« Il est plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme »

Frédric Jameson

Lacan et le « discours capitaliste »

L’observation du tissu social par Lacan l’amènera à forger la notion de « discours » laquelle exprime le fait que, dans le jeu social, le sujet se trouve pris dans des dispositifs signifiants d’expression, de jouissance et de vérité, qui tissent le lien social lui-même, qui lui préexistent et dans lesquels il s’inscrit, avec ou sans parole etlargement à son insu. C’est à l’occasion de son Séminaire 1969-70 sur L’envers de la psychanalyse – le plus politique de tous – qu’il présentera cette notion. Il avance, à cette occasion, que le lien social ne peut s’inscrire que dans un des quatre discours que sa pratique lui permet de faire émerger : le discours du maître, le discours universitaire, le discours de l’hystérique et le discours de l’analyste. Le discours du maître – « le discours éternel, le discours fondamental », ainsi qu’il le qualifie – a une grande importance sociale puisque c’est le discours par lequel s’exprime le pouvoir.

Mais si Lacan voit clairement « dans le discours du maître ce qui structure le capitalisme naissant1 » il n’en observe pas moins que considérer le capitalisme en 1968 ce n’est pas le considérer en 1848 et que celui qui lui est contemporain prend des formes et des contenus nouveaux, l’émancipant quelque peu de la seule grammaire du discours du maître. La mutation sociale à laquelle cela renvoie a été analysée en termes de « société des individus »2, cette société qui met les droits de l’individu à son fondement et considère la satisfaction de ses désirs comme son moteur. Elle est aussi une société de protection sociale et de consommation et c’est cette évolution qu’accompagnera le capitalisme en se transformant de capitalisme de production en capitalisme de consommation. C’est la claire conscience de cela qui va pousser Lacan à faire évoluer sa propre formulation en y ajoutant un autre discours, se mettant en mesure, dans le cadre d’analyse qui est le sien, de pouvoir renouveler son analyse du lien social contemporain. S’exprimant à propos de la mise sur pied de la théorie des discours, un psychanalyste pourra noter :« jamais auparavant la psychanalyse n’avait eu à sa disposition un outil aussi précis pour analyser les situations [propre au sujet mais aussi concernant] les processus historiques »3

Lors de sa conférence à Milan, le 12 mai 19724, Lacan avance ainsi la notion de « discours du capitaliste » issu d’une subversion logique du discours du maître. Celui-ci est un discours qui fait droit à la séparation entre le sujet et l’objet, qui est donc capable de poser l’interdit et promeut par-là, en termes de comportement social, des conduites de travail dans un contexte d’effort, de privation, d’épargne, de frustration. C’est ce qui est totalement différent dans le discours du capitaliste, puisque, dans celui-ci bien au contraire, la castration, qui sépare, apparaît forclose et la jouissance est restituée au sujet qui se retrouve « au poste de commande mis là par le maître capitaliste, par le marché lui-même », comme le dit un psychanalyste5, avec l’illusion narcissique de pouvoir accéder à tout, à tout ce que le marché et la science vont lui permettre de se procurer : sentiment de toute puissance6 associé à la conviction que tout devient possible.

Mais, en vérité, ce qui se met ainsi en place c’est une véritable et incontrôlable réaction en chaîne inscrite dans la logique même du discours capitaliste tel que défini, une réelle logique d’emballement. Toujours plus de production pour toujours plus de consommation, un mariage consommé et même des noces ardentes entre la dynamique du capitalisme et la nature d’une société d’individus marqué par « le permissif de l’injonction hédoniste à la jouissance », selon la formulation de Pierre Legendre7. C’est donc l’absence totale de limites qui interroge ce discours, et cette société dont ce discours est le code, société que Jean-Pierre Lebrun qualifiera de « monde sans limites »8

