Ce présent travail est élaboré autour du film de Stéphane Thibierge Ana/Le Trou (2017) (production Les Films du Paradis et Métis Films, un ouvrage portant le même nom a été réalisé autour du film). C’est un film portant sur le poète japonais Tsuburai Tetsuzô, et plus précisément sur l’un de ses poèmes. Le film a été projeté lors du séminaire d’été de l’ALI de 2025. Cet article se propose comme un prélude à la projection du film sur Grenoble suivi d’une discussion (envisagées pour fin 2026 – début 2027).

Le poème

« Toujours est-il que pour ce qui est du désir, il est essentiel de nous reporter à ses conditions, qui sont celles qui nous sont données par notre expérience, laquelle bouleverse tout le problème des données. Il s’agit en effet de ceci, que le sujet conserve une chaîne articulée hors de la conscience, inaccessible à la conscience. » 1

« - Il y a un trou »

Un fil, un reste inaccessible qui échappe au registre de la compréhension, comme un reste évadé, vital au désir.

Sur une île, à travers des plans en traversées, en frontières, en littoraux, un poète japonais, Tsuburai Tetsuzô, parle, au tempo d’un de ses poèmes (Le Trou) dans lequel deux hommes échangent autour du trou. Ils ne se distinguent que de leur positionnement à l’égard de l’objet, qui lui, reste intouché tout au long de l’échange.

Le premier constate et affirme la présence, l’existence d’un trou, et suggère presque l’attitude, les façons de lire ce trou, de se comporter face à sa présence : il est là, il ne faut pas y tomber, il faut aller au bord...

L’autre homme, en position de réponse prend parti d’une négation catégorique portant sur ce qu’affirme le questionneur, sans écart.

l’interrogatif de l’attitude, de la latitude, devient de plus en plus impératif jusqu’à prendre une dimension d’adresse spécifique incontournable «  - Le trou a été creusé pour que tu y entres » « - je vais te faire rentrer dans le trou »

Là où seule la parole était de mise dans cet échange binaire, le rapport du corps au trou suggéré, comme dans un jeu de renvoi de balle, l’échange commence à impliquer le corps, d’abord indirectement « J’ai fait tomber un peu de terre dans le trou », puis en corps à corps direct, entre les deux personnages « Il me saisit le bras en disant : rentre dans le trou », sans me laisser le choix. Je résiste, mais il est beaucoup plus fort que moi. Je me dis : il vaut peut-être mieux pour ma vie que je rentre dedans. »

C’est un rapport de vie ou de mort autour du trou qui semble mettre en mouvement l’homme dans un rapport direct avec le corps de celui-ci, révélant qu’il n’a été questions que de limites : d’un dedans et d'undehors qui se marquent comme dissociés, imperméables l’un à l’autre. La fleur jetée ne revient pas à l’extérieur, l’ombre du trou englobe le sujet.

La vie du poète

La perte

Le poète a ces mots « - depuis l’enfance, j’ai vu des morts »

Il raconte pudiquement quelques brides de sa jeunesse passée sur une île où sont gardés des prisonniers, marquée par la pauvreté dans une vie adjacente à un cimetière, où la mort apparaît parfois crûe, sans voile.

C’est une enfance en marge, en délicatesse avec la loi où les gardiens détruisent les feuilles des salsifis porteuses de la subsistance, nourriture commune aux prisonniers et aux habitants. Voler s’avère nécessaire à la survie, même lorsqu’il s’agit de transgresser le sacré : voler les pièces dans les temples, les offrandes sur les tombes, pour ne pas perdre ce qui fait la nécessité de cette transgression, à savoir l’existence même, où il y aurait finalement plus de suggestion à avoir une place dans le domaine de la mort.

