Sigmund Freud, Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, Éditions Gallimard, 1984

Je vais vous parler de cette XXXIIe conférence de Freud, portant sur l’angoisse et sur la vie pulsionnelle. Dans cette conférence, bien que cela n’apparaisse pas dans le titre, Freud s’intéresse également et particulièrement au mécanisme du refoulement, qui vient même littéralement occuper une place centrale dans le texte. Nous y reviendrons.

Avant cela, avant d’entrer dans le vif de cette parole écrite par Freud, je souhaiterais introduire mon propos en revenant plus globalement sur cette seconde série de conférences et sur les intentions que nous pouvons supposer à son auteur. Au-delà des thèmes spécifiques abordés dans chacune de ces interventions, il me semble que la question, à la fois générale et centrale de cet ouvrage, est avant tout celle de la transmission. Vous me direz sans doute que cela est vrai pour l’ensemble de son œuvre, et vous aurez très certainement raison. Mais je crois que, pour plusieurs raisons, nous pouvons entendre que cette question de la transmission est essentielle dans ce cycle de conférence. Tout d’abord, vous l’avez forcément noté, la manière dont il prend soin de s’adresser directement à son lecteur, malgré l’obligation qui s’est imposée à lui d’en passer par l’écrit. De plus, n’oublions pas qu’il s’adresse ici à un public non expert. Je cite : « à cette grande masse des personnes cultivées auxquelles on aimerait attribuer un intérêt bienveillant, même s’il est réservé, pour le caractère particulier et les acquisitions de notre jeune science ». Évidemment, le fait qu’il écrive ces textes à un âge relativement avancé, dans la maladie, ne peut que renforcer chez nous ce sentiment. Enfin, comme cela nous est indiqué avant la préface, Freud a eu l’idée de ce cycle de conférence dans le but de supporter financièrement le Psychoanalytischer Verlag de Vienne, alors en grande difficulté. Ce désir de soutenir la maison d’édition, et donc la diffusion des œuvres psychanalytiques parle de lui-même.

Puisque je vous parle de transmission, j’aimerais partager avec vous une parole qui a été dite ici même, lors de l’une de ces soirées, et qui n’a pas été sans effet chez moi. Elle a été dite par Olivier Coron, je ne saurais plus vous dire quand, n’ayant malheureusement pas sa mémoire exceptionnelle. Mais je me souviens assez bien du propos, je crois qu’il l’avait dit à peu près comme ça : que, pour savoir si un texte vaut la peine d’être lu ou s’il est bon à être jeté à la poubelle, il faut repérer si l’auteur nous parle à partir d’une question. Cela m’a marqué, car j’y ai entendu la nécessité, impérieuse, d’écrire à partir de son propre manque, si l’on espère pouvoir transmettre quelque chose.

Je vous parle de cela pour vous faire entendre comment je suis entré dans ce texte, et ainsi, pour tenter de vous en parler de la façon la plus juste. Que pouvons-nous entendre de la question de la transmission dans cette XXXIIe conférence ? Quelles sont les questions dont Freud a eu la générosité de nous faire part ? Et bien évidemment, quelles questions cette lecture a-t-elle pu ouvrir chez moi ? Voilà le triptyque sur lequel je me suis appuyé pour mener ce travail.

J’évoque une première question, peut-être évidente, mais que je ne crois pas si simple : un transfert peut-il se mettre en place avec un auteur, à la simple lecture de son texte ?

J’aimerais que vous la gardiez à l’esprit, tout au long de mon exposé. J’en redirai un mot lors de la conclusion.

Je vous propose maintenant d’entrer plus concrètement dans le propos de Freud. La première partie du texte ayant déjà été discutée, je m’intéresserai principalement à la seconde. Mais je tiens tout de même à en indiquer la structure globale, car il me semble qu’il y a quelque chose d’important à en dire. En première lecture, il peut sembler indéniable que ce texte est séparé en deux parties bien distinctes, l’une portant sur l’angoisse, et l’autre sur la vie pulsionnelle. Freud, d’ailleurs, nous indique très clairement au milieu du texte, page 128, je cite : « Mesdames, Messieurs, vous allez être contents d’entendre qu’il n’y aura plus rien sur l’angoisse ». Il nous dit cela avant d’entamer une nouvelle partie sur la doctrine des pulsions.