De la consommation à la consumation

Du fait même de la dynamique que nous venons d’évoquer et dans la formulation même du concept qu’il met à jour, Lacan voit clairement s’ouvrir la crise du discours qu’il décrit9 : « La crise, non pas du discours du maître mais du discours capitaliste qui en est le substitut, est ouverte » remarque-t-il. Soulignant la « folle » efficacité du dispositif capitaliste et de son ressort en y ajoutant un brin d’ironie, il relève : « C’est pas du tout que je vous dise que le discours capitaliste ce soit moche, c’est au contraire quelque chose de follement astucieux » Identifiant la logique d’emballement du dispositif et ce qui ne peut manquer d’en résulter, il ajoute : « De follement astucieux, mais voué à la crevaison. Enfin, c’est après tout ce qu’on a fait de plus astucieuxcomme discours ». Lacan renforce immédiatement ce diagnostic en liant le terme de « consommation » à celui de « consumation ». Il poursuit, en effet : « ça marche comme sur des roulettes, ça ne peut pas marcher mieux, mais justement ça marche trop vite, ça se consomme, ça se consomme si bien que ça se consume ». Rappelons-nous que le verbe « consommer » dérive du latin consumere qui signifie « détruire entièrement, brûler », ce qui implique une combustion totale qui réduit en cendres. Lacan joue sur ce sens premier pour décrire ce qui lui paraît devoir advenir de cette consommation sans limites : tout se produit et se consomme si vite qu’on a à l’esprit l’idée d’un processus non seulement de consommation, mais, véritablement, de combustion, dévastateur donc. Cette étymologie conduit donc Lacan à l’idée que c’est le système lui-même, qui va aller jusque-là : se consumer et consumer son environnement du fait d’une consommation, et donc d’une production, ne connaissant aucunes limites.

Mettre en relation des signifiants au sens a priori différents mais en consonance l’un avec l’autre, est-ce vraiment étonnant de la part d’un psychanalyste ? Évidemment non, et d’autant moins lorsqu’en jaillit, comme ici, un rapprochement éclairant sur ce qui peut être réellement en jeu dans le réel, comme c’est souvent le cas en psychanalyse. Cette « consumation » ne peut pas ne pas évoquer, pour les hommes d’aujourd’hui, le risque du réchauffement climatique engendré par l’utilisation massive d’énergie fossile pour permettre le fonctionnement de la machine économique, utilisation se traduisant par l’émission non moins massive de gaz à effet de serre (GES) cause d’une hausse exagérée des températures pouvant aller jusqu’à une mise en péril des conditions de la vie des hommes sur la terre. En tout cas, la formulation lacanienne paraît montrer une bien remarquable capacité d’anticipation10, alors que le phénomène du réchauffement ne viendra dans le débat public que bien plus tard11, seize ans après, avec la naissance du GIEC et vingt ans, après avec le premier « sommet de la Terre » à Rio consacré aux risques du réchauffement. Mais ce sont bien des réalités qui, aujourd’hui, apparaissent comme la conséquence de ce que Lacan pointait, lesquelles semblent condamner le système « intenable » qui en est la cause et, plus encore, l’humanité, à un grave péril : c’est presque une fin du capitalisme en forme de fin du monde que prévoit Lacan, pour faire référence à ce qu’énonce la citation placée en exergue de cet article. A la fin du capitalisme par la révolution, que prévoyait Marx, c’est une fin du capitalisme par la consumation dont nous entretien Lacan.

