soll ich werden, deux « là où c'était… » qui correspondent à la distance qui scinde dans la théorie l'inconscient du ça. Mais c'est une complication qui est particulièrement féconde, et donc incontournable pour nous.

Alors le premier Wo es war correspond au ça, au Es freudien, dont Lacan nous dit qu'il est pas je, qu'il est la négation du je grammatical, du je de l'énoncé, du je qui permet de produire du sens à l'infini. Ce sens c'est le sinn frégéen. Il y a du sens qui est produit au niveau du ça, au niveau de ce pas je qui pense. C'est le Es qui pense, ce Es qui n'est pas le sujet, puisqu'il n'a pas pu advenir, un peu plus il y était, mais il n'y est pas, alors il pense à ce ratage inaugural et à ce qui pourrait y remédier.

Sinn

L'autre wo es war, l'autre sujet qui a à advenir est celui de l'inconscient, et celui là se réfère à l'être qui fait défaut pour répondre au manque de l'Autre rencontré dans la pensée. Si avec la pensée nous avions affaire au sens, au sinn, ici nous sommes renvoyé du côté de la dénotation, de la Bedeutung. Si ce sujet recherche un objet dénoté pour satisfaire le manque de l'Autre, il ne le trouve pas. Il trouve certes des objets, des objets pulsionnels, mais aucun ne peut supporter la Bedeutung de la différence sexuelle qui ne se supporte que de la Bedeutung de quelque chose qui manque, à savoir le phallus. Et c'est parce que la Bedeutung ne peut supporter couvrir ce qu'il en est du sexe que les objets pulsionnels chutent, sont perdus.

Bedeutung

C'est cette perte de l'objet qui est cause du sujet. Mais cette cause ne peut qu'échapper au savoir tant que le sujet ne s'est pas fait perte. « Or c'est ce qu'il ne peut penser qu'à se faire être ». Le sujet est donc divisé entre ces deux « Là où c'était », et il ne peut y avoir d'avancée vers la subjectivation de ce savoir sans que qu'il y ait prise en compte de ces deux manques qui se distinguent radicalement.

Du côté du sujet qui manque à la pensée, nous avons affaire à un manque qu'il y a lieu de distinguer radicalement de l'objet a, qui est le rien. Dans son séminaire des « Nouvelles études sur l'inconscient », leçon du 16/04/85, Charles Melman situe la jouissance de la pensée dans un vaste champ clinique qui comprend aussi bien la jouissance de la pensée dans le sommeil, par le moyen du rêve, que dans l'alcoolisme et la toxicomanie, ou encore dans ce qui en constitue un extrême, la manie, qui pousse la jouissance de la pensée vers une forme de réussite en ce qui concerne la tentative de lever le bouchon phallique qui prétend répondre à tout, répondre au manque de l'Autre. Mais la pensée ou plus précisément la tentative de jouir de la pensée consiste à jouir de ce pur rien qui entretient la pensée. Il s'agit donc dans cette opération de jouir de l'Autre, ce que nous interdit la jouissance phallique, et par cette jouissance de l'Autre de jouir de soi-même. Ces remarques nous sont précieuses puisqu'elles nous permettent de situer cliniquement ce dont il retourne avec ce rond du « je ne pense pas », à savoir ce dévidage infini d'une pensée qui laisse le penseur dans une communion intime avec l'Autre, dans une relation gratuite, pour rien. Ce qui nous permet de dire qu'il s'agit également dans le champ de la pensée, de l'amour, et va nous intéresser pour lire la fin de ce séminaire.

A côté de ce « là où c'était » de la pensée et du rien, nous avons donc le « là où c'était » de l'inconscient qui lui s'organise autour du manque à être de l'objet perdu, de l'objet a qui est le résultat de l'opération de la castration. A ce « Là où c'était » doit advenir le sujet du fantasme qui est l'effet d'un acte, d'une rencontre première de laquelle ce sujet était absent. Un peu plus et il allait rencontrer l'objet suprême mais ça a raté. Ca a raté, et il a pu entendre que c'est normal que ça rate, puisque l'objet qu'il proposait pour combler le manque de l'Autre, qui est le corps de la mère, l'objet pulsionnel qu'il proposait doit être mis de côté pour qu'il puisse se mettre au service de la procréation, de la vie soumise à la reproduction sexuée, et donc au service du Un. C'est dans cette opération que se met en place un signifiant qui va être l'étalon à l'aune duquel va être désormais mesuré l'objet pulsionnel. Et si dans la pulsion le jeu de la demande dans le rapport à l'Autre permet de tenir une certaine subjectivité, dans cette opération qui consiste à passer sous le coup d'une loi universelle, le sujet se retrouve aboli, il est mort. Il passe sous le coup de l'universelle affirmative, de cette universelle affirmative que Lacan formule ainsi : pas de trait qui ne soit vertical, entendons pas de sujet qui ne soit dans la fonction phallique. Mais s'il n'y a pas de sujet pour en répondre, ce qui est le cas puisque le sujet est mort, aboli sous le coup, le passage par cette opération de la castration, l'universelle affirmative est vérifiée. C'est ce que nous constatons au niveau de la case vide du cadran de Peirce. Le sujet se trouve donc aboli, mais aussi installé dans un nouveau statut en même temps que l'inconscient, ce qui se vérifie par la constitution du symptôme qui n'existe que par le conflit qui perdure entre l'attachement qui reste pour l'objet pulsionnel et l'interdiction qui le frappe. Les symptômes obsessionnels sont souvent d'une lecture relativement aisée à ce niveau, en ceci que plus l'obsessionnel tente de mettre cet objet interdit à distance, et plus cet objet reste présent dans la réalité qui est la réalité phallique. Il réagit à cette aporie en tentant de parfaire sa soumission à la loi qui lui dicte de se séparer de cet objet, mais plus il tente de faire Un avec cette loi qui lui vient de l'Autre, et plus son attachement intime à cet objet revient à la surface. Le sujet se trouve ainsi toujours plus menacé d'abolition par la présence de cet objet dans la réalité.