Voilà qui apparaît comme une évidence. Mais il me semble que la structure du texte est en réalité plus complexe. Je vous invite à revenir quelques pages en arrière, au dernier paragraphe de la page 121, que je vais vous lire : « J’espère que vous n’avez pas perdu la vue d’ensemble du sujet et que vous savez encore que nous sommes en train d’examiner les relations entre l’angoisse et le refoulement. Nous avons, ce faisant, appris deux choses nouvelles : premièrement, que c’est l’angoisse qui produit le refoulement et non, comme nous le pensions, l’inverse, et qu’une situation pulsionnelle redoutée remonte, au fond, à une situation de danger extérieur. La question suivante sera : comment nous représenter maintenant le processus d’un refoulement sous l’influence de l’angoisse ? Voici ce que je pense : le moi remarque que la satisfaction d’une revendication pulsionnelle émergeante susciterait une des situations de danger dont il se souvient bien. Il faut donc que cet investissement pulsionnel soit, d’une manière quelconque, réprimé, aboli, rendu impuissant. » Non seulement Freud ici nous fait entendre sa question, mais, de plus, autour du processus de refoulement, il articule angoisse et vie pulsionnelle, qui pouvaient d’abord apparaître comme étant traitées dans deux parties bien distinctes. Lorsque j’ai repéré ce point de structure, j’ai été étonné qu’il place cette articulation au centre du texte, avant de nous avoir présenté sa doctrine des pulsions. Il aurait pu paraître plus logique de le faire après, mais nous verrons qu’en réalité, cette question du refoulement revient ensuite tout au long du texte. Nous pouvons donc entendre chez Freud un double mouvement : d’une part il tient à nous communiquer les avancées de la psychanalyse sur l’angoisse et sur la vie pulsionnelle, d’autre part, d’une façon un peu plus voilée, il nous amène ses questions autour du mécanisme du refoulement.

J’ai donc fait le choix de commencer par vous parler d’abord de son élaboration autour de la vie pulsionnelle, avant de revenir à cette partie centrale du texte pour aborder cette articulation autour du refoulement. Afin que nous puissions nous repérer dans cette deuxième, ou plutôt troisième partie du texte, j’en ferai un exposé volontairement très général, avant de mettre en lumière certains points que j’ai jugés particulièrement intéressants.

Freud commence par nous repartager ses premiers pas dans la doctrine des pulsions, qu’il élabore à partir de deux grands besoins, la faim et l’amour. La faim relevant de l’autoconservation et conduisant à la pulsion du moi ; l’amour relevant de la conservation de l’espèce et conduisant à la pulsion sexuelle. Il nous rappelle la différence entre une stimulation et une pulsion : cette dernière provient de l’intérieur du corps, on ne peut pas la fuir. Au départ, les pulsions sexuelles ne servent pas la fonction sexuelle, elles sont partielles. De là, doit s’opérer un long développement, passant par différentes phases : orale, sadique-orale, anale, sadique-anale, phallique, puis la phase génitale qui désigne l’organisation sexuelle définitive.

Après nous avoir exposé certaines avancées précises que je ne détaillerai pas ici, il revient aux problèmes plus généraux de la vie pulsionnelle. Une première difficulté se pose : l’opposition du moi et des pulsions sexuelles ne tient pas, car le moi est le réservoir principal de la libido. En effet, cette dernière est transformée en investissement d’objet, puis revient dans le moi. La libido du moi et la libido d’objet ne sont donc pas différentes par nature. De plus, le moi peut se faire traiter comme un objet sexuel.