Le réchauffement : un enjeu majeur

Voici que, cinquante ans après ce qu’en disait Lacan à Milan, la « consumation » et ses formes de manifestation occupent, sous le visage du réchauffement climatique, les tout premiers rangs dans la préoccupation des hommes, des sociétés et des États sur cette planète. Et les hommes, les sociétés, les États cherchent le moyen de sortir du « cercle de feu » tracé prémonitoirement par Lacan autour d’eux, avec la volonté de reprendre la maîtrise d’un phénomène qui parait leur échapper, tout en essayant de maintenir les conditions matérielles de leur vie. Cette évolution est amorcée depuis récemment – le terme « décarbonation » n’est entré dans le Larousse qu’en 2012 – et se joue à l’échelle du monde. Elle a pris le nom de « transition » pour indiquer qu’il s’agit de migrer, de migrer vers un système énergétique, industriel, économique, social capable de se passer des énergies fossiles qui ont fait et font encore le quotidien et la prospérité des sociétés humaines et, ainsi, de limiter drastiquement l’émission de GES. Mais si le processus se signale comme une nécessité il faut prendre la mesure de ce que cela signifie concrètement.

Michel Damian, expert du sujet et économiste, qui nous servira ici de guide, consacre un chapitre de son dernier ouvrage Les capitalismes à l’épreuve du climat12 à l’enjeu de la « sortie des fossiles »13, évoquant à ce sujet, « les chaînes matérielles et énergétiques qui nous emprisonnent » et l’énorme défi que constitue la volonté, en sortant des fossiles, de « transformer la base énergétique et matérielle des économies ». Il insiste sur l’immense inertie – au sens physique que représentent les modes de vie et « l’inertie gigantesque des infrastructures qui le sous-tendent – centrales et réseaux électriques, pipelines, routes, voies ferrées, ports, industries lourdes (sidérurgie, chimie…), hôpitaux, stations d’épuration » et il aurait pu continuer l’énumération. Reprenant Jean-Marc Jancovici il donne la mesure du temps qui a été nécessaire pour la mise en place de cette base matérielle c’est l’aboutissement de plusieurs siècles d’accumulation et donc du temps qui sera nécessaire pour en changer : « pour changer un réseau de transport ou d’électricité, il faut environ un siècle. Pour modifier l’urbanisme à large échelle, il faut plusieurs siècles. Le paysage agricole, il faut au minimum deux générations ». Cela montre la vanité des objectifs de court terme et la nécessité d’envisager les évolutions nécessaires sur un temps inévitablement très long : « la base matérielle des économies n’est pas de la pâte à modeler que l’on pourrait malaxer à l’envi pour lui donner la forme souhaitée ». C’est ce qui explique que la transition énergétique et industrielle, qui doit se faire, ne se fera pas de façon simple et rectiligne. Elle connaît et connaîtra de multiples aléas, enchevêtrement, promesses non tenues, désillusions, retours en arrière – comme on l’a vu par deux fois aux États-Unis – fruits de déterminations économiques et politiques complexes et graduelles Elle ne concerne d’ailleurs pas seulement les États, et l’évolution de leurs politiques, mais la société tout entière, notamment en ce qui concerne l’adaptation à un réchauffement qui parait inévitable, malgré tous les efforts faits pour le freiner, adaptation qui s’impose d’elle-même et est, par nature, au plus proche du corps social. De multiples acteurs se sont, ainsi, mis en mouvement en ce sens : institutions, villes et collectivités locales et régionales, territoires et organisations diverses, citoyens mobilisés, organes de formation mais aussi, au premier chef, entreprises et leurs salariés… Il en va de même au niveau mondial avec l’Europe, les COP et de multiples organisations internationales, l’OMM, le PNUE, le PNUD, la Banque mondiale, le FMI, des ONG…