Si l'interdit est une condition nécessaire pour que cet objet passe de la réalité issue de la symbolisation dans le réel, il n'est pas suffisant pour assurer un statut hors de la précarité du symptôme au sujet. Pour que le sujet se trouve un statut un peu plus assuré, il lui faut dégager les rapports qu'entretiennent cette loi qui lui vient de l'Autre, hétéronome, et cette revendication inconsciente, apparemment autonome, qui lui semble venir des profondeurs de son être. Ce qu'il va découvrir, tout particulièrement dans l'analyse, c'est que l'inconscient n'est pas cette voix des profondeurs, mais une coupure en acte entre le sujet et l'Autre, ou encore entre perception et conscience. Le savoir sans sujet qu'est l'inconscient est cette coupure en acte qui se fait dans la rencontre avec la loi hétéronome, soit avec le symptôme social, ou encore avec le discours du maître qui impose que le refoulement s'opère en certains lieux symboliques. Cette séparation qu'est l'inconscient partage symbole et symptôme, soit ce qui peut se dire et ce qui ne peut pas se dire. C'est là une question, ce qui peut se dire et ce qui ne peut pas se dire, qui connût en cette année quasi mythique de 1968 une certaine actualité. Lacan avance que la rencontre, la prise en compte de ce savoir refusé ne peut se faire que par la parole, une parole qui va avoir des effets de sujet. Mais il n'est pas pour autant enthousiaste concernant ce qui se joue dans le social cette année-là. Bien plus, il lance des phrases comme celle-là aux bons entendeurs : « Nous vivons dans une aire de civilisation où, comme on dit, la parole est libre, c'est-à-dire que rien de ce que vous dites ne peut avoir de conséquences ». C'est-à-dire que rien de ce que vous dites ne peut avoir d'effet de sujet. C'est seulement dans la contrainte dont le discours du maître n'est qu'une variante symptomatique, que la parole peut avoir des effets de sujet.

D'où cet intérêt de Lacan pour l'acte historique, comme le franchissement du Rubicon, qui vient installer en position maîtresse un signifiant nouveau qui va produire, sur des générations, des effets de sujet. Et si Lacan enfonce le clou, sans ménagement pour son auditoire, des effets du discours du maître, de l'exploitation de l'homme, il n'en considère pas moins la dialectique du maître et de l'esclave comme un symptôme, un symptôme qui entretient la présence de l'objet pulsionnel dans la réalité, et la jouissance qui va avec. Ce qui a pour effet de masquer l'absence de rapport sexuel.

C'est sur ce non-rapport sexuel, formulé dans ce séminaire par : « Il semble que l'homme et la femme n'ont ensemble rien à voir », ou encore «  il n'y a pas d'acte sexuel »,-ce qui tient à ce qu'une femme ne peut être désirée par un homme que parce qu'il y a de l'inconscient- c'est sur ce non-rapport sexuel donc, que Lacan va terminer ce séminaire écourté par les mouvements de mai 68. La lecture que je vous en propose va passer par une sexuation de l'acte analytique à partir des deux « Wo es war », des deux « Là où c'était ». Considérons que côté homme et côté femme s'établit un rapport privilégié à l'un de ces deux « Wo es war ». Puisque côté femme ce qui est prééminent, c'est la jouissance du rien, la jouissance Autre de la mère. Nous savons bien que la loi autorise un commerce extrêmement sensuel des mères avec leur progéniture et que c'est à partir de là que la vie va avoir plus ou moins de saveur pour cet enfant. La mère a une seule restriction, ne pas réintégrer son produit. Mais pour le reste, elle a droit avec cet enfant à un commerce gratuit, désintéressé que nous connaissons mieux sous le nom d'amour. C'est par là que nous entrons dans la jouissance de la vie qui est tissée avec ce savoir-saveur qu'il y a dans les mots qui ont circulé librement dans les demandes croisées du sujet et de l'Autre, sans qu'une césure puisse se marquer entre ce qui est la pensée du sujet et la pensée de l'Autre.