Ceci l’amène à faire une nouvelle opposition, entre pulsion sexuelle, Éros, et pulsions d’agression, dont le but est la destruction. Cette nouvelle distinction, qui peut sembler évidente et banale, ne lui vient sûrement pas des enseignements de l’histoire, mais de l’observation du sadisme et du masochisme. Par ce commentaire, Freud nous rappelle ici que la psychanalyse part toujours de la clinique. Il prend soin de souligner que les motions pulsionnelles sont un mélange, un alliage entre pulsions érotiques et pulsions d’agressivité. Si la pulsion de destruction, en se liant à des pulsions érotiques, ne trouve pas satisfaction à l’extérieur, donc dans le sadisme, elle peut se retourner vers l’intérieur, dans le masochisme, ayant alors pour but l’autodestruction.

Une seconde difficulté apparaît : le masochisme n’est pas à lui seul suffisant pour expliquer et justifier une hypothèse d’une telle portée, à savoir l’existence de cette pulsion d’autodestruction. Freud s’appuie alors sur ce qu’il nomme compulsion de répétition, à la fois du côté organique, la qualifiant comme l’effort pour revenir à un état antérieur suite à une perturbation, et du côté psychique, par ces événements refoulés qui se reproduisent dans les rêves et dans le transfert. Aussi, par cette tendance, à répéter inlassablement les mêmes erreurs, à créer inexorablement notre propre destin de malheur.

Freud nous indique que cette compulsion de répétition va même au-delà du principe de plaisir. Vous entendez alors, forcément, qu’il nous conduit à l’élaboration de la pulsion de mort, qui, je cite : « ne saurait être absente d’aucun processus de vie ». La vie étant née de la matière inanimée, cette pulsion de mort aurait pour but de l’y conduire à nouveau. Freud insiste encore, comme il l’a fait pour l’histoire, sur le fait que si cette conclusion peut aller dans le sens de la philosophie schopenhauerienne, ce n’est en aucun cas de la philosophie, mais bien le fruit d’un « examen de détail objectif et laborieux ». C’est à partir de ce qu’il repère dans les rêves, dans le transfert et dans la répétition, qu’il élabore sa pulsion de mort. La clinique, toujours la clinique.

Je termine ici mon résumé, ou mon récit, des points essentiels abordés dans ce texte sur la théorie des pulsions. J’évite volontairement pour le moment de parler de la conclusion du texte, car je vais la lier à la partie centrale sur le refoulement. Je suis conscient d’être passé extrêmement rapidement sur cette élaboration si riche. Freud lui-même, ne nous donne qu’un aperçu de son travail. Comment aurait-il pu faire autrement, en sachant qu’il retrace le chemin parcouru par la psychanalyse depuis les premiers pas sur la théorie des pulsions ? Pour aborder ce cheminement en détail, cela demanderait de reprendre chacun de ses textes sur le sujet, dont au-delà du principe de plaisir évidemment. Mais je ne vais quand même pas vous retenir toute la nuit. Plutôt que de céder à la tentation de vouloir tout dire, nous allons maintenant pouvoir aborder certains détails et certaines questions que je souhaite exposer.

Un premier point que j’ai trouvé très touchant est la façon dont Freud nous introduit aux pulsions. Je vous le lis : [p129] « La théorie des pulsions est, pour ainsi dire, notre mythologie. Les pulsions sont des êtres mythiques, formidables dans leur imprécision. Nous ne pouvons dans notre travail faire abstraction d’eux un seul instant et cependant nous ne sommes jamais certains de les voir nettement ». Non seulement il nous rappelle que ce dont il nous parle nous concerne tous dans notre expérience subjective, dans notre intimité. Mais il nous fait également entendre la conviction, le pari de la psychanalyse, la croyance, si j’ose dire, selon laquelle nous devons prendre en compte ce qui nous échappe si nous voulons savoir un petit quelque chose de la vérité qui nous organise. Je vous disais tout à l’heure que la question du refoulement était présente tout au long du texte, en voici en écho très concret.