Vers un capitalisme climatique

Ce sont donc les sociétés et leur système économique et social dans leur ensemble qui sont mises au défi et seule une réponse globale et en profondeur peut y répondre14. Sir Nicholas Stern, ancien vice-président de la Banque mondiale, souligne que pour faire face à l’enjeu, les investissements nécessaires constituent « la plus grande réallocation du capital depuis la révolution industrielle » et la nécessité de devoir mener « une révolution énergétique et industrielle » qui prendra des décennies et » façonnera le futur bien au-delà de la seule question du climat ». Il ajoute que « ces investissements joueront le rôle des chemins de fer, de l’électricité, des automobiles et des technologies de l’information lors des premières période de l’histoire économique », Jean Pisani-Ferry ajoutant : « la transition climatique est une grande transformation analogue par son ampleur aux révolutions industrielles du passé », ce qui, selon Jean-Marc Vittori , éditorialiste du journal Les Échos, nécessitera « une vague d’industrialisation encore plus puissante que celle des siècles précédents amenant les entreprises « au changement le plus radical de toute leur histoire » C’est cette réalité qui amène à considérer que ce n’est pas le climat qui entre dans l’économie – « en réduisant en douceur les émissions grâce à quelques incitations de marché » mais, bien plus radicalement, « l’économie qui entre dans le climat » en révolutionnant l’ensemble de sa base productive et de ses processus.

Cette modification en profondeur, qui va révolutionner le système économique, contraint  le capitalisme à se réinventer lui offrant une exceptionnelle capacité de régénérationpuisque ce qui est en cause c’est une « reconfiguration des structures productives, donc aussi bien des technologies, des institutions que des comportements qui [inscrira] le changement climatique comme une dimension nouvelle de la production de valeur et de l’accumulation du capital, c'est-à-dire de la recherche de profit et de l’investissement », la sphère productive – le socle de nos modes de vie – n’ayant « d’autres choix que de se plier à la mécanique du complexe système climatique » pour « tendre au plus vite vers des modes de produire et de consommer à basses émissions ». Ce nouveau capitalisme Michel Damian le nomme « capitalisme climatique », le distinguant par-là, de par son orientation bas carbone, du capitalisme carboné. Il souligne avec force que cette transformation n’est pas, avec le solaire et les renouvelables, une simple strate de plus au traditionnel empilement bois, charbon, pétrole et gaz, mais, beaucoup plus des « transformations à grande échelle du système global énergie-agriculture-terre-économie », une transformation « systémique » réorientant totalement « la trajectoire du capitalisme », en prise sur le « corps social et les tensions et les conflits qui le traversent ». Ainsi, dans ce nouveau capitalisme, « la rentabilité elle-même des investissements se fonderait sur l’inscription dans le temps long de la décarbonation des activités » avec pour base la perspective d’évolution, selon des modalités multiples, de la plupart des technologies dans le sens de la transition grâce à l’innovation15: éolien, véhicules électriques, batteries, capture du carbone, utilisation de l’hydrogène son extraction, son transport et son stockage – permettant d’envisager une décarbonation des industries les plus énergivores – cimenteries, sidérurgie, raffineries – puis, plus tard, celle de la mobilité lourde – aviation et maritime… On voit bien qu’une telle perspective16 dépasse de beaucoup ce qu’on a pu reprocher à beaucoup d’entreprises, un simple greenwashing – marketing vert consistant en un habillage superficiel de pratiques productives demeurant inchangées.

Même si, en 2020, et pour la première fois les sommes allouées dans le monde à la transition énergétiques ont dépassé celles destinées au pétrole, au charbon et au gaz, l’émergence du capitalisme climatique n’est pas datable de manière simple et univoque. Pour situer son émergence l’auteur utilise l’expression de « longue marche », particulièrement bienvenue sachant la place que prendra la Chine et son capitalisme dans cette évolution, mais l’expression ne concerne pas que la Chine. Au final, il s’agit bien d’une mutation radicale et nouvelle du capitalisme, mutation qui fait que « d’ici une génération, ce capitalisme que nous avons qualifié de « climatique se sera consolidé » avec, sans doute, un poids relatif des différentes nations, et donc des différentes variétés de capitalisme qui aura évolué : disant cela on pense, bien sûr, à la place de la Chine et de son « capitalisme national-autoritaire » et à la trajectoire incertaine des pays du Sud global dans cette évolution et cette mutation du monde. Ce sont ces réalités massives et qui se déploierons sur le long terme qui amène M. Damian à affirmer : « une seule chose est assurée : climat/capitalisme, voilà un couple qui est parti pour durer » et, plus encore : « le capitalisme climatique sera immarcescible, c'est-à-dire qu’il ne se fanera pas, qu’il ne dépérira pas, du moins pas de sitôt. Il pourrait bien y avoir dix autres phases ou stades du capitalisme […] : l’économie est entrée dans le climat pour y rester »17

Un esprit malin du capitalisme ?