L’esquisse de délinéaments

« C’est une demande, et non pas une poussée, ou un malaise, ou une empreinte, ou quoi que ce soit que vous essayez de caractériser dans un ordre de primitivité tendanciellement définissable. Au contraire, s’y trace une trace, si je puis dire, cernée d’un trait, isolée comme telle, et portée à une puissance, disons, idéographique, à condition que l’on souligne bien qu’il ne s’agit d’aucune façon d’un indice portable sur quoi que ce soit d’isolé, mais qu’il est toujours lié à une concaténation, sur une ligne, avec d’autres idéogrammes eux-mêmes cernés de cette fonction qui les fait signifiants. » 1

La grimpeuse et poétesse (et ancienne professeur de lettres) Stéphanie Bodet, dans le film J’ai demandé la lune au rocher (2013, Bertrand Delapierre) esquisse comme une métaphore de la viequi s’érige parfois à la manière d’une paroi lisse semblant indépassable. La vie représenterait une ascension à laquelle il s’agit d’apporter la création d’une prise après l’autre, là où il n’en existait pas avant le passage du regard et qui disparaîtra après celui-ci, laissant des dépôts de formes en lesquelles croire dans leur potentiel de mouvement jusqu’à la prochaine création. L’élévation traçant pas à pas une ligne dont la cohérence tient à ce que, dans l’enchaînement des déséquilibres, le corps y acceptant ses pertes de certitude s’y retrouve dans l’esquisse de la ligne de ses déplacements successifs. Des déplacements de soi à ce soi autre, par rapport à cet Autre comme constamment à tenter d’y apporter une expression, qui ne cesse de s’y tenir en coin d’abyme.

Pour Tsuburai Tetsuzô, ce sont des trésors d’inventivité glanés au creux des difficultés qui lui permettent de tisser un parcours, depuis un texte effacé à jamais, toujours à essayer d’écrire : d’abord des capacités physiques dépliées parfois depuis la transgression qui offrent des compétences dans une voie d’une place parmi les autres, à défendre le pays, comme militaire. C’est une place difficile, comportant constamment la perte « Mes amis sont tous morts » (comme le dit l’artiste) et qui est mise en péril de nouveau lorsque le signifiant se trouve devenir porteur d’une valence péjorative d’un déplacement de n’être plus celui qui défend contre un ennemi, contre un envahisseur, mais d’être celui qui tue un autre devenu un prochain. Comment se faire équivoque d’un terme dont on se retrouve porteur qui est devenu signe pour les autres et qui menace d’être éjecté de nouveau de la société ?

Une piste soutenue

C’est à ce point que semble émerger une autre piste, revenant de loin : celle de la poésie, peut-être toujours présente, ailleurs, prête à faire surface, comme nécessité, lorsque sous le coup de l’effort elle pourrait permettre une place auprès des autres en bordant cet Autre atopique si étranger et déroutant.

Pour le poète, c’est une pratique encrée dans sa famille, réalisée auprès d’un autre proche, l’exerçant également, qui s’est vu nourrir peu à peu par des rencontres : celle de la littérature française où des écrivains comme Sartre, Camus, Rimbaud, Malraux deviennent reconnus par lui en tant qu’eux aussi « sur morts », évadés d’une vie singulière mais enlisée jusqu’à cette invention dans la langue qui permet de reprendre pieds dans la cité.

Un espace où il est possible de se reconnaître et d’être reconnu tout en continuant à s’esquisser. C’est-à-dire trouver un lieu auprès d’autres où son manque, ce qui fait souffrir, ce qui ne cesse de mourir, peut trouver une voie d’expression de ce qui le meut en désir, et y apporter d’autres trous, des déséquilibres autres à danser pour l’esquisse d’une suite possible.

C’est ce perpétuel retour vers cette source sans autre constance que ce mouvement qui ne cesse de se faire énigme, toujours à interpréter, qui va devoir se dire par rapport à ce qui se fonde réalité. Comme un chemin à poursuivre, là où il s’agit de laisser tomber ce qui le cause « s’en passer à condition de s’en servir ». (Lacan)

Lac intime subjectif

« Cette demande constitue une revendication éternisée dans le sujet, quoique latente, et à lui inaccessible. C’est un statut, un cahier des charges. Non pas la modulation qui résulterait de quelque inscription phonétique du négatif inscrit sur un film, une bande, mais une trace, qui prend date à jamais. Un enregistrement, oui, mais si vous mettez l’accent sur le terme de registre, avec classement au dossier. » 1

Ce qui jaillit entre ces lieux pour le poète en donne une subtile illustration. C’est une construction littéraire : « le lac intime subjectif » ininscriptible en japonais comme il l’explique, qui est un signifiant qui n’existe pas dans cette langue (qui n’a pas cet attribut de l’être) mais qu’il ne cesse de chercher à inscrire.