Autre chose : lorsque Freud élabore ses deux premières pulsions, pulsion du moi et pulsion sexuelle, il s’appuie sur les deux grands besoins que sont la faim et l’amour. Je ne peux que m’arrêter sur ce dernier signifiant. J’ai été étonné qu’il mette sur le même plan un besoin physiologique, celui de se nourrir, et le besoin d’amour. Il aurait pu nous parler directement de ce fait inébranlable, de cette intention de conservation de l’espèce, inscrite biologiquement. Mais il fait le choix, en tout premier lieu, d’introduire la pulsion sexuelle par le besoin d’amour. Là où Freud, encore une fois, aurait pu nous donner le sentiment de placer ses espoirs dans l’appui de la biologie, il nous place en réalité sur un tout autre plan, celui du signifiant. S’il y a un terme qui ne cessera jamais de faire question, mystère, dont on pourra s’évertuer à tenter de donner une définition sans jamais y parvenir, c’est bien celui de l’amour. Quel courage de prendre un point d’appui si fragile ! Freud nous dit un peu plus loin que les poètes sont irresponsables, qu’ils jouissent du privilège de la licence poétique. Sans aucunement bénéficier de ce même privilège, Freud n’en prend pas moins le risque, à nouveau, de faire avec ce qui échappe.

J’aimerais maintenant vous lire un extrait, au bas de la page 145, qui a ravivé une question déjà présente chez moi : « La question de savoir si le caractère conservateur n’est pas propre à toutes les pulsions sans exception, si les pulsions érotiques ne veulent pas, elles aussi, rétablir un état antérieur lorsqu’elles aspirent à la synthèse du vivant en des unités plus grandes, cette question aussi nous devrons la laisser sans réponse. ». Si nous élargissons un tout petit peu son propos, quelque part, Freud pose ici la question de savoir s’il y a vraiment une différence entre pulsion sexuelle et pulsion de mort. Je dois vous avouer que c’est une question qui me travaille depuis un moment. Je vais tenter de vous en dire quelque chose dès maintenant, mais j’espère que nous pourrons en parler tout à l’heure. C’est une question délicate, car, dans cette réflexion, il me semble important de ne rien retirer à la découverte majeure que représente la pulsion de mort. Pour autant, lorsque, d’une part, Freud nous indique que les pulsions sont un alliage entre pulsion érotique et d’agressivité ; et d’autre part, lorsqu’il se demande si les pulsions sexuelles ne visent pas elles aussi le retour à un état antérieur, cela ne peut qu’interpeller sur le caractère distinct de ces deux pulsions. Je me risque à une tentative : peut-être que cette distinction n’est pas juste en soi, dans le sens où il n’y aurait pas deux pulsions, mais simplement la pulsion, qui revêtirait différentes tendances toujours intriquées les unes aux autres. Néanmoins, cette distinction entre pulsion sexuelle et pulsion de mort resterait absolument indispensable, autant dans le cheminement de Freud que dans son discours. Je m’explique : dans son cheminement, si Freud n’avait pas élaboré le principe de plaisir, s’il n’avait pas identifié la question de l’agressivité dans le masochisme, repéré la répétition chez ses patients, comment aurait-il pu entendre ensuite qu’il y a un au-delà au principe de plaisir et nous faire regarder en face cette tendance à la destruction qui se loge en chacun de nous ? Ce que je veux dire, c’est que, de la même manière que dans la clinique, quand un cas grave permet d’isoler un mécanisme pour mieux nous faire entendre comment il se manifeste habituellement chez tout un chacun, il a bien fallu que Freud vienne découper, isoler les choses pour pouvoir les élaborer. Comment s’y retrouver, sinon ? C’est le premier point, mais le second me semble bien plus important. En quoi cette distinction serait-elle indispensable dans le discours de Freud ? Tout simplement du fait de notre tendance naturelle à ne rien vouloir savoir de cette part de mort qui habite notre pulsion. Freud nous en parle très bien, tout en bas de la page 139 : « Pourquoi nous a-t-il fallu à nous-même si longtemps avant de nous décider à reconnaître une pulsion d’agression, pourquoi n’avoir pas utilisé sans hésitation, pour la théorie, des faits qui sont exposés au grand jour et connus de tout le monde ? Sans doute se heurterait-on à peu de résistance si l’on voulait attribuer aux animaux une pulsion ayant un tel but. Mais l’accueillir dans la constitution humaine paraît sacrilège. ». Sans doute, n’y a-t-il qu’une seule pulsion, qui à la fois nous met en vie et nous pousse à prendre le chemin le plus court pour y mettre un terme. Dans tous les cas, cela ne retire rien à l’absolue nécessité du discours de Freud sur la pulsion de mort, qui, par son ingéniosité et sa clarté, nous offre une petite chance de pouvoir en assumer quelque chose dans notre subjectivité.

