de Samuel Odet
Abrégé : Derrière la question « pourquoi la guerre ? », se cachent deux questions qu’il est intéressant d’explorer ; l’une concerne les raisons de l’émergence de la guerre, sans cesse renouvelée, depuis les débuts de l’humanité ; l’autre concerne l’embarras que celle-ci nous procure par sa persistance au fil de l’Histoire humaine. Car la guerre se fait à un autre qui ne m’est pas complètement étranger. Plus que cela… je fais la guerre à quelqu’un que je pourrais aimer !
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Introduction :
Pourquoi la guerre ? Je vais être franc avec vous, il m’est arrivé d’être bien embarrassé par cette question. J’ai eu dès le départ une forme d’intuition par rapport à cette question, et je pensais à l’actualité qui nous assaille tous en ce moment. Je pensais au chef d’une certaine grande nation, qui, il y a quelques années, a décidé de se lancer dans une guerre. Je notais à ce sujet qu’au delà de la canaillerie — au sens lacanien — et des petits calculs politiques et stratégiques, une part de lui semblait ne pas assumer cette guerre, puisqu’il lui avait substitué un autre terme, tentant une esquive bien pathétique finalement, dont d’ailleurs, ça pourrait nous indiquer qu’il n’est peut-être pas complètement fou. Et plus récemment, je pensais au travestissement sans foi ni loi de cette réalité par le nouveau chef d’une autre grande nation, pour des raisons mercantiles et pour sacrifier à la jouissance de la brutalité. Mais ceci est une autre question. Ma principale question était alors : celui-ci, quelle fut sa faiblesse, lorsqu’il décida de lancer cette « opération spéciale » ? et celui-là, quelle force obscure lui fait décider de mentir, d’invoquer une troisième guerre mondiale, de trahir un peuple et ses alliés, en prenant comme témoin la planète entière ?
À présent, au sujet de cette réflexion sur « Pourquoi la guerre ? », je voudrais évoquer brièvement deux rencontres que j’ai faites. Et je voudrais commencer par rendre un hommage appuyé à ces deux rencontres, car, j’en eus le témoignage après coup, elles m’ont l’une, puis l’autre, suffisamment marqué, pour me mettre également les idées en place par rapport à cette question de la guerre, chacune à leur façon.
La première rencontre, c’est avec la femme qui partage ma vie aujourd’hui. C’est une rencontre surtout avec la manière dont cette femme, comme je le fais moi aussi de mon côté, participe à renouveler chaque jour quelque chose d’un Réel. Dans une existence, faire cette expérience particulière, singulière d’un espace qui s’ouvre, un espace pour aimer et être aimé, ce n’est pas rien… Et faire l’expérience de cet espace, m’a absolument permis d’appréhender ce qui est « ma » réponse à la question de pourquoi la guerre. Quand je dis aimer, il ne s’agit pas seulement d’aimer l’autre, le petit autre. Il s’agit aussi d’aimer l’Autre, avec un grand A. Aimer, à savoir donner quelque chose, mais aussi recevoir, et désirer.
L’autre rencontre, beaucoup plus récente, c’est celle d’un texte, offert par notre collègue Pablo Dhaini, texte qui est publié en janvier 2025 sur le site de l’ALI Rhône-Alpes, et que je vous engage à lire, si vous ne l’avez pas déjà fait. Ce texte m’a permis de synthétiser des idées et des intuitions un peu éparpillées, en une formulation beaucoup plus claire, qui me permet de vous parler aujourd’hui. Pour certains éléments que j’emprunte, même indirectement à ce texte, je me dois de remercier Pablo devant vous.
Alors, il m’est apparu intéressant de renverser cette première question « Warum Krieg? », et de poser une seconde question : en fin de compte, pourquoi donc sommes-nous si embarrassés par le fait que la guerre fasse partie, semble-t-il, naturellement des activités humaines ? Ou, comme en parlait Freud en 1915 dans « Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort », pourquoi parions-nous sur l’illusion d’une possibilité de la disparition de la guerre, pour sans cesse retomber dans l’inévitable désillusion lorsque celle-ci revient ?
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Pour commencer, je voudrais rappeler qu’à travers les âges, la guerre a toujours dépassé la singularité des langues. En effet, y a-t-il un peuple dont la langue l’ait préservé durablement de la logique guerrière ? Au contraire, dans Totem et Tabou, puis dans L’homme Moïse et la religion monothéiste , Freud a bien montré l’intrication essentielle et subtile de l’entrée dans la logique symbolique, et de l’ambivalence d’amour et de haine qui surgit lorsque la culture nécessite un renoncement à la satisfaction pulsionnelle. Ce renoncement à la satisfaction pulsionnelle est instable, et toujours susceptible d’être remis en question, notamment lors du déclenchement d’une guerre, et comme le dit Freud dans son texte de 1915 « Considérations actuelles sur la guerre et la mort » (Zeitgemässes über Krieg und Tod) : « … elle (la guerre) renverse dans une rage aveugle tout ce qui lui barre le chemin, comme si après elle il ne devait y avoir parmi les hommes ni avenir ni paix. Elle rompt tous les liens faisant des peuples en lutte une communauté… ». Il est intéressant de noter qu’effectivement, la guerre, non seulement dans son expression, mais surtout pourrait-on dire, dans les racines d’où elle s’origine, nie et même abolit les règles de l’ordre du Symbolique, qui habituellement prévalent dans les relations entre parl’êtres, ceux que Freud nommait les peuples de la culture.