« Depuis que je suis enfant, il y a un bruit qui ne cesse pas

c’est le bruit de l’eau, un clapotis…

c’est ce bruit de l’eau que je veux écrire.

Et puis… A la fin, le bruit de l’eau cessera. (…)

après ça je ne pourrais plus écrire (…)

Ce sera le trou.

Un trou rempli d’eau »

Ce signifiant qu’il cherche à écrire mais qui ne cesse d’échouer comme trace, rendant ainsi sans cesse possible la poursuite de son élaboration, bordée par cet horizon débordé par lui-même depuis l’acte d’exprimer. Car ce que nous apprend le poète, c’est que ce qui fait écrire est aussi ce qui peut faire mourir.

C’est en effet bien cette danse avec cet au-delà du signifiant qu’a à manier l’homme. Cette bordure littorale se fait source du désir atopique du poète, conscient que sur le fil de ce qui se fera, ou pas, équivoque, entre sa cristallisation et sa dissolution en passant par son pouvoir de faire tenir. Le souffle se déroule, de ce qui permet de faire respirer sa vie, qui, sans celui-ci, dans son écriture ou dans l’absence de tentative de l’écrire s’éteindrait.

Le faire avec le à quoi s’en tenir

Binaire

« - Il y a un trou.

- C’est vrai, quand je regarde c’est un trou »

Le poète remarque que les interlocuteurs ne sont pas nommés, il y a peut-être lui, possiblement toi, ou bien deux autres. Ils sont justes là, à être autour du trou, semblables, distincts d’être de part et d’autre de ce même trou. En miroir. De part et d’autre d’un même mur, plan vertical se tenant juste de leur positionnement : d’une part une inertie de ce qui est, comme une répétition, de l’autre un refus ce cet être ou de ce non être, ce qui n’en revient pas moins à ce même reste de trou où toutes les actions et tous les dire, le dialogue, les échanges sont comme aspirés inexorablement. Trou qu’on pourrait élucubrer « noir » là où toutes les paroles que l’on peut y lire, y entendre, resteront comme figées autour de son bord, sans faire maillage, perdues dans une précipitation à s’y retrouver pas moins que chu.

De négations autres que binaires

L’artiste, à rebours, dans ce qui lui échappe, y loge le plissement d’une source, presque un jeu de mot permettant d’y lire en creux un « tour » (en anagramme), un déplacement, une transition, permettant d’aller voir un peu plus loin peut-être du côté du trouble ou de la trouvaille, depuis une autre forme de négation qu’un non, triste planète de non-révolution, pendant des effets de son contraire affirmatif.

Il nous enseigne ainsi que les attitudes prêtées à l’égard du trou et de ses bords, de cet indicible ou illisible qui nous impose une certaine démarche, pas sans boiteries, peuvent être plurielles, ce qui ne donne effectivement pas les mêmes spatialités ni les mêmes temporalités, ce qui n’offre pas les mêmes parcours dans l’existence.

Là où, pour les personnages du poème, il aura manqué l’incertain de l’oracle pour inventer une question à poser au trou, qu’on ne peut éviter au risque de s’y (re)trouver quand même,l’artiste engage à se désidérer en en disant quelque chose encore et encore pour essayer d’en entendre quelque chose. De se dire que ni soi ni l’autre n’a de sens que celui de cette construction commune depuis l’aporie qui s’impose, Autre. Là où les bords émergent depuis le tissage des énigmes, comme ouvertures pour un après sans cesse en cours d’inscription.

C’est un travail de questionnement des formes hypothétiques et des mouvements, des déformations de cette trace inaccessible, dont on a sans cesse, comme des artistes, à interpréter la chorégraphie de l’équivoque autour du trou que jamais elle ne recouvre, comme une incessante danse avec l’Autre, comme étrange et atopique, dépliante sur le cours du geste un littoral jamais figé mais permettant le transit, le passage, le voyage ou la déambulation.