Cette tendance à ne rien vouloir savoir de nos affaires les plus intimes me permet de revenir à cette question que je vous ai présentée comme centrale dans le texte, à savoir celle du mécanisme de refoulement. Bien que la différence ne me semble pas si évidente à articuler, je précise tout de même que nous devons sans doute faire attention à ne pas confondre refus de savoir et refoulement. Peut-être aurons-nous l’occasion d’en reparler.

J’insiste à nouveau, sur le fait que la structure de ce texte est loin d’être simple. Nous pouvons déjà noter que Freud n’attend absolument pas ce qui apparaît comme la seconde partie de son exposé, pour nous parler de la vie pulsionnelle. En effet, très tôt dans le texte, il soulève la question de savoir de quoi nous avons peur dans l’angoisse névrotique. Il nous indique que nous avons peur de notre propre libido. Libido qu’il définit plus loin comme l’énergie des pulsions sexuelles.

Je vous relis ce qui, selon moi, constitue le point de pivot de ce texte, page 122 : « La question suivante sera : comment nous représenter maintenant le processus d’un refoulement sous l’influence de l’angoisse ? Voici ce que je pense : le moi remarque que la satisfaction d’une revendication pulsionnelle émergeante susciterait une des situations de danger dont il se souvient bien. Il faut donc que cet investissement pulsionnel soit, d’une manière quelconque, réprimé, aboli, rendu impuissant. ». Il nous indique cela après nous avoir rappelé que ce n’est pas le refoulement qui crée l’angoisse, mais l’angoisse qui crée le refoulement. Plus loin, il explicite ce qui constitue cette situation de danger redoutée par le moi, en nous parlant de la naissance non pas comme suscitant la crainte d’un dommage réel corporel, mais comme prototype de l’état d’angoisse dans la vie psychique. Je vous lis le passage, page 127 : « L’essentiel dans la naissance, comme dans toute situation de danger, c’est qu’elle provoque, dans le vécu psychique, un état d’excitation et de tension qui est ressenti comme déplaisir et dont on ne peut se rendre maître par une décharge. Si nous appelons un état comme celui-ci, devant lequel les efforts du principe de plaisir échouent, un facteur traumatique, nous arrivons, en passant par la série angoisse névrotique – angoisse réelle – situation de danger, à cette proposition simple : ce qui est redouté, l’objet de l’angoisse, est, à chaque fois, l’apparition d’un facteur traumatique qui ne peut être liquidé selon la norme du principe de plaisir. »

Ainsi, c’est un débordement pulsionnel qui provoque le facteur traumatique, et qui déclenche l’angoisse. Face à ce danger, non pas réel au sens d’un événement extérieur dangereux, mais qui, pour autant constitue bien un Réel dans la vie psychique, le moi doit trouver une façon de rendre impuissant cet investissement pulsionnel. Dans cette partie centrale du texte, Freud nous décrit alors ce qui peut se passer entre le moi et le ça face au danger de ce débordement libidinal. Il nous indique d’abord que, lorsque le moi est fort, il réussit cette tâche d’abolir l’investissement pulsionnel, en l’incluant dans sa propre organisation. Je dois avouer que cette formule a soulevé chez moi des questions. Faut-il y entendre la sublimation ? Ou peut-être tout simplement le désir, qui doit nécessairement pouvoir assumer quelque chose de la pulsion sexuelle. Freud continue en nous expliquant ce qui se produit dans le refoulement, donc dans le cas où le moi serait faible. Ce dernier, lorsque l’angoisse lui signale le danger d’un débordement pulsionnel, s’appuie sur le principe de plaisir-déplaisir, pour, en agissant à titre d’essai par la pensée, anticiper les conséquences redoutées qu’entraînerait la satisfaction de sa pulsion. Je tiens à souligner que, dans cette tentative du moi, qui ne manque pas de sembler tout de même assez bancale, nous pouvons entendre la fragilité de notre condition humaine face à la pulsion. Que se passe-t-il alors suite à cette tentative de régulation ? Je retiens deux possibilités exposées par Freud : je cite, page 123, « Ou bien l’accès d’angoisse est pleinement développé et le moi se retire entièrement de l’excitation inconvenante, ou bien il lui oppose, à la place de l’investissement d’essai, un contre-investissement et ce dernier se réunit avec l’énergie de la motion refoulée pour former le symptôme, ou il est admis dans le moi comme formation réactionnelle, comme renforcement de dispositions déterminées, comme modification durable. ». Ainsi, soit il se produit totalement l’inverse que lorsque le moi est fort, c’est-à-dire qu’il se retire complètement au lieu d’inclure la motion pulsionnelle dans son organisation. Soit la motion pulsionnelle refoulée vient former le symptôme, et donc instituer la névrose.