Et comme nous le rappelle Pablo Dhaini dans son texte sur l’Ⱥmour, Freud nous montre que, si ce relâchement induit par le social est possible, c’est avant tout parce qu’au niveau individuel, les pulsions égoïstes ne sont pas suffisamment bordées. Et que, même si elles le sont, elles ne sont jamais supprimées et un retour en arrière reste toujours possible. Ainsi, en ce qui concerne les raisons de la ré-émergence incessante de la guerre, le social — par exemple les intérêts divergents entre nations — ne peut pas tout expliquer, la question doit se poser singulièrement pour chaque individu , et la paix ne peut être garantie pour toujours.
Dans « Au-delà du principe de plaisir », puis dans « Pourquoi la guerre ? », Freud développe la notion de pulsion de mort qui est structurelle chez l’homme, et qui le pousse à recréer toujours les mêmes situations malheureuses, dans l’espoir d’un hypothétique mieux, qui n’est en fait qu’un retour en arrière, un immobilisme, un recommencement du même, nous dit Pablo Dhaini. Tout comme chaque guerre, qui devait pourtant être la dernière…
Ni le social ni la mise en place de la castration symbolique ne sont donc des garanties que l’individu saura mettre à l’écart la pulsion de mort dans ses choix, ou qu’il aura appris à désirer pour reprendre le titre du livre de Gérard Amiel.
Donc, la guerre ne serait-elle pas la manifestation de l’évitement de la manifestation d’un désir subjectif justement ? On sait bien que lorsque le désir pointe le bout de son nez, souvent c’est l’angoisse qui surgit, car comme l’avait rappelé Lacan dans son séminaire sur l’Angoisse, l’angoisse n’est pas sans objet. Et que pour faire taire cette angoisse, combien sont prêts à sacrifier leur désir au profit d’une jouissance jusqu’au boutiste…
À ce stade, je voudrais rappeler qu’au moment du stade du miroir, survient la naissance d’un objet extérieur à soi-même qui peut endosser le rôle de support de la pulsion de mort, et ainsi naît la relation d’objet. À la suite du processus engageant du stade du miroir, et de la radicale transformation Imaginaire, Réelle, et Symbolique qui s’ensuit, l’autre se retrouve expulsé comme un corps étranger, et reste pourtant le référent de mes actions. L’autre serait donc différent, mais pas radicalement. Alors, lorsque confronté à l’inquiétante étrangeté de mon propre Réel, je décide de fuir, ne reste que le projet d’annihilation de l’autre, récipiendaire imaginaire de ce Réel que je n’assume pas, comme on briserait en mille morceaux un miroir qui ne me dissimulerait rien de l’horreur de mon propre inatteignable.
En outre, comme vous vous en souvenez, au creux du jeu des signifiants gît l’expression d’une différence fondamentale. L’entrée dans le langage, dans l’univers du Symbolique, c’est l’assomption de cette différence fondamentale, avec l’inévitable corollaire qui est le surgissement du Non-Rapport. Le non-rapport, c’est précisément ceci qui fait que d’une part dans le langage, je suis parlé, en tant que Sujet parlant, d’un lieu qui m’échappe, mais également d’autre part, dans la communication avec l’autre (le petit autre), quelque chose échappe dans tout ce qui se demande, s’énonce, croît se comprendre, et qui nous mène bien entendu au quotidien, à tous ces quiproquos, bisbilles, disputes, rabibochages, incompréhensions, retrouvailles, etc.
En fin de compte, la guerre est un acte qui s’origine individuellement. Il n’y a que les manifestations de la guerre qui deviennent collectives. Mais il s’agit alors d’un délire collectif, embarqué dans la désignation d’un groupe regroupé sous la bannière d’un signifié, qui réduit les petits autres à l’état d’objets motivant la haine, et cibles de la destruction désignés par des signes visibles par tous : « juifs », « noirs », « blancs », « catholiques », « enseignants », etc.
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Ceci étant dit, je voudrais à présent faire un petit détour et vous parler, donc, d’une rencontre amoureuse. Une rencontre amoureuse, rencontre au sens d’un Réel, est quelque chose de bouleversant. Surtout lorsque, déterminés à nous saisir de la pulsion de vie, et du désir qui l’accompagne, nous prenons à bras le corps — c’est le cas de le dire — la responsabilité de faire vivre coûte que coûte cette relation. Alors, l’aventure commence, car, bien entendu, une fois dissipée l’enivrante brume imaginaire des premiers émois, le symbolique reprend ses droits, avec comme prix à payer de la fonction de la parole, le Non-Rapport et ses avatars. Ainsi, le quotidien entre deux parl’êtres, un homme et une femme, est-il rythmé par une multitude d’incompréhensions, de quiproquos, de décalages, de lapsus divers et variés, qui entame la vision imaginaire idyllique des débuts !