« Pragmatique, se moulant aux situations comme l’eau s’adapte à la bouteille, sortant de chaque tempête comme d’une cure qui renouvellerait ses cellules» : telle est la façon métaphorique, presque poétique, dont Françoise Giroud décrivait les capacités remarquables d’adaptation du capitalisme18 . Plus technique, Alain Minc relevait : « les crises sont au capitalisme ce que le rythme respiratoire apporte à un individu. Elles sont nécessaires au fonctionnement du système, lui donnent l’occasion de reprendre son souffle, de retrouver son élan, de se nourrir des déséquilibres, de se régénérer »19

L’émergence du capitalisme climatique, cependant, ne peut pas ne pas nous conduire à interpeller les interpellateursdu capitalisme, ceux en tous cas qui ne manquent pas de mettre en question sa capacité de survie et d’adaptation. C’est le cas de Lacan, nous l’avons vu. Avant lui ce fut le cas de Marx. Là où leur démarche parait critiquable, c’est en ce qu’elle les amène à prolonger mécaniquement des tendances fortes identifiées à un moment ou à une autre de l’histoire du système et à en déduire ce que sera son avenir sans lui laisser aucune chance de rebond, voire de régénération, au contact même des difficultés rencontrées. Pierre-Yves Gomez dans son analyse du capitalisme spéculatif n’hésite pas, dans un cadre d’analyse autre, à utiliser la métaphore d’un capitalisme doté d’un « esprit malin »20. Ce n’est, certes, qu’une métaphore, mais elle a au moins l’avantage de laisser place aux capacités d’adaptation du capitalisme, sans ne le considérer que comme une « mécanique aveugle »  métaphore pour métaphore… qui, engagée dans une voie, ne saurait être capable que de s’y enferrer toujours d’avantage. Les systèmes sociaux et leurs évolutions sont pourtant faits d’une complexité dont l’issue est difficilement prévisible, Marcel Gauchet nous en avertit : « l’histoire ne comporte plus [de] direction intrinsèque à déchiffrer »21. Et c’est ce qui laisse l’avenir ouvert et non prédéterminé, quelle que soit la qualité des diagnostics qui peuvent être faits à un moment donné.

Ainsi, si l’on revient à Marx, il avait parfaitement identifié dans le premier capitalisme le risque de paupérisation induit par la recherche du profit maximum et le péril que celle-ci, génératrice de précarisation et de sous-consommation, faisait peser sur le fonctionnement économique, mais surtout social, du capitalisme et sur sa pérennité. Il en avait mécaniquement déduit nous ne simplifions qu’à peine l’inévitabilité de la paupérisation absolue du plus grand nombre, dès lors conduit à renverser violemment le système. Dans la réalité de la vie sociale, des évènements, des initiatives, des adaptations ont réussi à contrecarrer cette tendance, en grande partie d’ailleurs du fait de la capacité d’organisation et d’influence d’un mouvement ouvrier primitivement hostile au capitalisme mais capable d’imposer des hausses de pouvoir d’achat et de protection sociale, permises d’ailleurs par la croissance économique générée par la dynamique de la production capitaliste elle-même. Ces gains sociaux ont été salutaires à la survie du système en ouvrant des débouchés à la production. C’est cette évolution qui a permis une stabilisation et une amélioration des conditions de vie de la population, permettant au capitalisme de faire de ce qui était son point faible la consommation – un point fort, se renouvelant ainsi en un nouveau capitalisme, moteur de la nouvelle société de consommation.