Juste après, Freud nous parle de « cette chose difficilement définissable qu’on appelle le caractère ». Cela peut paraître anecdotique, voire inintéressant, si nous le prenons du côté de l’identité, de la personnalité. Mais il nous dit une chose qui me semble importante : c’est qu’en plus de l’incorporation de l’instance parentale dans le surmoi et des identifications aux personnes influentes, les formations réactionnelles que le moi acquiert dans ses refoulements ne manquent jamais de contribuer également à la formation du caractère.

Si nous nous autorisons un léger pas de côté, nous pouvons vraiment entendre cela du côté de la structure du sujet. Je crois que nous en arrivons là, à l’enseignement que nous pouvons retirer de ce texte. Cette articulation, si délicate, et relativement complexe, entre pulsion et angoisse, nous permet d’entendre que c’est à partir des conditions singulières d’instauration du refoulement, qu’une certaine structure subjective va pouvoir se mettre en place. Par ce texte, Freud nous fait entendre, de façon très touchante, je trouve, la fragilité de ce qui nous organise comme parlêtre. Notre condition humaine nous obligeant à naviguer avec cette mystérieuse pulsion qui ne peut pas se dire, dont le débordement va pour autant provoquer une angoisse bien réelle, pulsion que nous devons refouler en partie, créant de fait notre propre symptôme, pulsion dont le sujet devra pourtant assumer quelque chose, s’il veut espérer apprendre à désirer. Cette fragilité, Freud en parle avec beaucoup de justesse à la fin de son exposé, lorsqu’il aborde le sentiment de culpabilité inconscient et les empêchements qu’il peut susciter dans le travail dans la cure. Je le cite, page 146 : « ce besoin de punition est le pire ennemi de notre effort thérapeutique. Il est satisfait par la souffrance qui est liée à la névrose et qui s’accroche, pour cette raison, à l’état de maladie. Il semble que ce facteur, le besoin de punition inconscient, participe à toute maladie névrotique. » Cette culpabilité, nous pouvons l’entendre comme découlant à la fois de notre incapacité à nous offrir une pleine satisfaction, du fait du renoncement pulsionnel, et de notre tendance dans la névrose à toujours vouloir tout de même en récupérer quelque chose. À la toute fin du texte, non sans évoquer Malaise dans la civilisation publié deux ans auparavant, Freud nous rappelle à quel point cette prise en étau, ce sacrifice nécessaire à notre humanisation, est source de tourment pour le sujet.

Alors, pour revenir en douceur à cette question de la transmission, avec laquelle j’ai commencé, et avec laquelle je terminerai mon exposé, il me semble important d’essayer d’en faire quelque chose, de cet enseignement de Freud. J’aimerais donc me risquer à une nouvelle tentative, visant cette fois à faire circuler encore autrement le refoulement, la structure et le manque qui s’entend dans toute question.

Peut-être, pourrions-nous dire que la métaphore serait une tentative d’invention, dans laquelle la question se pose en creux dans l’écart entre les signifiants.

Que la conversion hystérique serait le blocage de la question dans la parole, qui vient alors se poser dans le corps.