Pour que cette césure s'opère, il faudra en passer par la jouissance à laquelle les hommes ont préférentiellement accès, la jouissance phallique qui impose de faire passer ces objets multiples de la jouissance de la vie sous le primat phallique. Désormais, ces objets ne pourront qu'être d'une valeur moindre que celle de ce signifiant qui s'impose sans jamais paraître dans la réalité, le signifiant phallique.

Nous voilà avec une femme et un homme. Le décor est planté, c'est celui idyllique du chalet de montagne. Est-il naturel qu'ils baisent ? Eh bien non, puisqu'il y a là au milieu l'inconscient et le sujet désirant qui va avec, qui fait que l'homme et la femme n'ont ensemble rien à voir. Ce rien à voir tient sur la dissymétrie amour-désir, telle que je viens de vous la présenter de façon rudimentaire. A ce détail près que Lacan y ajoute que la femme qui se croit désirable, puisqu'elle n'a pas mieux à faire, va, pour le partenaire, croire qu'elle l'aime. « C'est même ce qui domine », cet amour, mais en fait, « ce qui domine réellement, c'est qu'elle le désire ; c'est même pour ça qu'elle croit l'aimer ».

A cette complication va s'ajouter celle inverse concernant l'homme. « Quand il arrive qu'il la désire, il croit la désirer mais il a affaire à cette occasion à sa mère, donc il l'aime. Il lui offre le fruit de la castration liée à ce drame humain. Il lui donne ce qu'il n'a plus ».

L'apport de l'analyse n'est donc pas seulement dans le repérage de cette dissymétrie de l'amour et du désir entre hommes et femmes, mais bien dans le repérage de ce qui échappe pour les uns et les autres et qui constitue leur vérité, à savoir que les femmes désirent là où elle croient aimer, et où les hommes aiment là où ils croient désirer. Est-ce que nous n'aurions pas là isolé un « là où c'était » différent, spécifique pour chaque sexe ? Ce que Lacan ajoute dans cette dernière leçon va plutôt dans ce sens, et comme nous savons il va aller beaucoup plus loin encore dans les séminaires des années suivantes. Il ajoute en effet que les femmes n'ont aucune raison d'accepter cette fonction de l'objet a, et qu'elles ont affaire à la puissance de tromperie imposée par l'institution du désir mâle. Quant à l'homme, il découvre dans l'acte sexuel une certaine impuissance à viser un savoir qui est le savoir du sexe. Lacan ajoute : « Ce à quoi il s'agit d'arriver, le savoir d'un sexe, c'est qu'on n'a jamais le savoir de l'autre sexe ».

Voilà qui nous invite à considérer que le savoir qu'il y aurait à subjectiver pour chacun, dans sa position sexuée, concerne le savoir qu'il n'a pas et que secrètement il pense, il rêve d'avoir. Côté homme, parce qu'ils sont les premiers concernés par la chute, la perte de l'objet a, ils se retrouvent aux prises avec un inconscient dont ils ne veulent rien savoir, dans lequel persiste l'amour pour la mère.

Quant aux femmes, qui n'ont affaire à cette fonction de l'objet a que par le désir que leur porte les hommes, elles ont en place de vérité un savoir qui leur fait désirer les hommes. Comme le dira Lacan dans le séminaire Encore, ce n'est que de là où elle est toute pour un homme qu'une femme peut avoir un inconscient.

Ces remarques sont fondamentales, comme celles qui suivront sur ce même registre, puisqu'elles nous invitent à séparer précisément ce qui se passe dans une cure analytique pour un homme et pour une femme. Si un homme et une femme n'ont pas le même « Là où c'était », le même « Wo es war », ils ne vont pas aller chercher la même chose dans une cure ; leurs rapports à l'amour et au désir sont différents, dissymétriques. Contre l'idéal égalitaire qui règne dans notre social, la psychanalyse invite ceux qui le veulent bien à aller chercher ce savoir qu'ils refusent et qui contraint leur existence que certains croient libre. Notons que si la liberté de parole rend celle-ci sans effet, c'est bien dans la vie conjugale que nous pouvons constater jusqu'où peut aller l'inanité de la parole dès lors qu'elle est débridée. Alors si l'analyse permet de rencontrer les contraintes qui incombent à chaque sexe, peut-être que la parole qui en ressort a des chances d'avoir des effets, des effets de sujet.

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