Les projections, fatales pour le système, faites par Marx dans le passé paraissent, de quelque façon, avoir été reprises par Lacan dans la période historique qui est la nôtre. Comme Marx mettait au défi le capitalisme de résoudre la contradiction entre les possibilités permises par le développement des forces productives et les restrictions apportées par la nature des rapports de production, Lacan le met au défi d’être capable de maîtriser les conséquences de sa folle efficacité – conséquence du discours qui le structure - et du trop de consommation et de production quelle génère. Dans un entretien récent, Marcel Gauchet insistait sur le fait que « le capitalisme s’arrange de tout, y compris de ses ennemis »22, prenant l’exemple du régime communiste chinois qui a été sauvé par le capitalisme sous l’égide duquel il s’est mis pour assurer le succès de son économie. Mais si le capitalisme s’arrange de ses ennemis les plus déterminés, pourquoi ne s’arrangerait-il pas aussi de ce qui le menace le plus clairement ? Nous venons de voir qu’il l’avait déjà fait dans l’histoire. L’émergence actuelle et progressive du capitalisme climatique montre, sans doute, qu’il est capable, de nos jours, de faire, à nouveau, de ce qui le menace le plus un point d’appui pour une nouvelle étape. Comme il a dompté le handicap de la sous-consommation, il n’est pas exclu qu’il s’avère capable, dans ce que s’annonce comme un nouvel âge du capitalisme, de se mettre en mesure de dompter le handicap du réchauffement climatique généré par son propre développement. Du fait même de son caractère effréné, la consommation, qui était un moteur, est redevenue une faiblesse, menaçant le mode de production lui-même. Avec l’émergence du capitalisme climatique, ce que nous constatons déjà et allons sans doute constater plus encore, c’est la capacité du capitalisme à opérer un véritable retour sur lui-même, afin de mener une révolution des conditions même de sa production, devenues problématiques, en donnant à celles-ci la possibilité de se développer sur de nouvelles bases. Sorte de Phénix renaissant de ses cendres. C’est cette plasticité et cette adaptabilité qui peut être considérée comme le génie propre de ce système, son « esprit malin ». C’est cette capacité qui fait, manifestement, partie de son mode d’être, de son « code génétique » pour utiliser l’image habituelle. On peut, certes, ne pas apprécier le capitalisme pour de nombreuses raisons et souhaiter sa disparition, d’autres facteurs sociaux ou économiques peuvent, dans le futur, mettre son fonctionnement ou son existence en cause, mais dans le champ qui nous occupe ici, celui du réchauffement climatique, nous avons à constater cette possibilité de résilience capable de démentir le sort que Lacan lui promettait.

Ce dernier notait qu’il était impossible, s’agissant de la vérité, de « toute la dire » parce qu’on « n’y arrive pas », ajoutant que c’était même par cet impossible que la vérité tenait au réel. Le contexte de cette affirmation est très différent de celui que nous examinons à présent, mais permettons-nous quand même d’avancer que, dans son analyse du capitalisme, il a validé son propre apophtegme et saluons sa salutaire modestie. De la vérité qui est celle du capitalisme il a pu dire beaucoup, mais pas tout. L’éventuelle capacité de rebond de ce dernier face au réchauffement – dont on prenait à peine conscience était, sans doute, pour lui et à son époque un point aveugle, un réel caché. « Grise, mon ami, est toute théorie, vert est l’arbre de la vie. » a-t-on pu affirmer en renversant la célèbre formule de Faust mettant en relation théorie et pratique23. Nous nous permettrons d’utiliser ce renversement et cette formulation en pointant ce qu’une éternelle critique théorique du capitalisme peut avoir de toujours tronquée car toujours en retard sur l’inventivité et les ressorts dudit capitalisme, stimulé par les défis de la vie pour le meilleur diront certains, pour le pire diront d’autres. Lacan lui-même y a succombé…

1 Roland Chemama, Un sujet pour l’objet in Le discours Psychanalytique, février 1989, p. 63

2 Marcel Gauchet, A la découverte de la société des individus, Le Débat, 2020/3, n°210

3 Nestor A. Braunstein, Le discours capitaliste : « cinquième discours » ? Savoirs et clinique, 2011/2, p. 94

4Du Discours psychanalytique in Bulletin de l’Association freudienne, n° 10, Décembre 1984.