La névrose obsessionnelle serait le décalage infini de la question, de proche en proche, pour ne jamais vraiment avoir à la prendre en compte.

La perversion serait un substitut de réponse unique et satisfaisant, venant faire taire la question.

Le symptôme phobique serait, en l’absence d’un appui symbolique, une imaginarisation du réel de la question, pour tenter de lui donner tout de même un contour.

Ce qu’on nomme la dépression serait la mise à l’arrêt de la question, par une réponse donnée uniquement et entièrement du côté de l’être.

La psychose serait la question absente, la question qui n’a de cesse de ne pas se poser. Donc, avec un accès direct à une réponse crue, totalisante, une vérité brute.

L’angoisse serait la question, tout simplement. Sans la métaphore pour tenter d’en dire quelque chose. Sans la métonymie pour s’offrir la protection d’un pas de côté. Sans la phobie pour lui donner une image. La question qui, évidemment, ne se formule pas, puisqu’inconsciente, mais qui pour autant se pose. Qui se pose sans intermédiaire.

Si la psychose devait être l’accès direct à la réponse, l’angoisse serait l’accès direct à la question.

Et le désir serait la question enfin prise en compte, tout simplement.

La question étant celle du sexuel, évidemment. Car qu’est-ce qu’une question, si ce n’est ce qui nous cause ? Ce qui ouvre une faille en nous ? Ce qui réactualise, encore et encore, la division qui fonde notre humanité ?

Pour conclure mon exposé, j’aimerais revenir à cette question que j’ai soulevée au tout début, de savoir si un transfert avec un auteur est possible, à la simple lecture de son texte. Je pense que l’amour que je porte au travail de Freud ne vous aura pas échappé. Mais pour tenter tout de même de faire un pas de plus, je voudrais déjà souligner à quel point il nous parle à partir de son propre manque. Je vous lis quelques très courts extraits : « Pourquoi en est-il ainsi ? Il n’est pas si facile de le dire. » ; « Cela nous n’osons plus le dire ; notre réponse sera modeste. » ; « Plus d’une formule simple qui nous semblait au début adéquate s’est révélée par la suite insuffisante. » ; et je pourrais continuer longtemps comme ça, tant il nous partage librement, et avec un courage certain, ce qui fait question pour lui.

Écrire, et parler, à partir de son manque, voilà sans aucun doute une condition indispensable à toute volonté de transmission. Mais cela ne répond pas tout à fait à ma question de la possibilité d’un transfert dans la lecture. Je vous livre la formule suivante, qui m’est venue en travaillant ce texte : ce qui est lu doit être parlé, pour pouvoir s’inscrire.

Même si cela sonne plutôt bien, en suivant le conseil de Freud qui nous invite à nous méfier de l’insuffisance des formules simples, je voudrais tout de même préciser ma pensée. Quand je dis qu’il faut parler ce qui a été lu, je l’entends de façon très équivoque. Cela peut être dans le cadre d’une soirée comme celle-ci bien entendu, en cartel évidemment, mais aussi, je crois, par le simple fait d’avoir été invité à une lecture par quelqu’un. Si nous poussons la chose encore plus loin, et cela même dans une lecture solitaire, j’y entends la nécessité d’une adresse, d’un lieu dans la subjectivité, qui permet à la parole de produire ses effets. Car il me semble que c’est de cela dont il est question dans la transmission. La possibilité, ou plutôt le choix, pour celui qui écoute ou qui lit, de se laisser déplacer par ce qu’il entend. Et ne l’oublions pas, la possibilité pour celui qui parle ou qui écrit, de se laisser déplacer par ses propres questions, du fait d’avoir été entendu.

C’est ce que Freud a fait tout au long de son travail, dans cet art de la psychanalyse, qui est celui de garder la question vivante. En nous offrant ses interrogations, il n’a eu de cesse de nous faire partager ses failles, de nous donner ce qu’il n’avait pas. Ce qui nous permet, un siècle plus tard, au travers de sa parole écrite et des trous qu’elle ouvre en nous, de continuer le travail, dans ce transfert, qu’est l’amour.