Mais c’est précisément à ce moment qu’intervient la responsabilité de chacun de dépasser la désillusion imaginaire et, au contraire, de vivre, et de faire vivre ce Non-Rapport. Cette responsabilité, c’est celle de soutenir le Non-Rapport, au-delà des petites incompréhensions du quotidien, et de pouvoir éventuellement s’émerveiller de la présence d’un autre — petit autre — qui n’est pas moi, à travers l’émerveillement de l’Autre — grand Autre — qui dans la parole sans cesse échangée, permet paradoxalement de faire vivre ce Non-Rapport à l’autre. De faire vivre ce Réel qui justement parce qu’il est indicible, nous rend l’autre — petit autre — et la parole qui nous lie, si précieux et désirables. De faire vivre un Sujet désirant, Sujet dont on peut dire alors, selon les termes de Lacan, qu’il « est parlé ». Quel bonheur, au-delà des pulsions individuelles qui nous animent, et au fil des mots, de découvrir la personne avec qui l’on vit — et au passage de se découvrir soi-même — comme on lit une histoire entre les lignes d’un livre, en n’étant jamais aussi émus qu’à l’instant où émerge l’indicible de l’autre/Autre au détour d’une phrase, que nous saisissons sans pourtant y parvenir tout à fait !
Ce Réel du Non-Rapport à l’autre (petit autre), à travers l’adresse à l’Autre (grand Autre), c’est en effet un véritable devoir à remettre sur le métier Symbolique, chaque jour qui passe, malgré les inévitables pièges que l’Imaginaire ne cesse de nous tendre. Car bien entendu, le couple, ce n’est pas toujours une sinécure ! Et il y a parfois des tentations de la guerre dans le couple !
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Alors, faire la guerre, qu’est-ce que c’est ?
Faire la guerre, c’est céder à la bêtise crasse du plaisir narcissique.
C’est céder à l’ivresse de la jouissance.
Faire la guerre, c’est ne pas savoir lire la fonction phallique autrement que sur le versant imaginaire.
Faire la guerre, c’est prendre son élan pour se précipiter avec délice dans le gouffre sans fond de la pulsion de mort.
C’est se contempler sans gêne dans l’illusion que l’on détient la Vérité. C’est se vautrer dans les délices jouissifs du mépris.
Faire la guerre, c’est refuser obstinément la main tendue d’une parole.
C’est fermer les écoles, interdire des livres, et emprisonner des écrivains.
Faire la guerre, c’est réduire l’autre à un signifié.
Faire la guerre, c’est refuser de s’élever à la dignité du jeu des signifiants.
Faire la guerre, c’est céder à l’inextinguible rage de ne pas vouloir, à l’illusion trompeuse de ce qui aurait été maîtrisé, de ce qui aurait été surmonté de l’indicible fatalité. En somme, la guerre, c’est la parfaite expression de la plus pure lâcheté. Faire la guerre, c’est tenter d’esquiver, c’est tirer à boulets rouges sur le grand Autre et donc sur la perspective d’un Sujet parlant et désirant.
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En conclusion, je voudrais à présent tenter des réponses aux deux questions posées en introduction.
La première question : pourquoi la guerre ?
Parce que nombreux sont ceux qui ont renoncé. Nombreux sont ceux qui ont manqué du courage le plus élémentaire de faire le choix d’aimer et d’être aimés. Cette lâcheté absolue est absolument impardonnable, inexcusable. Car elle procède d’un refus.
C’est un refus de faire le pari du don de ce que l’on n’a pas, à quelqu’un qui n’a rien demandé, ou à quelqu’un dont on n’a pas forcément la certitude qu’il est digne de ce don. Il s’agit d’un double refus.
Premier refus à l’autre, le petit autre. Bien sûr, il ne s’agit pas d’aimer inconditionnellement tout le monde ! Mais la prudence et le discernement ne signifient pas pour autant qu’il faille basculer dans la haine et la destruction. Parfois, l’indifférence ou la prudente mise à distance suffisent.
Deuxième refus, également et surtout, à l’Autre avec un grand « A », c’est-à-dire qu’il s’agit alors d’une trahison envers soi-même en tant que parl’être. C’est le refus de donner existence au Sujet. C’est le refus d’un acte qui engage l’ek-sistence même du Sujet. C’est le refus d’un pari sur le désir.
La seconde question : pourquoi sommes-nous donc si embarrassés par le fait que la guerre fasse partie naturellement des activités humaines ?
Peut-être parce que l’impardonnable lâcheté que nous venons d’évoquer n’est pas quelque chose qui relève d’un choix conscient. Et qu’il n’y a pas de garantie qu’individuellement, nous ne cédions un jour aux sirènes de Thanatos. C’est la désillusion dont parle Freud en 1915. Depuis l’aube de l’humanité, et de manière constante, nous avons la preuve, par la guerre sans cesse renouvelée, de notre penchant instinctif pour la facilité et la lâcheté, ce dont, au fond, nous ne sommes pas très fiers…