5 Marie-Jean Sauret, Malaise dans le capitalisme, Presse universitaires du Mirail, Toulouse, 2009, p. 68

6 Toute puissance bien identifiée par Gilles Lipovetsky dans notre hypermodernité, et qui ne concerne pas que le consommateur. L’odyssée de la surpuissance, notamment IV, Superpuissance économique et hyperconsommation, Odile Jacob, 2026

7 A l’occasion de la mort de P. Legendre, Le Figaro, 7/3/2023.

8 Jean-Pierre Lebrun, Un mode sans limites, Essai pour une clinique psychanalytique du social, Ères, Ramonville-Saint-Agne , 1997.

9 Citations qui suivent, Bull. cité, p.11

10 C’est, à proprement parler, la mise en relation des signifiants effectuée par Lacan qui a ouvert son propos à ce franchissement inédit, éclairant et fécond.

11La découverte de l’effet de serre date du XIXème siècle, mais la prise de conscience du lien entre émission de CO2 due à l’activité humaine et réchauffement se fera à travers un processus très lent et progressif. L’année 1979 est le plus souvent citée comme une date charnière. Cette année voit en effet la première conférence mondiale sur le climat à Genève, qui met en place le Programme mondial de recherche sur le climat et la publication aux Etats-Unis du rapport Charney qui donne pour la première fois une estimation de l’élévation de température par accroissement du CO2 atmosphérique.

12Les capitalismes à l’épreuve du climat. Entre échec à endiguer le réchauffement et transition énergétique (1950-2050), Presses des mines, 2025. Voir aussi du même auteur : Les chemins infinis de la décarbonation, Campus ouvert, 2015

13 Ouvr. Cit. Voir le chapitre 6 : Sortir des fossiles. Des chaînes matérielles qui nous emprisonnent, p. 113-130

14 Pour les citations qui suivent voir M. Damian, ouvr.cit. chapitre 12 : Le capitalisme climatique en 2050, p.217 à 237 et introduction, p. 15- 18.

15 G. Lipovetsky insiste sur cet aspect à propos de la lutte contre le réchauffement : « Point de salut sans high-tech ». Ouvr.cit., p.105 et s.

16 On peut ajouter, dans la même perspective, toutes les initiatives prises par les entreprises dans la voie de ce que l’on a appelé l’écomodernisme, qui vise à l’adaptation de la production et de la technologie à la préservation de l’environnement ouvrant la perspective d’une croissance sans dommages environnementaux et qui englobe l’économie circulaire (recyclage des ressources), l’économie régénérative (régénération du vivant) …On peut voir à ce sujet Luc Ferry, Les sept écologies, Ed. de l’Observatoire, 2021 seconde partie ou le site de la Convention des entreprises pour le climat (CEC) et noter, fait significatif, qu’une Ecole d’ingénieurs, à l’INP de Grenoble, met en place actuellement une année de spécialisation consacrée à l’économie régénérative.

17 P. 236-7

18 Françoise Giroud, La comédie du pouvoir, Fayard, 2002, p248

19 Alain Minc, Ma vie avec Marx, Gallimard, 2021, p. 25.

20 Pierre-Yves Gomez, L’esprit malin du capitalisme, Desclée de Brouwer, 2022.

21 L’avènement de la démocratie, T IV Le nouveau monde, Gallimard, 2017. p. 636.

22 Entretien sur Elucid, novembre 2024.

23 Robert Kurtz, Gris est l’arbre de la vie, verte est la théorie, Crise et critique, 2022