Depuis ce qu’il émerge dans le cours de son œuvre comme « lac interne subjectif », Tsuburai Tetsuzô inscrit son travail, dans cette volonté travaillée à la corde de l’impossible d’écrire ce qui serait enfin cette dernière œuvre, qui est aussi la première. Celle qu’il faudrait écrire mais après laquelle il ne serait plus possible d’écrire. Celle après laquelle c’est la mort.

C’est dans l’échec de l’écrire, dans cet inaboutissement nécessaire, qui s’écrit comme erreur, dans cette faille, que se faufile cette source au style singulier qui fait vivre, désirer, écrire, créer, là où réussit la lalangue à lier un trajet.

Travail du façonnement d’une langue

Ce qu’on peut lire dans ce parcours, c’est ainsi plutôt le ruissellement d’une retraduction perpétuelle comme la transformation de la déformation de cette croyance qu’il puisse toujours y avoir à en redire, et que là est engagée notre responsabilité.

Danse avec le trou, là oùs’il s’agit d’aérer sans dissoudre, de garder les pieds sur le rivage sans s’y arrêter. Cela pour laisser une place à ce qui s’échappe sans cesse de signifiant en signifiant, dans leur entre-soi. Ce travail nous témoigne de ce qui pourrait s’énoncer comme la nécessité d’inventer sans cesse la suite de ce qui dérobe de l’avant et de l’après de se dissoudre comme de la vapeur ou de se cristalliser comme de la glace là où ce qui s’écrit file entre les doigts, liquide.

C’est là, à l’inscriptible du terme pouvant de ce fait revêtir potentiellement quantité de formes en résonance avec le monde, qu’émerge cette source du désir atopique. Dans les convulsions des équivoques qui viendront s’y entendre, en transition entre la mort et la vie, passe le pouvoir de faire tenir.

Comme nous l’apprend l’histoire dépliée dans le poème, depuis ce qui du « là », ce qui du « pas là », du « est » et du « n’est pas », depuis ce qui « du haut », ce qui « du bas », ce qui du « ouvert » ou ce qui « du fermé », doivent pouvoir se diviser d’autres nuances pour faire tenir un nœud à plusieurs dimensions efficient à soutenir une existence de parlêtre désirant.

Ce sont ces mouvements hétérogènes du verbe en acte dans la parole qui permettent de faire apparaître d’autres formes de négations, partielles cette fois-ci, que l’on pourrait entendre comme supportées par exemple par des termes comme réagencements, réouvertures, retournements, déguisements, changements, modifications, effacements, suppressions, ajouts, transformations, déformations, modelages, façonnements, métamorphoses…

Des transformations ayant le raffinement (peut-être comme la fleur du poème, don de l’autre quelque peu atopique, qui continue de briller et de scintiller même dans le trou), de laisser les espaces de passages entre deux habités, comme étincelles d’un reste à raviver, toujours à entendre encore pour personne, pour chacun.

1 Lacan, leçon VII du transfert, p120 Éditions du Seuil

« Toujours est-il que pour ce qui est du désir, il est essentiel de nous reporter à ses conditions, qui sont celles qui nous sont données par notre expérience, laquelle bouleverse tout le problème des données. Il s’agit en effet de ceci, que le sujet conserve une chaîne articulée hors de la conscience, inaccessible à la conscience. C’est une demande, et non pas une poussée, ou un malaise, ou une empreinte, ou quoi que ce soit que vous essayez de caractériser dans un ordre de primitivité tendanciellement définissable. Au contraire, s’y trace une trace, si je puis dire, cernée d’un trait, isolée comme telle, et portée à une puissance, disons, idéographique, à condition que l’on souligne bien qu’il ne s’agit d’aucune façon d’un indice portable sur quoi que ce soit d’isolé, mais qu’il est toujours lié à une concaténation, sur une ligne, avec d’autres idéogrammes eux-mêmes cernés de cette fonction qui les fait signifiants. Cette demande constitue une revendication éternisée dans le sujet, quoique latente, et à lui inaccessible. C’est un statut, un cahier des charges. Non pas la modulation qui résulterait de quelque inscription phonétique du négatif inscrit sur un film, une bande, mais une trace, qui prend date à jamais. Un enregistrement, oui, mais si vous mettez l’accent sur le terme de registre, avec classement au dossier. »

Source :

Stéphane Thibierge, Film Le Trou/Ana, 2017